Un comprimé matin, midi et soir.
Face à l’inanité de la vie estudiantine, composée de vaisselle, de ménage et autres machines à laver, je vous offre le secret d’une vie de sagesse. Le philosophe tourné vers la « pensée de la pensée » souffre de ces multiples chutes dans l’absurde. Comment y remédier ? C’est impossible me direz-vous, il est nécessaire de s’atteler à ces tâches quotidiennes ! Bien sûr, nous ne pouvons les éviter, mais notre rapport à elles peut entièrement changer…
La métaphore ! Gloire à elle qui depuis la nuit des temps, rend les hommes plus forts que la vie ! La sagesse jaillit dans le discours métaphorique. Pouvez-vous imaginer un sage avec un autre genre de discours ? La métaphore comme dépassement des limites de l’esprit, dépassement de la philosophie, récits mythiques de Platon… Son bienfait n’est pas seulement dans la puissance de l’image, mais il est essentiellement dans la distance de soi au monde qui devient primordiale. Lorsqu’on imagine on est affecté par ses propres images, on vit l’image plutôt qu’on vit le rapport immédiat aux phénomènes, c’est en cela qu’on peut parler de puissance de l’image. Mais nous risquons alors de nier la réalité, gardons-nous de cet égarement. On doit métaphoriser la réalité et non la nier. Être l’océan qui ne rejette pas même le plus petit cours d’eau. L’accepter pleinement, pour lui donner une autre apparence. Ne pas dévoiler l’être mais y coudre des fils d’or ! L’élixir de cette Déesse, ce transport, non dans un autre monde comme on pourrait le penser, mais à quelques pas de soi et du monde. Cette légère distance ainsi prise, coupe les liens qui nouent le visage et l’âme au monde.
Le pessimisme quotidien naît d’un rapport trop immédiat à l’action nécessaire. Alors qu’on meurt d’envie de lire les Recherches philosophiques de Wittgenstein, on est là, l’éponge à la main, obligé de nettoyer ses couverts pour pouvoir dîner. La métaphore semble n’être utile que dans l’expression de vérités profondes de la vie, et non dans une philosophie pratique. Elle concerne le discours et pas n’importe quel discours : le plus pur dans le royaume de la pensée. Ces basses tâches ménagères apparaissent alors, comme doublement aux antipodes du discours métaphorique ; la terre de l’action fait face au ciel de la pensée, et la roche sous-terraine est bien loin de l’empyrée. Mais c’est seulement par le plus élevé en l’homme qu’on pourra métamorphoser le plus vil.
On peut assainir le corps, mais qu’en est-il de l’âme ? Ne faites pas « le ménage, la vaisselle, la lessive… » mais nettoyez votre vie. Ressentez ce miroir qu’on polit en vous, brisez la gangue qui retient le joyau ! Imaginez que chaque objet jusqu’à votre appartement entier est le reflet de votre monde intime, alors toutes ces tâches ennuyeuses deviendront source de détermination à créer un monde harmonieux. Le philosophe n’est-il pas l’homme dont l’âme est bien gouvernée ? Alors saisissez le gouvernail de la nef et allez jusqu’où le soleil se couche. Considérez votre environnement comme l’expression de votre intériorité alors vous ne supporterez plus ce chaos ambiant, fait de paquets de chips baillant et de bouteilles de vin vides qui s’ennuient.
J’entends déjà ces apprentis philosophes fulminer « Il nous demande de renoncer à la vérité ! Faux héraut ! Va-t’en !» Hommes de bien, avant de lancer vos pierres de mots, écoutez ceci : la vérité ne réside pas dans l'adéquation de l'intellect aux choses veritas est adæquatio intellectus et rei, vérité d’ordre divin ! Je ne peux dire la vérité de l’objet mais seulement la vérité de mon rapport à l’objet. Désespéré, le « piano n’est plus qu’un meuble », le temps est long, vide, et froid entre mes pas, alors que débordant de joie, je joue et les notes jaillissent ! Le temps est vif, vivant et chaud !
La force vitale de la sagesse, cet immortel courant sous-marin vous écartera d’une apathie si commune de nos jours. Vous porterez alors la vie dans vos mains, gardien de l’amphore sacrée vous demeurerez le maître ! Et si plus rien ne tient entre les mains de votre âme, dans son immense compassion, la Déesse du transport vous consolera, de commuer vous vous contenterez. Soyez affable avec les évènements… Mais comment voulez-vous escalader les falaises de la vérité en chutant constamment dans l’absurde, accordez lui votre confiance ! La corde de la logique n’est pas suffisante ! Le cœur d’une femme est changeant, mais celui de la déité dont je vous parle, est le seul pour lequel vous pouvez, à l’excès exprimer votre dilection.
Et dans cette ère de l’hyper-modernisme, de la technologie comme rapport au monde, faites revivre le mythe, terre nourricière de la métaphore !
Marc V, M1, 2012
Quand nous sommes confrontés à un sujet comme « l'amour commence avec l'amour »…
….il faut déjà se demander ce que signifie le commencement et aussi ce que recouvre le concept amour. La phrase l'amour commence avec l'amour sous-entend en effet un examen de l'origine de l'amour, une explicitation de la genèse de l'amour. L'on peut être frappé par l'apparente tautologie de la phrase l'amour commence par l'amour car nous sommes comme dans un schéma rétroflexe ou autosuffisant, en d'autres termes, il commencerait par l'amour et se finirait sur l'amour? L'amour et rien d'autre? Et puis d'ailleurs comment déceler l'amour, est-ce justement à son commencement qu'on décèle l'amour ou non? Serait-il possible de l'éprouver sans être en pleine conscience de ce ressenti? Est-ce, même si la phrase l'amour commence avec l'amour semble nous mettre sur la piste de l'élément premier de l'amour, est-ce que cela est avéré, est-ce que cela est vrai que l'amour commence en effet par là, en d'autres termes, n'y a t'il pas d'autres possibilités d'émergence de l'amour? Ou, autrement dit, n'est-il possible qu'en commençant par l'amour de ressentir de l'amour? Sous quelles conditions l'amour serait-il rendu ou possible ou impossible?
Donc, nous en venons aux prises avec l'amour, sa définition ; qu'est-ce que l'amour? (…)
L'amour ; ne peut-on pas dire qu'il est un sentiment, c'est-à-dire par là qu'il s'éprouve, il se ressent ; c'est quelque chose qui fait que nous entretenons une relation hors du commun avec un objet (au sens psychologique du terme), c'est-à-dire, j'ai failli opter ou pour le terme 'spécial' ou pour le terme 'particulier' mais les étants ou les existants étant nécessairement uniques, ils sont particuliers en soi, donc on ne peut pas vraiment qualifier de relation comme étant unique ou particulière ou spéciale, puisqu'elles le sont toutes. Comme chaque étant ou existant l'est. Donc, chaque relation est spéciale à sa façon.
Nous sommes ici en prises avec une première difficulté, qui n'est autre que le fait d'avoir un avis sur l'amour mais de ne pas pouvoir lui rendre autant d'exactitude qu'on ne le voudrait, via le verbal ; en d'autres termes, l'amour ferait partie de l'indicible, quelque part. Mais nous aurons l'occasion d'y revenir. Par ailleurs, vous remarquerez que la tâche qui consiste à définir le sentiment n'est pas plus évidente, essayons, néanmoins : le sentiment, ne pourrait-on pas dire qu'il est une émotion, une chose qui se ressent, qui s'éprouve, quelque chose qui affecte. Mais qui affecte quoi ? Notre jugement, peut-être ou sans doute ; en tout cas, qui affecte justement la nature de la relation, qui la fait basculer ; qui fait basculer la relation interindividuelle ou interexistencielle dans un autre ordre (le fameux cadre spécial ou particulier dont je vous parlais auparavant).
La seconde difficulté réside donc ici : nous sommes en proie ici à devoir définir l'indéfinissable, d'une part et d'autre part une chose ou un étant qui est nécessairement unique ou vécu de manière empirique ou particulière ou subjective et donc, il va falloir tâcher d'abstraire une généralité de tous ces particuliers. En d'autres termes, il en ressort que l'amour est un sentiment qui fait que la relation avec l'altérité est encore plus spéciale que spéciale, donc, l'on pourrait dire hyperspéciale ou hyperparticulière.
On ne peut pas vraiment dire que la relation d'amour soit ordinaire ou commune ou habituelle (nous avons vu la raison de cela précédemment). Concrètement, l'on décline ses émotions avec des mots verbaux ou des verbes comme aimer ou apprécier ou détester ou haïr mais est-ce que tout ceci a un sens clair et précis et exact? Ou sont-ils, comme l'amour lui-même difficilement cernables? En d'autres termes, à chaque fois qu'on utilise ou que l'on lit l'un de ces verbes, est-ce que nous sommes garantis d'avoir saisi le sens qui était en jeu? Peut-on mettre sur un niveau d'égalité le fait d'apprécier un morceau de musique et le fait d'apprécier être avec une créature ou un entité vivante? (…)
Aimer serait une espèce de médiété entre les deux autres formes de liens ou de relations entre un objet et un autre objet. J'aime X, Y, Z, je n'en suis pas inférieur mais a contrario, j'en suis son égal et donc, ce sentiment peut être réciproque ou mutuel. Et apprécier, par contre, là, c'est un petit peu prendre la position de la divinité quand on dit 'je t'adore' et qu'on assoie son infériorité face à ce que nous adorons, en d'autres termes, je me pose comme supérieur à l'objet apprécié, ce qui est apprécié est inférieur à moi, tout comme je suis inférieur à ce que j'adore, et je suis l'égal de ce que j'aime. Il y a cette connotation là. Il y a non seulement du degré dans la puissance du sentiment ou la forme qu'il revêt mais également une place que l'on occupe envers l'objet qui reçoit ce sentiment.
Il y a, bien évidemment, l'amour fraternel, l'amour amical, l'amour charnel, l'amour dit 'innocent' ou 'platonique'... L'amour fraternel ou maternel est le même sentiment (enfin, à supposer que le même existe mais posons cela) sauf qu'il s'agit d'un lien entre deux personnes issues d'une famille donnée. L'amour amical, c'est analogue, sauf que cela est un liant entre 2 personnes qui ne sont pas communes à la famille donnée. L'amour charnel, comme son nom l'indique aussi est une espèce de passion, de joie, de recherche des plaisirs de la chair (des plaisirs et sensuels, et sensoriels et sexuels). L'amour innocent s'oppose un tantinet à l'amour charnel, enfin, vulgairement. Car il suppose une attention particulière ou spéciale envers un objet mais qui n'a aucune visée charnelle. Mais il faut encore remarquer ici que le fait de qualifier cet amour d'innocent ou de non-innocent est une résurgence de la morale judéo-chrétienne (hélas, oui, j'en ai peur) : pour rappel, ou pour information, l'acte sexuel est perçu comme mauvais, comme à proscrire, comme étant l'une des multiples tentations que l'humanité doit éviter. La morale judéo-chrétienne affiche sans vergogne sa préférence pour le 'pur' mais enfin, cela reste un point-de-vue, une hiérarchisation des amours possibles (…).
Qui peut se permettre de faire ce geste, en imposant que son point-de-vue est l'exactitude ou la raison même à ce sujet ? Si c'est typiquement quelque chose, en tout cas, ce que l'on peut dire c'est que c'est plutôt ou ouvertement typiquement judéo-chrétien de penser que cette union (l’inceste) est impure et qu'il existe des unions pures et impures et bien plus loin encore, que cette distinction est fondée. Une dernière note à ce sujet : je vous invite à être émerveillés par une œuvre comme celle de YUKI Kaori-san, qui porte le nom ou le titre Angel Sanctuary ou Tenshi kinryôku (c'est tout bonnement magnifique de constater que l'amour peut justement transcender les soit-disants « barrières » et ici, il s'agit bien évidemment des obstacles que les autres tentent d'infliger à l'union). (…)
Reprenons, le débat de l'amour, décliné sous une pseudo-forme pure / impure fait aussi allusion aux amours dites homosexuelles et transsexuelles, qui, hélas elles aussi souffrent de méprise, de mécompréhension, de stigmatisation injustifiées et injustes. L'on revient sur le débat est-ce que le même existe, est-ce qu'en d'autres termes l'identité ou le principe d'identité (donc l'identité au sens logique est déclinable chez les existants et plus précisément chez les vivant-e-s) ? Débat ou réflexion que j'affectionne particulièrement également... Comme dans le cas de l'inceste, qui, par le choix du terme inceste dénote un jugement, l'utilisation de l'épithète homosexuelles accolé au nom ou substantif amours dénote déjà une conception sur la chose que l'on voulait dire. Etymologiquement, le préfixe 'homo' signifie même ou identique et la partie sexuelles du mot homosexuelles signifie, stricto sensu qu'il s'agit d'une orientation sexuelle. Et encore, je vous accorde beaucoup d'objections à cet égard car de nombreuses définitions sont possibles et elles sont tout aussi acceptables les unes que les autres mais, pour simplifier la tâche qui nous occupe ou la discussion, s'il fallait ne retenir qu'une seule définition, disons que nous nous focaliserions sur celle-ci. En outre, l'on peut constater que l'émergence de ce mot (homosexuel) se fait dans les travaux de Sigmund Freud, qui a été l'un des plus grands penseurs à afficher son hostilité de fait contre ce qu'il a lui-même appelé homosexuel. Parallèlement, le terme homosexuel et toutes ses déclinaisons, est en soi irrespectueux et renvoie à l'idéologie freudienne et au contexte d'émergence du terme radical (dans le sens c'est la racine) mais également aux diverses déclinaisons du terme radical (dans le sens racine) [homosexualités, homosexuel, homosexuelle, homosexuels, homosexuelles, homosexuellement...] Plus précisément, en parlant de l'idéologie freudienne (car il ne nous reste plus qu'à clarifier celle-ci, puisque nous venons de brièvement esquissé le contexte d'émergence) : pour rappel ou pour information, Freud regarde toutes les sexualités non hétérosexuelles (terme que nous lui devons) comme déviantes, comme pathologiques et comme anormales.
Mais, enfin, rassurez-vous, il n'est guère agréable, envers qui que ce soit : nous sommes tous des pervers polymorphes à l'enfance et des personnes qui devraient refouler leurs désirs, donc, de ce strict point-de-vue, tout est problématique avec lui, tout est pathologique, nous avons toujours un problème.
Plus précisément, au sujet de la déviance dont il parle (je ne fais ici que reprendre les termes employés et les choix de mots), il établit que les hétérosexualités sont ce que tout le monde devrait suivre et doit suivre et que donc, si ce n'est pas le cas c'est qu'il y a problème et donc, il cherche l'origine de l'émergence des désirs non hétérosexuels, il se pose la question du pourquoi ou de la genèse ou de la racine ou du fondement ou de l'origine justement, parce qu'il a un regard pathologisant. Pour lui, le désir autre que de forme hétérosexuelle ne peut se justifier que par un traumatisme, quelque chose qui n'aurait pas du se passer mais s'est passé quand même et torture la personne qui va le consulter et qui sera guérie par la cure de parole, c'est-à-dire en consentant à revivre ses propres traumatismes rien qu'en y songeant car devant en parler au psychanalyste qu'est Freud.
Cela dit, l'on peut se demander comment l'on peut juger de manière systématique un désir d'une certaine forme qui est exprimé ou vécu disons, dans le passé ou antérieurement comme étant problématique alors même que la personne qui consulte ne souffre pas directement de celui-ci, en d'autres termes, est-ce nécessairement le désir, peu importe sa forme qui est traumatisant ? N'est-ce pas attendu qu'une personne qui vit ou survit à un acte violent -quand bien même celui-ci soit perçu comme normal par les thérapeutes- laisse la personne traumatisée ? N'est-ce pas pour le coup 'normal' qu'une personne qui a vécu quelque chose de violent en soit traumatisée ? Et ne serait-ce pas de la mauvaise foi que de rejeter la faute sur la personne qui est traumatisée, en lui objectant dans la figure que celle-ci n'est pas normale, dans sa réaction, dans son ressenti ? N'est-ce pas une infraction à la logique que de percevoir ce qui est traumatisant, terrible, violent pour la patientèle comme quelque chose de normal, de bien, d'attendu ? En effet, si la chose est vécue comme étant traumatisante, c'est qu'il y a certainement une raison pour que celle-ci soit vécue de la sorte et il semble plutôt normal ou attendu qu'une personne qui a souffert d'une chose (peu importe la chose) cherche à la fuir ? Chat échaudé craint l'eau froide, nous disait Wittgenstein. D'autres disaient 'une fois, c'est une erreur, deux fois, c'est une faute' ; pour la philosophie antique, platonicienne, notamment, l'on désire de manière naturelle ce qui nous est bénéfique et l'on fuit naturellement ce qui nous est maléfique. Cela n'est pas sans contredire le simple principe de conservation ou le conatus spinozien ou spinoziste comme quoi : tout être persévère dans son état. (…)
Alors, reprenons sur le débat du même : si et seulement si le champ des étants ou les étants tout court ou les entités sont uniques et ce de manière nécessaire, alors, le concept même d'identité ou de même s'en retrouve fortement ébranlé, voire compromis. Que disons-nous derrière le même, l'identité ? C'est justement, comme nous l'avons brossé plus haut le préfixe 'homo' dans le champ sémantique des homosexualités qui pose problème car vous comprendrez bien, effectivement que si et seulement si le concept de même ou d'identique n'est pas, on ne comprend pas tellement comment certain-e-s pourraient coller l'épithète homosexuelles à telle ou telle union. Si et seulement si le même ou le principe d'identité désigne et nous sommes enclin-e-s à le penser quelque chose qui soit non pas simplement analogue ou ressemblant mais égal en tout point à une 'autre' chose ; et bien, nous irions jusqu'à nous méprendre sur l'identité particulière des deux choses, jusqu'à les confondre totalement et à les confondre, de sorte qu'en fait, il n'y a bien qu'une seule et unique chose. Pour commencer, il n'y aurait pas d'identité particulière et il n'y aurait pas d'autre chose, il n'y aurait pas d'autre tout court, il n'y aurait pas d'unique et il n'y aurait pas de soi qui soit propre et tout serait stricto sensu lié, pour ne faire qu'une seule et unique chose, et donc, elle serait informe et informée. Donc, à la question est-ce légitime de parler d'unions homosexuelles et hétérosexuelles ? Je répondrais très franchement, non, cela n'est pas légitime, cela n'est pas justifié, cela est une erreur, voire une faute et cela ne devrait pas être.
Si et seulement l'amour = l'amour, peu importe sa forme, sa concrétude,
sa traduction, son existence, il est nécessairement égal à lui-même, auquel cas, contrairement à ce que la morale judéo-chrétienne tente de dire, elle est dans le tort et dans le faux car une chose donnée ne peut qu'être égale à elle-même et donc, si et seulement si l'amour = l'amour alors toutes ses formes sont acceptables et aucune classification, aucune hiérarchisation n'est légitime, légitimable, défendable, justifiable.
D'où l'on peut conclure qu'en fait l'amour en lui-même, est, non seulement indicible ou presque mais qu'en plus il est tout simplement injustifiable. Son caractère indéfendable ou injustifiable se fait jour ou se sent ou s'éprouve par le simple fait qu'à la question peut-on avancer une raison, peut-on justifier avec un raisonnement un amour ? Nous serions bien obligés de constater qu'aucune raison (au sens rationnelle, raisonnable) ne peut être fourni pour venir défendre l'amour ou sa forme réelle ou ses formes possibles. En d'autres termes, si l'on voulait faire un jeu de mots, s'il y a quelque chose de polymorphe ici, il s'agit vraisemblablement, je dis bien vraisemblablement de l'amour. L'on ne saurait, donc, déduire par le calcul pur ou par la logique (en tant que discipline) pourquoi cet existant est et existe ou, autrement dit, pour quelle raison il se fait jour. D'ailleurs, se fait-il vraiment jour ? Sans vouloir être ironique, peut-être que l'amour n'existe pas. Peut-être que nous ne faisons que brasser du vent (mais le vent, ce n'est pas rien). (…) Nous l'avons survolé, je le crains, mais au balbutiement de notre présente conversation, il était justement question de l'altérité, et bien que nous ayons effleuré le sujet de l'identité, du principe d'identité, du même, nous n'avons pas encore dit mot sur l'altérité, qui est pourtant son pendant.
Pour vous rafraîchir la mémoire, ou resituer la discussion dans laquelle nous allons nous engouffrer à présent, nous avions dit, de manière superficielle que l'amour stipulait un objet (enfin le verbe n'était pas celui-ci mais passons, ce n'est qu'un détail, me le concéderez-vous?). La question qui nous agite est donc, s'agit-il donc d'un sentiment ou autonome ou hétéronome ? En d'autres termes, est-il vraiment auto-suffisant ? L'amour est-il rétroflexe ? La réponse semble assez délicate et épineuse : j'éprouve une position ambiguë à cet égard car s'il est rétroflexe, on ne peut pas vraiment dire qu'il ait un objet ou en tout cas, il en a un mais comme il est auto-suffisant, cela voudrait dire qu'il a un but mais qu'il le rate ou manque inexorablement. Ce qui semble assez étrange. Si, deuxième possibilité, il n'est pas auto-suffisant, il a en effet un dessein ou une finalité avérée et il a une chance d'atteindre ou son dessein, ou sa finalité.
En fait, je dirais que pour sortir de cette ambigüité, ou de cette impasse, le fait d'avoir un objet, même si, admettons celui-ci peut-être lui-même ne constitue pas pour autant l'aveu d'une quelconque inefficacité et qu'il a plutôt tendance à être rétroflexe, par défaut. Avoir un objet, même si cet objet, c'est soi-même, c'est déjà avoir un objet mais comme ça renvoie à soi-même, ce n'est pas à proprement parler un objet qui soit autre, ce n'est pas un objet issu de l'altérité donc, c'est à inclination rétroflexe mais cela n'empêche pas d'avoir, en supplément, disons un objet autre, mais que justement, irréductiblement, il y a le fait de viser soi-même : c'est pourquoi l'on peut dire que l'amour commence avec l'amour (le début ou le commencement se confond avec et la fin en tant que finalité et la fin en tant qu'achèvement). L'amour commence avec l'amour ; l'amour se finit avec l'amour ; l'amour vise l'amour ?
Chrys M L2
Il apparait dans la rencontre avec autrui, mais pas n’importe quel autre. Celui qu’on aime se distingue de la masse mouvante, indéterminée, il est l’autre. Ce qui le différencie c’est son charme insondable. L’infini intouchable de l’altérité, ce qui le fait être autre. C’est ce à quoi fait référence Jean-Luc Nancy lorsqu’il dit « Aimer c’est toucher l’ouvert.» dans Corpus. L’autre-aimé est cette ouverture intouchable, une tentation de l’âme. On ne peut toucher l’infini de l’autre, on y entre à tâtons comme l’enfant innocent, sans savoir ce qu’il adviendra, car le véritable amour se passe de projections, il n’est que joie dans le présent, du moins au commencement.
L’amour commence avec l’amour car il est pur présent, innocence, aucun plan, aucune volonté ne peut le précéder. La rencontre de l’autre est une rupture dans sa temporalité. Nous avons une temporalité quotidienne fait de souvenirs de son passé remémorés, d’actes conscients dans son présent, et de projections par l’imaginaire dans son futur. Ce temps quotidien a une saveur, une chaleur ou froideur connue en tant qu’il est vécu. Mais qu’est-ce que l’instant de l’amour si ce n’est cette suspension de son temps quotidien? Il vient des tréfonds de notre être tel un surgissement de vie.
Il y a une renaissance dans l’amour, ce n’est plus le même temps, il est intense, savoureux, vibrant, c’est le temps d’un autre. Plongé dans les pensées relatives à sa vie, les tracas du quotidien, les projets qui nous tiennent à cœur, les pensées ordinaires ou plus profondes, la rencontre de l’autre vient remplir jusqu’au débordement notre pensée.
A cet instant il n’y a plus que pensée de l’autre-aimé. Elle semble si intense qu’elle parait trop grande pour soi. L’autre est la découverte de la grandeur de soi. Au commencement de l’amour je deviens un autre homme, c’est le temps d’un autre, joie d’un présent intense, l’humeur d’un autre, joie innocente, la pensée d’un autre, un soi plus vaste rempli par l’autre-aimé. Mais cet infini propre à l’altérité ne se limite pas seulement à une intériorité, au rapport de l’autre à son être, ses sentiments, ses pensées, il y a l’extimité du rapport de l’autre à son monde. Il nous apparait bien plus vaste que les limites de son corps, il est paysage. Ce paysage, cette extimité est l’ensemble des relations intimes que l’autre entretient avec le monde extérieur et qui le fait devenir son monde.
Monde intriguant et éblouissant, on est dépaysé par l’autre, il vient changer notre regard sur le monde. Il modifie notre rapport au monde, on ne réagit plus de la même manière face aux mêmes phénomènes. On n’est pas simplement charmé par un corps, aussi beau soit-il, le corps n’est que l’accès à l’insondable beauté de l’autre. L’amour n’éclot que si l’on aime se perdre dans les charmes des infinis, d’elle ou de lui, intime et extime. C’est dans l’infini distance de soi à l’autre que réside l’amour.
Marc V, L3, 2012
« L'amour commence par l'amour ; et l'on ne saurait asser de la plus forte amitié qu'à un amour faible »– La Bruyère
L'amour est un incontrôlable brasier, une déflagration subite, une flamme incertaine, un incendie de l'âme, une fournaise magique, un feu passionné ; lieux communs, sans aucun doute ; mais il y a une vérité derrière ces images populaires qui sont assurément plus que des formules toutes faites pour le mauvais poète et l'amoureux ridicule. Du sens se cache derrière les métaphores les plus plates et les plus banales ; et si, malgré la mode changeante et le tri naturel qu'opère avec le temps la lassitude, elle surent persister dans les esprits les plus divers, des plus pauvres aux plus surprenants, c'est qu'il y a de la profondeur cachée derrière la surface. Il faut se méfier des proverbes et des images communes : superficiels parce que connus de tous, ils regorgent de trésors souvent plus riches que les inventions originales, trop originales des présomptueux individus fiers de surpasser, par leurs créations plus prétentieuses que géniales, la platitude si méprisée des trouvailles du sens commun. La profondeur est rarement là où elle paraît être. Prenez-y garde ; avec un peu d'attention, vous verrez que les sentences rustiques et désopilantes du prosaïque et fictif Sancho Pança contiennent plus de sagesse que le pompeux jargon du bien réel Martin Heidegger. En creusant les images populaires, je prends le pari de la fécondité supérieure du paysan expérimenté sur le fatigant galimatias des philosophailleurs célébrés ; et je prie de tout mon cœur le fidèle écuyer de Cervantès de veiller sur mon entendement, jurant, si je parviens à réussir cette exercice, à courir partager avec lui pain, vin, et fromage, qu'il se trouve dans le ciel éternel de la littérature ou au coin de ma rue, titubant d'ivresse, déambulant incarné sous la figure d'un bon vivant moderne.
L'amour est feu. La perception d'une personne agréable aux yeux et l'apparition dans le monde du sujet d'un nouveau objet plaisant donnent une aimable chaleur sans laquelle rien ne peut naître ; mais cette petite effervescence intérieure n'est rien encore ; elle se produit très régulièrement et n'est en aucun cas pour elle-même une événement de l'âme ; ce n'est qu'une préparation superflue aux cœurs les plus ardents, nécessaires aux êtres les moins impressionnables.
Le combustible aura d'autant plus de puissance que l'objet plaisant possède lui-même un charme, un je-ne-sais-quoi, une singularité irréductible favorisant la contemplation et conduisant bientôt à l'adoration. Mais de même qu'une flamme sans atmosphère est inconcevable, une amour artificiellement séparée de son contexte est incompréhensible. Ce qui rend la combustion de l'amour-passion possible, c'est que la perception de la nouvelle personne rencontrée n'est pas une perception pure, objective, positive, vraie ; au contraire, la subjectivité du regard idéalisant, le jeu complexe entretenu entre mémoire et perception actuelle, la force du désir venant de naître et se contemplant ingénument lui-même, le tonifiant esprit de conquête, le dialogue incessant entre rêve et réalité, le décryptage appliqué du moindre signe émis, le doute enfin, doute sur l'amour de l'autre, tentative de voyance, « le m'aime-t-elle ? » angoissant, croyance superstitieuse et pensées magiques forment ensemble les comburants nécessaires à la combustion. L'énergie d'activation qui fera apparaître le feu amoureux, c'est l'espérance, élément indispensable qui anime et fait s'élancer toutes les forces qui étaient jusque là encore contenues, modérées ; l'espérance fait tout se condenser, se concentrer ; la cristallisation opère ; l'illusion se solidifie ; la flamme est née. Si cette combustion est parfois si violente, si soudaine, si imprévisible ; s'il peut y avoir une explosion inattendue et ce qu'on appelle à juste titre un coup de foudre, c'est que le sujet a sauté les étapes, qu'il avait déjà façonné dans son esprit une figure idéale, toute fictive et illusoire mais d'autant plus dangereuse et opératoire, figure qui se trouve coïncider avec l'objet apparu. Ce fut comme une apparition est la formule de la déflagration amoureuse.
Pour que le feu persiste, il faut une source d'énergie ; elle est aisée à découvrir ; c'est l'inconnu, c'est le mystère se dégageant de l'amour-passion lui-même. Rien n'est plus envoûtant qu'un brasier ; rien de plus dangereux que cette fascination pour la lumière et la chaleur, source de maintes joies et maintes brûlures. Il n'y a pas d'amour-passion qui ne s'alimente du mystère enchantant de la cristallisation ; tout se passe comme si l'amour vivait par la création continuée dont parle Descartes ; l'autre est pour nous une force majeure que l'on ne cesse pas d'interroger ; et, de cette énigmatique absence de réponse, venant de ce que nous méditons sur l'autre au lieu de nous concentrer sur notre regard idéaliste et magique, la flamme amoureuse demeure, ou plutôt se reforme à chaque instant. Nous aimons ce feu par nous créé ; nous l'idolâtrons, nous ne voulons pas le perdre ; nous ne voulons pas même abîmer la splendeur de son éclat ; toute cette chaleur nous rend téméraires, moitié fous, raisonnant selon une logique illusoire et sublime, vraiment trop écrasante pour nous ; et, aveuglés par tant de lumière, nous nous inventons des maux, nous souffrons de l'absence de la flamme adorée, nous ne supportons pas qu'un autre s'en approche : sorcellerie encore, car cette flamme vénérée, elle est en nous, et non pas ailleurs.
Tous les incendies ont une fin : les comburants finissent toujours par manquer. Plus de bois, plus de gaz, plus d'alcool ; plus de rêves, plus de signes, plus d'espérance, plus d'idéalisation : la réalité souffle lentement sur le feu. Les petits faits réels, non sublimés par le regard de l'amoureux, s'accumulent ; au début, ce n'est que perte momentanée et fluctuante de chaleur ; puis, portés par l'habitude qui dévore tout, les détails s'accordent, s'assemblent et attaquent la flamme ; inexorablement, malgré les combats, tout finit toujours par s'éteindre.
Si l'amour est feu, l'amour est également cendres ; mais ces cendres sont moins douloureuses et stériles que l'on ne le croit. Ceux qui ont joyeusement vécu ne verront point d'obscurité ici. L'amitié est toute différente ; elle est eau ou terre ; et l'antagonisme entre philia et eros s'éclaire par cette considération. Comprend t-on vraiment ce que signifie l'association entre amour et feu ? Le feu est ce qui, dans le passé, le présent, ou le futur, anime l'homme ; il ne peut point s'en passer ; il l'aime, quoi qu'il ne puisse jamais le maîtriser parfaitement ; même morte, la flamme, en mémoire, réchauffe l'âme et engendre l'espoir ; toujours, sa pensée renvoie aux moments les plus chers, qui sont les plus intenses, les plus flamboyants de l'existence.
L'homme aime à se consumer ; se faisant, il contemple le charmant spectacle des incessantes variations de sa puissance.
Florent B L3, 2012
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Avant de discuter plus en détails de la question qui consiste à savoir si la démocratie est une utopie, il conviendrait de définir ce qu'est d'une part, la démocratie, puis d'autre part de définir ce qu'est l'utopie. Etymologiquement, la démocratie est un mot issu de la langue grecque ancienne qui désigne d'un côté le peuple (demos) et de l'autre le pouvoir (kratos - kratein), stricto sensu, cela signifie donc un pouvoir politique dans lequel le peuple, les citoyen-ne-s règnent. Quant à l'utopie, c'est un mot qui vient du grec ancien également, qui signifie nulle part (ou - topia), le lieu inexistant. Ainsi, se poser la question de l'inexistence de la démocratie se décline, aussi bien dans un contexte idéologique que dans un contexte entièrement concret. Nous serons donc confronté-e-s à la question principale de la démocratie, quelles sont ses réalisations actuelles et d'antan et surtout comment pourrait-elle être davantage respectée - c'est-à-dire obtenir une réalisation plus complète que celles qui ont déjà pu être observées ou vécues jusque là. Mais, bien évidemment, la polémique ici est tout simplement la suivante : si et seulement si la démocratie est une utopie (les deux termes pris au sens littéral) alors, comment peut-on espérer la rendre réelle, effective, concrétisée un jour? C'est-à-dire qu'en d'autres termes, ou elle, la démocratie est strictement utopique et n'est qu'un rêve ou bien elle est réalisable et de facto elle n'est pas utopique.
Il serait erroné de croire que la démocratie est une invention moderne et encore moins contemporaine; l'on peut en être étonné-e, cependant la démocratie est un système politique très vieux, en effet, dans la Rome ainsi que dans la Grèce antiques, l'on sait, grâce à des textes historiques, mais aussi philosophiques qu'elle existait déjà bien avant le siècle présent (21ième). Sauf qu'il convient de remarquer de fortes nuances entre disons sa réalisation première est celle qui est visible en ce moment : l'une des plus grandes si ce n'est la plus grande, nuance réside dans le fait que ce que l'on désigne comme peuple ou citoyen-ne avait davantage de restrictions à l'époque qu'aujourd'hui. En effet, en ce temps-là, seuls les Hommes mâles et ayant une certaine richesse étaient perçus comme des citoyens; il y a eu ensuite une refonte de l'application de ce système tout-au-long des 19ième siècle et du 20ième siècle pour arriver à une inclusion plus vaste de ce qu'on appelle les citoyen-ne-s ou le peuple.
Hélas, nous pouvons déplorer que la démocratie, même en ce moment ne soit pas plus ouverte (c'est-à-dire n'inclut pas davantage de personnes ou d'individu-e-s). Il ne faut pas oublier qu'il y a encore aujourd'hui des gens qui sont de facto marginalisé-e-s, paria, déchu-e-s de droits civiques : les personnes sans domicile fixe, les personnes n'ayant pas de papiers officiels (les personnes dites en séjour irrégulier, en d'autres termes), les animaux et animales véritablement perçu-e-s comme animaux.animales. Comme la plupart des idéologies, pour ne pas dire toutes les idéologies, il y a une énorme fracture entre la parole stipulée et ce qui en est fait : si la démocratie, sous sa forme idéologique et quand elle est pensée inclut de fait toute personne, on est forcé-e de constater que ce n'est pas le cas, dans les actes, dans la réalité, dans la vie quotidienne. L'on pourrait donc dire ou écrire aisément qu'on ne parle pas vraiment de zones de non-droit mais plutôt de période de non-droit et au fur et à mesure que l'idéologie se propage, que le discours se fait connaître, cette période de non-droit se réduit considérablement (c'est-à-dire que cette réduction du non-droit; les droits des oublié-e-s, sciemment oublié-e-s par les autres augmente).
Seules les personnes qui sont directement concernées et celles qui se sentent concernées par la potentielle mise au ban, se solidarisent en effet avec tou-te-s ces opprimé-e-s; on peut aussi inclure tous les sujets pensant à une autre notion forte de sens comme la fraternité, qui seraient prêtes, à leur tour à défendre l'idée que la démocratie doit inclure de plus en plus de gens. C'est ce qu'on appelle le sentiment communautaire (se sentir membre d'une communauté, et ce sentiment ou ce ressenti se fait de manière volontaire ou voulue). Et c'est-à-dire que sans la lutte activiste, militante, politique, sociétale, les 'choses' ne s'arrangeront pas. Autrement dit, les 'choses' ne s'améliorent pas d'elles-mêmes, de manière autonome, c'est-à-dire que l'impulsion d'amélioration doit être de source hétéronome. Nous pouvons être frappé-e-s de constater que le terme de suffrage universel a été instrumentalisé pour ne servir que qqs individu-e-s : il s'agit d'un suffrage universel mais qui, dans les faits n'est pas un suffrage universel, donc, c'est contre toute logique d'appeller une chose universelle quand elle n'est pas universelle. Cela n'est que du mensonge. Ou bien, cela signifiait, tout simplement, que l'univers se limite à certaines sociétés, c'est-à-dire que l'on cloisonne les époques, les gens suivant leur société d'appartenance, ou bien l'on les cloisonnait dans des classes sociales. L'on pourrait donc, légitimement appeller ce sentiment et ce comportement non plus de communautaire mais de communautaristes. Mettons que la communauté, voire les communautés dont "je" suis rattaché jouit ou jouissent de suffisamment de droit civiques, de reconnaissance et je n'ai pas besoin de lutter pour les autres : mais allons doucement, les autres ne sont perçu-e-s comme étant autres que par la personne qui dit le 'je' dans la pharse précédente, c'est uniquement le sujet égologique précédemment cité qui juge que l'état des choses est suffisant, pour elle-même. En effet, en excluant le cas d'une personne altruiste, d'une personne qui lutterait pour une extension plus large de la démocratie, celle dont on parle actuellement ne comprendra pas les motifs et surtout les raisons d'une lutte qui se passe encore pour certaines personnes pour la démocratie. Mais pourquoi donc continuer, dira t-elle, je jouis de droits civiques et je suis comblée? Oui, forcément, dirons-nous, si elle ne comprend pas, et si de surcroît, elle ne fait pas la démarche de se mettre à la place de son interlocuteur ou de son interlocutrice, elle s'ampute de la capacité même de compréhension; en vérité, elle ne devrait pas dire que la démocratie actuelle est suffisante car elle n'est pas suffisante pour beaucoup d'autres personnes qu'elle; c'est-à-dire qu'en d'autres termes, le monde ne se limite pas à son cas, personnel. Bien évidemment qu'il faut se donner les moyens de comprendre les autres, si l'altérité existe vraiment (c'est un autre débat) pour se donner des chances d'accéder à la compréhension.
Des auteur-e-s comme Montesquieu, Locke, Spinoza (qui pensait au consensus, à l'accord), Milton, Tocqueville, et bien d'autres ont pensé le contrat social, la politique et se sont donnés comme champ de réflexion le meilleur système politique. Et aussi étrange que cela puisse paraître, ce n'est justement pas le régime démocratique qui ressort comme étant le plus idoine. Platon, lui-même peut sembler être ouvertement opposé à la démocratie qu'il assimile comme étant la tyrannie du faible.
Montesquieu reste l'un des premiers penseurs à avoir écrit sur la séparation des trois pouvoirs, même si aujourd'hui nous parlons même d'un 4ième et d'un 5ième pouvoir. Hobbes, Locke, Milton, Spinoza, et Rousseau pensent avant-tout le contrat social, ou le pacte social mais honnêtement c'est plutôt la vision miltonienne qui me semble la plus légitime : il pensait que si le pouvoir, peu importe le régime est autoritaire, arbitraire, tyrannique, alors c'est au peuple et de son bon droit que de se révolter et que d'empêcher le mauvais traitement que le gouvernement fait subir au peuple, ou, en tout cas semble vouloir lui faire subir.
Hobbes n'était pas dupe non plus, n'était-ce pas lui qui avait pensé qu'homo lupus homini est (une locution latine), que l'on peut traduire en francophonie par l'humanité est une louve pour elle-même. Dans le darwinisme social, on parle même de dog eat dog competition - la rivalité dans laquelle l'on s'entretue et on consomme l'altérité afin de s'affirmer - plus de pouvoir, plus d'argent, plus de respectabilité, plus de gloire, plus de ... A l'infini, presque. Jusqu'à ce qu'on se fasse destituer dans le sang et la violence par un plus fort ou une plus forte que soi-même. Et est-ce que la démocratie a évacué cette dérive? Tout dépend de la situation qui est donnée à observation : quand on a une manifestation pacifique qui est faite, que les personnes opposées à la manifestation rouent de coups les personnes pacifiques et, encore pire, que les forces de l'ordre ne daignent réagir : il y a un probléme évident de démocratie. Car non seulement le droit de manifester, le droit de se réunir est un droit acquis à tout-e citoyen-ne, mais en plus les forces de l'ordre sont sensées faire respecter l'ordre, les règlements permettent-ils des agressions? Nous avons ici un exemple patent de viol démocratique. Il était question de la manifestation pacifique dans l'arène de Rodhilan, en France, le 09 Octobre dernier. C'est ce qu'on peut appeller l'abus de pouvoir, c'est la première dérive possible à l'exercice de la démocratie. C'est du même ordre qu'un-e professeur-e qui s'arroge le droit d'imposer arbitrairement la date d'un examen sur table sans le consentement préalable des sujet-te-s qui y sont soumis-es. Une autre illustration de vice de procédure, comme on dirait en justice.
La deuxième limite que l'on peut observer à l'application démocratique ou à l'exercice démocratique ou encore à la pratique démocratique, mais qui rejoint le précédent, à savoir l'abus de pouvoir, c'est bien évidemment ce qu'on appelle la démagogie, qui est définie comme l'utilisation de la flatterie, du compliment envers le peuple, dans l'unique but de se faire élire. C'est-à-dire ce que d'autres appelleraient de fin-e-s manipulateur-e-s, du vil actorat, ou encore les rhéteur-e-s et sophistes mal intentionné-e-s car ne visant que leur propre ascension, agissant aveuglément à l'oeuvre du dernier dessein évoqué (ascencion). Donc, il faut bien sûr espérer que les gens soient éduqué-e-s de manière à ne pas être dupes, à ne pas être trompé-e-s par les discours. S'exercer au scepticisme, dans le sens où il ne faut pas prendre pour argent comptant ce qu'on entend et ce qu'on lit : il faudrait suspendre son jugement jusqu'à ce que le discours soit suivi des faits. Nous défendons ici un scepticisme modéré mais qui semble pourtant à la fois vital et altruiste. A l'époque contemporaine, la démagogie peut être perçue par ce que l'on appelle des promesses électorales, c'est-à-dire des paroles tenues par les personnes qui aspirent au pouvoir politique, et qui, au final ne seront pas respectées une fois que ces personnes sont à la place leur conférant responsabilité-s. Bien évidemment, cet irrespect du discours tenu dans leur traduction actuelle, ce n'est pas du tout ou rien : il ne faudrait pas caricaturer la chose. Il faut quand même comprendre que si les personnes se font tromper, ce n'est pas forcément soit parce qu'elles sont crédules, soit parce qu'elles sont idéalistes (dans le sens commun ou vulgaire ou faible du terme), soit parce qu'elles sont dénuées de jugement critique, de sensibilité sceptique. A vrai dire, il y a fort à parier qu'ou les programmes électoraux ne sont pas lus, voire ne sont pas compris, voire ne sont pas compréhensibles, ou bien on peut aussi avancer l'hypothèse que la nuance entre le discours et les actes est tellement ténue ou infime qu'elle passe inaperçue, imperceptible pour la plupart. Donc, nous pourrions prendre un exemple, patent mais à quoi bon puisqu'il serait caricatural?
La troisième limite mais qui rejoint la toute première, à savoir l'abus de pouvoir, c'est bien évidemment la confusion possible entre le peuple et la majorité. Au vu de la définition de la démocratie, il semble évident qu'il ne s'agisse d'un pouvoir accordé à la majorité (qui s'apparente à l'oligarchie). Le peuple ne se réduit pas à la majorité, tout comme la majorité exclut le peuple, dans la mesure où elle ne comprend l'ensemble du peuple.
En conclusion de quoi, et nous l'avons esquissé dans notre propos introductif, nous pouvons dire que l'une des solutions à apporter à ce souci épineux de la réalisation de la pratique démocratique réside dans le fait de revendiquer, de militer, d'être activiste pour davantage de démocratie, de liberté, de pouvoir octroyé au peuple mais à tous les peuples, à tou-te-s sujet-te-s, à tout-e individu-e, et donc, cela implique un effacement de l'égoisme afin de céder la place à l'altruisme, cela revient à dire, se mettre à la place de l'autre, jusqu'à arriver à se sentir véritablement concerné-e, impliqué-e par les soucis des autres - n'est-il pas évident que l'on ne peut pas être amené-e à entendre (au sens de l'entendement) les soucis, les peines, les tribulations, les motivations de l'autre si l'on ne s'intéresse pas à son cas? Si l'on se pose des questions et si l'on pose des questions aux autres, cela dénnote une démarche pertinente et qui, au final, pourra conduire à remettre en question ce qui se fait (qui relève de l'abus) et à lutter pour que ce qui ne se fait pas (et qui devrait être fait) soit fait, en effet, même si cela n'améliorera que la situation de milliers d'individu-e-s dans un millier d'années.
Pour que la démocratie ne soit pas une utopie, pour qu'elle soit bénéfique, jouissive dirons-nous à toujours plus de personnes (et cela implique bien évidemment les animaux.animales, à terme). Si cela n'est pas possible, alors peut-être serait-il temps de changer de régime politique? Peut-on accepter d'appeller une démocratie quelque chose qui n'est pas démocratique, comme de la même manière d'autres personnes ont appellé suffrage universel quelque chose qui n'était pas universel? Si nous vivons dans un régime démocratique, la démocratie doit se faire sentir et si, justement, nous ne sentons pas la démocratie, cela veut dire que nous ne vivons pas dans un régime démocratique mais dans un ersatz, dans une chimère démocratique et donc dans un autre régime et donc qu'il y a du souci à se faire - que l'humanité a été dans la démocratie, il y a fort longtemps, mettons, mais qu'elle en est ressortie à un moment inconnu M1 et qu'elle ne s'en est pas rendue compte. Parce qu'en somme comment se fait un régime politique? Par ses effets, par comment le peuple est traité, par comment il est vu par le gouvernement qui agit... De la même manière comment allons-nous décrire un effet qui serait totalement inaperçu? "Je sens un vent inexistant caresser ma joue" est un bel énoncé mais cela est dénué de sens car c'est un énoncé imcompréhensible : c'est de la poésie prosaïque, c'est une belle combinaison phonétique et grammaticale mais comment peut-on honnêtement ou franchement comprendre la perception sensorielle d'une chose qui n'a aucune étendue, qui est inexistante? Même si cela paraît tautologique (dans la définition), on ne peut voir l'invisible, on ne peut entendre l'inaudible, on ne peut dire l'indicible. D'ailleurs cette tautologie est logique également (on ne peut voir l'invisible est un énoncé qui sera toujours vrai). Tout comme les deux autres sont toujours vrais : on ne peut entendre l'inaudible; on ne peut dire l'indicible. Ou on ne peut goûter un fruit inexistant, si l'on dit que l'on goûte un fruit inexistant, nous basculons dans un autre ordre, à savoir, celui du rêve, du scénario fantasmatique (ça ne s'est pas produit, ça ne sera produira jamais mais je rêve que ça se produise). Quelle coïncidence, nous en revenons au monde onirique. Et justement, la logique onirique veut que l'on rêve de ce qu'on ne possède pas ou de ce que nous ne pouvons pas vivre dans la réalité (le rêve n'est qu'une vie imaginée, fantasmée, qui est toute autre de la réalité - quand bien même le rêve paraît, sous tous les angles, vrai et est vécu comme réel pendant son expérience, il n'en reste pas moins qu'un rêve, dont nous avons conscience dès lors que le réveil / l'éveil s'est effectué.
L'autre possibilité, accessible à tou-te-s est la lutte, la protestation contre ce qui se fait et qui ne devrait pas être fait et de revendiquer ce qui est absent mais devrait être présent - et c'est une solution que nous avons déjà évoquée, plus avant dans notre discussion d'aujourd'hui. Cet acte, fort d'une idéologie dans laquelle nous nous engageons sera, à long terme efficace, à condition d'être systématique et que le message soit exprimé de manière polie et adéquate.
Ce sont les pré-requis pour que la démocratie existe- ce faisant, nous ne nous prononçons pas sur le jugement de ce que nous avons pu observer jusque là et encore moins sur ce qui nous est donné à vivre à présent (ce dans quoi nous sommes en ce moment).
M Chrys L.K.. (L2), 2012
« L’histoire de la démocratie nous offre une combinaison bien remarquable d’utopies et de mythes ». -Georges Sorel, Réflexions sur la violence.
1. Les rapports entre démocratie et utopie peuvent -doivent- être envisagés sous de multiples angles, et il est peu probable qu’une seule perspective parvienne à en rendre compte de manière satisfaisante et exhaustive. Il paraît donc préférable, au vu de tous ces angles d’approche, de n’en choisir qu’un, pour le traiter avec la conséquence qu’il mérite, dût-on laisser de côté des pans entiers de la problématique hors de notre réflexion. C’est le choix que je fais ici en choisissant de ne pas traiter des mérites respectifs des diverses constitutions politiques, procédé qui a eu une grande fortune depuis Platon(1), pour me pencher sur les rapports qu’entretiennent la représentation -qu’elle soit du fait de l’imagination ou de la construction rationnelle- de la démocratie et la démocratie effective. Car on peut bien lire ainsi l’intitulé du débat, à savoir que la démocratie, en tant qu’utopie, c’est à dire représentation sans réalité effective, est vouée à demeurer une sorte de chimère de la pensée politique, tant son application dans la réalité paraît éloignée de ce qu’on attend d’elle. Une fois cette problématique dégagée, reste à formuler notre thèse, qui sera la suivante: il est possible que les attaques contre la démocratie résultent -pour une part- du fait que nous évaluons la démocratie effective en regard d’une démocratie conçue in abstracto(2). Ce modèle étant éminemment supérieur à toute application concrète, nous ne pouvons qu’être déçu par la démocratie qui, dans la réalité, n’est jamais à la hauteur de ce qu’elle avance.
Ce qui apparaît ici, c’est que la manière dont nous abordons la démocratie lui porte immanquablement préjudice, et l’on est en droit de se demander s’il n’existe pas d’autres angles d’approche qui nous présenteraient la démocratie sous un jour plus favorable; et le cas échéant, il nous faudra déterminer lequel semble le mieux fondé.
2. Il s’agit donc bien ici de commencer par le diagnostic d’un certain « préjugé idéaliste » qui fausse notre jugement sur la démocratie en l’évaluant à l’aulne de principes prescriptifs abstraits, comme s ’il était impossible que l’idée de la constitution démocratique idéale puisse s’incarner dans le réel sans subir la moindre dégradation, la moindre altération. Si cette dichotomie platonicienne entre une idéalité pure et une réalité qui l’est beaucoup moins nous est familière, encore faut-il se demander quelle sont les raisons de cette dégradation que le mouvement d’incarnation impose à l’Idée. Il paraît certain que derrière l’imperfection ontologique du réel se dissimule en fait une réalité complexe et contingente qui s’avère réfractaire au déterminations que l’Idée aimerait lui imposer. Ce à quoi se heurte l’Idée dans le mouvement d’incarnation, c’est le réel dans sa rugosité, dans son infinie complexité qui rend toute détermination par l’Idée périlleuse,incertaine et déçevante. D’une certaine manière, le réel est ce que l’Idée peine à atteindre, et qui ne pourra être atteint qu’au prix de sacrifices(3). Mais si l’on s’écarte maintenant du schéma platonicien, et que l’on évacue cette hiérarchie ontologique qu’il met en place entre le monde de la matière et le monde des Idées, on en viendra plutôt à penser que si l’Idée peine à s’incarner telle-quelle, c’est avant tout pour la double raison que l’esprit qui forge cette idée prend seulement en compte un certain nombre de paramètres, et que ces paramètres sont choisis de manière subjective. Autrement dit, l’esprit qui construit l’idée opère par schématisation, incapable qu’il est de prendre en compte l’ensemble du réel, et cette schématisation implique un choix subjectif concernant les paramètres à prendre impérativement en compte. D’où cette conclusion fort simple que l’Idée diffère nécessairement du réel parce qu’elle est schématique. Lors de l’application concrète, le schéma ne peut pas recouvrir le réel selon toutes ses aspérités(4).
3. Plutôt donc que de céder au pessimisme et d’abandonner la démocratie à son sort de chimère sans avenir concret, ne pouvons nous pas tenter, en réfléchissant sur ce mouvement d’incarnation, de savoir comment il peut-être possible de limiter cette dégradation en déterminant ce qui précisément la produit ? Ce qui, nous le verrons, nous amènera progressivement à sortir du « présupposé idéaliste ».
Ce nouage problématique entre une idée politique et une réalité rétive a reçu chez Machiavel un traitement qui nous paraît des plus justes, lorsqu’il analyse la politique à travers la dialectique de la fortuna et de la virtù. Lorsqu’il parle de fortuna, le philosophe florentin entend la nécessité dans ce qu’elle a d’imprévisible; c’est le réel tel qu’on doit « faire avec » – la « fortune aux arcanes inscrutables », selon le mot d’André Lang(5). Quant à la virtù, c’est la force d’âme et de prise de décision, l’énergie de projection du politicien qui saisit l’occasion que lui fournit la fortuna pour informer le réel selon ses plans. C’est donc le nouage, la conjonction d’une opportunité fournie par la fortuna et saisie par la virtù qui signe le procès de l’action politique et de la constitution des États. Et si l’on parle de dialectique, c’est bien parce que la mutabilité du réel, dans un sens héraclitéen, empêche d’atteindre à la stabilité politique: les résultats sont sans cesse recalculés, les rapports toujours différents.
4. Mais il nous faut aller plus loin: qu’entend-on concrètement lorsque l’on parle de fortuna ? Nous avons parlé d’une conception de la mutabilité du réel proche de Héraclite, mais il nous faut dépasser ce dernier pour voir que ce que vise Machiavel est davantage anthropologique: ce qui fait la mutabilité, c’est l’homme, et chez l’homme, les passions. C’est pourquoi Le Prince accorde tant d’importance à la manière dont le souverain peut et doit user des passions de ses sujets pour conserver son trône. Les passions sont la glaise avec laquelle le politique façonne l’État.
Et encore, qu’entend-on lorsqu’on parle de virtù ? De la force de décision du politique qui sait avant tout saisir l’occasion favorable que lui fournit le réel. Ce qui signifie que la fortuna est en quelque sorte première face à la virtù, que la virtù n’est qu’une concrétisation habile de ce que le réel ouvre comme potentialité. Si nous soulignons fortement ce point, c’est parce qu’il pointe la révolution que notre esprit doit opérer dans sa manière d’envisager la question du politique -et incidemment de la démocratie- à savoir: le réel est premier vis-à-vis des idées qui veulent l’informer. Pour Machiavel, la fortuna fournit un cadre déterminé dans laquelle une action politique peut s’insérer. Ce cadre, cette ouverture, possède des limites précises, un éventail de possibles en nombre fini, et que le politique, s’il possède cette virtù, connaît parfaitement. C’est pour lui la règle de toute action politique, qui devient praxis de la saisie d’une bonne occasion. A l’inverse, un idéalisme tel que nous l’avons décrit plus haut, qui rêve une constitution idéale et cherche ensuite à l’imposer de force à un réel qui a toutes les raisons de s’y opposer est le signe d’une méconnaissance du politique: l’idéalisme cherche à briser les limites de la fenêtre d’action ouverte par la fortune, et c’est pourquoi il échoue toujours à faire tenir ses grands projets dans un cadre si étroit.
Ce à quoi nous enjoint Machiavel, donc, c’est d’emprunter la voie d’un réalisme politique, de comprendre la politique « par le bas », plutôt que de rêver à une constitution idéale qu’aucune opportunité réelle ne nous permettra jamais de concrétiser. Soit à considérer « la vérité effective des choses plutôt que l’imagination qu’on s’en fait »(6).
5. Cette analyse est en grande partie reprise dans le dernier ouvrage inachevé de Spinoza, le Traité Politique. Il y reprend les trois traits majeurs du réalisme politique du florentin. Premièrement, l’impératif politique que constitue la construction et le maintien de l’État(7). Deuxièmement, l’exigence de pragmatisme, et troisièmement, la prise en compte des conflictualités dans la théorie politique. On peut dire sans trop s’avancer que Spinoza vient combler les vides laissés par la pensée de Machiavel. Ce dernier ne s’était en effet intéressé qu’à l’aspect politique le plus empirique(8), et s’était tenu éloigné du terrain philosophique. L’entreprise de Spinoza va consister à reprendre les concepts machiavéliens dans la perspective de son rationalisme intégral, et à montrer comment sa théorie anthropologique tirée de l’Ethique trouve son prolongement naturel dans la politique. Et même plus, que la question politique ne peut se comprendre qu’eut égard à la question anthropologique. Nous trouvons donc chez ces deux auteurs les bases d’une vision réaliste qui nous offre une alternative de choix à notre habituelle vision idéaliste de la politique.
6. Il est désormais temps de tirer les conclusions auxquelles ces auteurs nous invitent. Tout d’abord, à changer notre approche du politique, et de l’envisager non à partir de ce qu’il devrait être, mais davantage à ce qu’il pourrait être si l’on profitait davantage des opportunités que la fortune nous ouvre. La pensée politique efficace est celle qui part du domaine anthropologique pour en déduite une politique « adéquate » qui ne s’embarrasse pas de chimères, et pour laquelle les représentations idéales ne sont pas un frein à l’action.
7. Deuxièmement, et nous touchons là à la question de la démocratie proprement dite, qu’est-ce que ce réalisme politique nous enseigne sur la démocratie, et quelle était l’opinion de ces deux auteurs à son sujet ? Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel est absolument favorable à la démocratie: « Un peuple qui commande, sous l’empire d’une bonne constitution, sera aussi stable, aussi prudent, aussi reconnaissant qu’un prince; que dis-je ? Il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa sagesse. D’un autre côté, un prince qui a su se délivrer du joug des lois sera plus ingrat, plus mobile, plus imprudent que le peuple »(9). Cette dernière phrase met bien l’accent sur la versatilité du prince ou du leader, idée que Spinoza professera de même: « Il est presque impossible que la majorité d’une assemblée se mettre d’accord sur une seule et même absurdité »(10). Ce qui a le mérite de tordre le cou à toutes les théories d’un leader ou d’une élite éclairée comme remède à l’ignorance et à l’incompétence du peuple; comme le dit Machiavel, « ce défaut dont les écrivains accusent la multitude, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes »(10). C’est qu’au dessus de leur progression vers un plus grand bien se dresse, comme une épée de Damoclès, le risque moral que représente le pouvoir remis entre les mains d’une minorité. Pour Machiavel, et clairement, pour Spinoza également, il s’agir de maintenir l’État et de le conserver; et parier une plus grande croissance en se vouant à une élite éclairée et en prenant le risque du despotisme est un bien faible gain à espérer, dès lors que l’on admet qu’un seul est aussi peu fiable, sinon moins que plusieurs, et que la multitude elle même s’avère une garantie de sagesse. Voilà qui devrait contribuer à mener le philosophe et le politique à faire, avec Machiavel et Spinoza, le pari de l’intelligence collective.
Romain P. (L3,2012)
NOTES:
(1) Platon, République, 543c-580c
(2) Ce qui équivaut ici à « démocratie idéale », mais sans consonance spécifiquement platonicienne ou hégélienne.
(3) « L’impossible c’est le Réel, tout simplement » – Jacques Lacan, La logique du fantasme.
(4) Ce que résume l’aphorisme bien connu d’Alfred Korzybski, « Une carte n’est pas le territoire ».
(5) André Lang, La dialectique de la fortune et de la virtù chez Machiavel, Archives de philosophie, 2003/3 – Tome 66.
(6) Machiavel, Le Prince, Chapitre XV.
(7) Cf. l’impératif machiavélien de « mantenere lo stato », Le Prince, II-3; VIII-22; XVIII-14,18; XIX-37.
(8) Le Prince ne contient en effet que des règles empiriquement déduites d’exemples historiques.
(9) Chapitre XIX.
(10) Discours sur la première décade de Tite-Live, I-58
Troisième année de licence, et j’ai parfois l’impression de ne pas maitrîser la dissertation. Pourtant, ce n’est pas faute de méthodologie, j’ai répertorié un à un tous les conseils de mes professeurs, 2500 mots lorsqu’on les juxatapose. Peut-être est-il temps de dresser un petit bilan ?
« Il faut penser par soi-même et ne pas recracher la théorie d’un auteur ». Monsieur Harder me l’avait dit dès le premier semestre. Et pourtant, c’est un point sur lequel les professeurs insistent chaque année. « On ne veut pas un catalogue » avait assuré Monsieur Rogozinski, « il faut une réflexion ! Vous avez tendance à écrire des encyclopédies »… Encyclopédies ? Sans doute. Comme le souligne Monsieur Geny, nous sommes tentés de « vouloir tout dire, évoquer tous les points de vue », « parler d’un auteur différent dans chaque sous-partie ». Une erreur, semble-t-il. L’important est de prendre partie, de dévoiler une idée, « son idée », une « réflexion personnelle » qui prendra appui, si besoin, sur trois auteurs au plus.
Encore ne suffit-il pas de citer des auteurs -on pourrait même s’en passer- Monsieur Petit accentue le fait que « les références doivent être celles d’un article précis, et non pas d’un auteur en général ».
D’ailleurs, toute dissertation doit suivre un développement aussi rigoureux. Il convient de souligner un problème, une contradicion, et d’élaborer un discours « articulé, construit, argumentatif », qui tentera de le résoudre. Aux yeux de Monsieur Le Du, les transitions sont capitales, elles « rendent intelligible l’enchainement de la pensée ». On ne doit jamais perdre de vue la problématique, elle est le fil conducteur et chaque argument ou exemple doit pouvoir s’y rapporter.
Zut, j’arrive à la fin de mon article et je réalise que j’ai fait un catalogue de professeurs, sans référence précise, ni connecteur logique… C’est mal parti. Heureusement, rien n’est perdu : « rassurez-vous, il existe une plasticité du cerveau adulte, qui peut faire que des capacités qui n’existaient pas… apparaissent. » Cette consolation de Monsieur Petit tombe à pic. Me voilà rassurée.
Julie W