A l’occasion de mon arrivée à l’université de Strasbourg, la Revue de l’Amicale des Etudiants en Philosophie m’a fort aimablement ouvert ses colonnes en me laissant la plus complète liberté quant au propos que je souhaitais tenir. Aussi ai-je choisi de m’adresser prioritairement aux étudiants qui commencent leurs études de philosophie en me disant qu’il ne serait peut-être pas inintéressant pour eux d’apprendre comment l’un de leurs professeurs était lui-même venu à la philosophie. Je ne donnerai donc ici que peu d’éléments biographiques « objectifs » que vous trouverez sans mal sur internet, et je privilégierai une approche plus subjective et personnelle.
Je ne suis pas venu directement à la philosophie : dans les dernières années de la formation secondaire, disons de la classe de troisième à celle de première, l’histoire était ma discipline préférée et je me projetais alors vers des études dans cette discipline ou, à défaut, vers les sciences politiques. Je n’avais à l’époque strictement aucune idée du genre de métier que je pourrais faire mien à l’avenir : j’envisageais des études après le bac, en me disant que je verrai bien jusqu’où je les mènerai et où elles me mèneraient elles-mêmes… Des discussions avec un élève d’hypokhâgne, alors que j’étais moi-même encore en seconde, avaient éveillé ma curiosité pour les classes prépa : la pluridisciplinarité et le fait de retarder la spécialisation n’étaient pas pour me déplaire – sans penser au concours de l’école dont je me disais (jusqu’en khâgne) que les chances d’y réussir avoisinaient celles de gagner le gros lot au loto. Comme pour beaucoup d’entre vous certainement, c’est la rencontre d’un professeur de philosophie, M. Ricard, en classe terminale au lycée Condorcet à Paris, qui a été absolument décisive : dès les premières semaines d’un enseignement qui puisait directement à la source des oeuvres de Platon, Rousseau et Kant, j’ai très rapidement été convaincu que cette discipline serait celle à laquelle je consacrerai non seulement mes études, mais ma vie. L’engouement fut tel que la réussite scolaire suivit sans mal, jusqu’à l’agrégation de philo. et l’école qu’on dirait de Lyon aujourd’hui, en passant par les universités de Paris IV et Paris I où je rencontrai quelques grands professeurs : Jacques Rivelaygues, Jean-François Marquet, Bernard Bourgeois, qui ont décidé de mon orientation vers la philosophie allemande. Si je devais tirer un enseignement de ce parcours d’études, ce serait celui-ci : faites de la philosophie d’abord par plaisir et parce que cela vous paraît indispensable à la vie, et le reste suit.
Depuis l’âge de 15 ans, j’étais en quête de moyens de comprendre la société et la politique : si l’histoire m’avait d’abord intéressé, c’était parce que j’y reconnaissais un moyen indispensable à cette fin, mais il m’a paru très rapidement que la philosophie était aussi un tel moyen, plus efficace peut-être parce que plus directement lié aux possibilités propres aux pratiques humaines, ou parce qu’orientée autant vers ce qui devrait ou pourrait être que vers ce qui est ou a été, et parce qu’elle avait été depuis l’Antiquité le lieu même de l’investigation et de l’interrogation par les hommes du sens de leur vie collective, sociale et politique.
On peut venir à la philosophie et beaucoup viennent à elle en y voyant la mise en oeuvre d’un questionnement portant sur le vrai, le beau, la nature, la connaissance, dieu, l’esprit, l’être, etc. : pour moi, elle a d’emblée été le lieu d’un questionnement sur la pratique, l’activité, la vie sociale et politique, les autres questions (sur l’être, le sens, dieu, le vrai, etc.) venant s’inscrire ensuite dans ce cadre. Certainement est-ce là le legs de la première discipline qui m’avait paru fondamentale, l’histoire : j’ai toujours considéré et je considère toujours qu’un homme, y compris un philosophe et sans doute surtout lui, lorsqu’il s’interroge sur les fondements de la connaissance, sur le sens de la vie, sur l’existence d’un dieu, etc., le fait toujours en étant lui-même situé dans un contexte historique, social et politique. En ce sens, le questionnement philosophique, y compris lorsqu’il porte sur les objets les plus abstraits, les plus « purs » et les plus « nobles » (catégories elles-mêmes évidemment sociales), est toujours en même temps le moyen par lequel un moment historique et un certain état social disent quelque chose d’essentiel à propos d’eux-mêmes et expriment ce qui leur semble être leur sens le plus propre, ainsi que l’horizon vers lequel ils veulent aller. On peut comprendre, dans ces conditions, pourquoi l’oeuvre et la pensée de Hegel sont celles dans et par lesquelles je me suis initialement formé à la philosophie : y a-t-il eu, parmi les modernes, un philosophe plus conscient que Hegel du caractère foncièrement historique de la pensée philosophique, de son enracinement dans une vie sociale et collective et de sa portée fondamentalement politique ?
Mais, me direz-vous, si c’est la société qui m’intéressait, pourquoi ne pas avoir étudié directement la sociologie, plutôt que Hegel ou Marx ? Je répondrais que l’étude de la philosophie n’exclut évidemment pas celle de la sociologie, ni celle de toute autre science d’ailleurs, qu’elle soit « humaine » ou pas. J’ai donc fini par lire aussi beaucoup de sociologie, mais en ayant commencé par lire les philosophes et en continuant de les fréquenter prioritairement. Et il me paraît que celui qui lit de la sociologie, qui en nourrit sa réflexion, voire qui en fait, en ayant d’abord commencé par faire de la philosophie et en continuant d’en faire, est quelqu’un qui ne peut jamais négliger ni oublier que la tâche de comprendre la vie sociale des hommes telle qu’elle est engage également toujours une réflexion sur ce que la société pourrait être si les hommes parvenaient à en être les acteurs pleinement conscients, s’ils réussissaient à en faire le lieu d’évolutions collectivement assumées et démocratiquement choisies. Quand il s’agit de permettre aux acteurs de mieux comprendre le sens social de leur existence et d’en choisir les évolutions souhaitables de façon éclairée, je reste convaincu que la philosophie a un rôle actif à jouer, et donc qu’elle a bien elle-même une fonction sociale à assumer.
Franck Fischbach
Il est une question récurrente de la part des lycéens et des étudiants en sciences humaines, celle des débouchés. Bien que ce soit véritablement un sujet de débat dans nos universités, les filières de sciences humaines semblent trouver un nouvel essor. Nos universités se battent pour cela du fait qu'elles comprennent l'enjeu d'instruire des étudiants au risque qu'ils ne trouvent pas d'emploi directement associé à leur formation, et font pour cela un travail considérable. Mais, notons tout de même qu'en ces temps de crises, à la fois économiques, sociales, et culturelles, la société toute entière se tourne désormais vers ce qu'il reste de plus solide de sorte à trouver un échappatoire à cette situation qui a tout l'air d'être un cul-de-sac. C'est donc vers un questionnement plus général que se tourne la société, interrogeant de cette manière ce qui est de l'ordre de l'éthique. La connaissance de l'humaine condition et le rapport à l'autre ainsi qu'au monde sont devenus des aspects primordiaux, y compris dans le milieu de l'industrie. C'est ici que nous trouvons notre rôle.
Rassurez-vous, je ne vais pas tenter de faire ici le constat d'un monde en ruine. Concrètement, notre filière mène à davantage de choix d'orientation qu'on ne le conçoit communément. Le tout c'est de le savoir.
Faisons place dès à présent à une présentation des différentes orientations. Notez toutefois que le choix de l'orientation ainsi que de la professionnalisation ne se fait qu'à partir du Master. L'option de suivre un stage est un choix personnel et doit se soustraire à la maquette proposée par la faculté. Pour plus de précisions à ce propos veuillez vous référer à l'article posté sur le site de l'Amicale.
Une licence, et après ?
Hormis le choix de poursuivre un parcours classique menant au professorat (CAPES, Agrégation, Diplôme d'enseignement polyvalent du premier degré, poursuite en thèse,...), il existe notamment la possibilité de se présenter aux concours de la fonction publique (administration, médico-sociale, éducation-animation, police-sécurité-armée, technique-sciences, petite enfance).
Le niveau d'étude est différent selon la fonction visée, de même qu'il existe différentes catégories dans la fonction publiques (catégorie A (bac + 3 minimum), catégorie B (bac à bac+2) ou catégorie C (CAP-BEP maximum) ). Certaines écoles, comme Sciences Po, proposent des prépas spécifiques aux concours. Pour exemple, la prépa ENA. Ou bien même l'IPAG (Institut de Préparation à l'Administration Générale) de Strasbourg.
D'autres voies semblent malgré tout se dessiner pour les philosophes qui ne souhaitent pas se tourner vers ses fonctions. Il existe maintes spécialisations en Master, le plus souvent en M2. L'Ecole de Management (EM) de Strasbourg propose par exemple de suivre une spécialisation en ressources humaines en M2, que ce soit en formation initiale ou bien en alternance pour une professionnalisation performante. Il y notamment les diverses orientations possibles à Science Po Strasbourg (d'autres sont également possibles dans d'autres villes. J'invite le lecteur intéressé à consulter le site national de l'école). Deux exemples de formations en M2 : Politique et Gestion de la Culture, et Sciences Sociales du Politique. Ces formations, celle de l'EM incluse, permettent de mettre en pratique une connaissance théorique de l'action humaine. Mais ce ne sont que trois exemples parmi une multitude dont la liste serait bien trop fastidieuse à faire. Il y a d'autre part les métiers de l'information, du journalisme, de la communication, du conseil, etc... Il existe environ 500 Masters possibles à travers la France pour les philosophes, selon une étude menée par l'Université de Grenoble consultable à l'AEP. Sans compter notamment les différentes voies et mentions au sein des universités de philosophie de France qui mènent bien entendu à un choix plus large d'opportunités dans la vie active.
En somme, vous l'aurez compris, suivre des études de philosophie ne mène pas uniquement au professorat. Le choix est large, d'autant plus que certaines filières favori-sent l'insertion des étudiants en sciences humaines du fait de leurs connaissances uniques et certaines, de leur rigueur de pensée, ainsi que de leur ouverture.
Jean-Daniel Thumser
Bienvenue en première année à la Faculté de Philosophie de l’Université de Strasbourg (UDS) ! Durant cette année haute en couleurs, en nouveauté et en questionnements divers et variés, il est ici de ma mission de te proposer, jeune philosophe, une vision générale et précise des points importants, non négligeables auxquels tu seras confronté tout au long de l’épreuve qu’est la première an-née de licence. Voici, quelques généralités, mais aussi quelques difficultés pour lesquelles tu seras ici préparé ou encore quelques-uns des « pièges à éviter ».
Des difficultés et des « pièges » à éviter…
...en début d’année
Une des premières difficultés rencontrées sera de composer votre emploi du temps en début. Il te sera demander de choisir une option, qui n’est pas enseignée par la faculté de philosophie (grec ancien, sociologie…etc.). Choisis ton option selon tes goûts bien évidemment, mais aussi selon ton emploi du temps, car il peut arriver certains cours se chevauchent avec les options.
Il te sera aussi demandé de compléter une feuille pour faire ton inscription pédagogique. Ici, veille bien à ce que le total de tes cours du premier semestre soit effectivement égal à 30 crédits ECTS (cf. « jargon et lexique »). Car si tu n’obtiens pas ces 30 crédits à la fin du semestre, il te sera impossible de le valider.
Ne perd pas trop de temps à faire le choix de ton/tes options pour éviter de rater les débuts de cours, qui, généralement, posent les fondations de ce qui va être étudié. Aussi, parfois certains professeurs comptent les absences et te considérera comme « défaillants » au bout de trois : donc surtout ne pas louper le premiers cours qui risqueraient de t’empêcher de passer les examens de cette option en question.
… tout au long de l’année
Il peut paraître lourd de le rappeler mais une présence assidue aux différents cours de l’année est une nécessité pour obtenir son année. De plus, la Faculté de Philosophie expérimente la suppression des partiels de fin de semaine pour passer à un contrôle continu intégral, demandant ainsi de revoir et d’étudier régulièrement son cours.
Une bibliographie associée à chaque te sera donné dans le guide pédagogique : il est conseillé de lire au minimum les parties étudiées durant le cours. Rend-toi à la bibliothèque car toutes les oeuvres philosophiques y sont renfermées. Il faut bien sûr travailler régulièrement et sérieusement, mais ne pas négliger les moments de détente, surtout les soirées organisées par l’AEP…
Et surtout, il ne faut pas que tu t’isoles des étudiants qui font partie de ta promotion, qui permettent de partager les problèmes rencontrés mais aussi les solutions personnelles.
… au moment des examens
Il viendra le temps des examens. Il faut préférer venir à l’examen plutôt que de ne pas se présenter et d’être par la même occasion noté défaillant. En effet, il te sera difficile de rattraper tous les cours en dessous de la moyenne, si cela arrivait, bien évidemment.
Il peut être aussi être constructif de travailler, mais aussi de réviser à plusieurs, pour partager et compléter les cours, les blancs et les contre-sens possibles. Il est très constructif pour chacun de faire quelques groupes de lecture et de lire des extraits, des textes ensembles et de les commenter et les expliquer ensemble, d’en discuter, pour les assimiler et les éclaircir au mieux possible.
Jonathan Daudey
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Chers nouveaux camarades,
Si vous lisez cette phrase, c’est que vous êtes valeureux car vous avez, rien que par votre présence en cette faculté, mis à bas les préjugés qui blessent ce noble enseignement qu’est la philosophie.
Pour réussir vos études de philosophie, il faut être passionné. La passion s’acquiert par le respect le plus total et l’admiration des philosophes que vous apprendrez à connaitre mais surtout par l’absence de préjugés ou d’opinions fixes. Vous aurez le privilège d’avoir des professeurs passionnés, cultivés et célèbres qui sont chacun des professeurs de langues car chaque philosophe a sa propre langue. Ainsi, vous découvrirez le plaisir immense de comprendre aisément un ouvrage a priori compliqué, car la lecture des auteurs est la seule manière de briller en philosophie.
Pour moi, la philosophie est une pluralité de points de vue qui se confrontent dans le but de permettre à l’homme de conserver sa singularité tout en agissant pour le bien de l’humanité. Alors, faites la révolution à votre façon en faisant rayonner la philosophie autour de vous !
Cindy Spies, L2
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Quelques conseils et précisions qui me paraissent importants pour les petits nouveaux :
Quelques considérations générales :
- Que ceux qui viennent chercher dans nos murs les réponses aux grands mystères de l'univers ne se fassent pas trop d'illusions. La philosophie est une discipline de la question, ou pour parler plus scolairement : du problème. Ce qui importe, c'est la dynamique, la tension des inconciliables qu'il faut quand même synthétiser. C'est dans cette tâche, a priori impossible, que se cristallise toute sa noblesse, sa beauté et sa profondeur. Mais derrière ces beaux discours, il y a la pratique quotidienne et celle-ci peut rapidement se révéler décourageante, frustrante, voire aride. Voici qu'un système s'imprime en vous, que le monde s'ordonne miraculeusement sous les concepts d'un auteur, quand tout à coup : BADABOUM ! De nouvelles interrogations, un nouvel angle de réflexion et tout s'écroule. La philosophie a cela d’inconfortable qu'elle n'a de cesse de briser sans relâche l'écrin de paresse des certitudes. Toujours il lui faut se réinventer et c'est ce qui la rend si difficile à saisir et à apprécier. Toutefois, ce qu'elle vous offrira en échange de votre persévérance, c'est une acuité générale de l'esprit comme nulle autre discipline ne peut la produire. Que l'on soit ou non favorable à une culture de l'élitisme, il n’empêche que ce délicieux sentiment de puissance, celui d'appartenir à l'aristocratie de la pensée, qu'il soit revendiqué ou bien tu avec humilité, ne laisse personne indifférent.
- Avis aux littéraires : prenez garde, la philosophie fricote avec les sciences et la logique. Vous voilà prévenus.
D'un point de vue plus pratique :
- On vous a peut être assuré qu'aucune connaissance préalable n'était demandée. C'est vrai. Personne ne vous demande si vous savez ce qu'est la phénoménologie, tout est présupposé (en même temps, c'est tellement évident !). Enfin bref, ne tardez pas trop à vous faire une petite culture philosophique, sans quoi certains cours vous sembleront nébuleux. Plus vous serez à l'aise avec les bases du langage technique et les grandes lignes de réflexion des auteurs et plus vous aurez l'impression, d'une part de progresser et d'autre part de vous faire plaisir.
- Comme tout le monde ne cesse sans doute de vous le répéter, le plus grand avantage de la fac est aussi son plus gros inconvénient : vous voilà seul face à vous même et à votre travail. Le problème avec la liberté c'est qu'elle implique toujours de grandes responsabilités au niveau individuel (c'est sans doute pour ça que notre démocratie fonctionne si mal d'ailleurs). Oui c'est vrai, la flemme est une véritable maladie et qui plus est, contagieuse, (tout comme le poil dans la main) et oui, vous avez raison, tous les cours ne vous passionneront pas (certains vous ennuieront même prodigieusement). Mais si vous tenez à valider votre année (et les suivantes), la meilleure chose à faire est de vous efforcer d'être présents. Certains, tout juste sortis du lycée, riront peut-être de ce conseil aussi évident qu'avisé, et pourtant... Dans un monde où les absences aux cours n'ont aucune incidence sur les moyennes (sauf si, bien sûr vous séchez les jours de DS, de rendus ou de partiels, mais là vous êtes un cas désespéré, un vrai chenapan comme on en fait plus), où les heures de cours émergent timidement, perdues dans les méandres de votre temps libre, et où le travail à la maison n'est jamais qu'une suggestion, faire acte de présence n'aura sans doute jamais été aussi difficile pour vous. Aussi, si vous voulez résister à la tentation, il vous faudra être intransigeant envers vous-même et ne jamais vous autoriser à sécher ne serait-ce qu'un seule fois. Déroger à cette règle d'or, c'est s'engager sur une pente glissante, car sans aucun doute, une fois la résolution piétinée, vous recommencerez. Car c'est un cycle infernal : vous vous dispensez innocemment de trois heures de philosophie des sciences (toute ressemblance avec une situation vécue par de nombreuses personnes au second semestre de L1 de l'année scolaire 2012-2013 est absolument fortuite), bien entendu, vous ne rattrapez pas mais, mû par le remord, vous décidez d'assister au cours suivant. Malheureusement, vous ne comprenez rien (car vous avez trois heures de retard), du coup vous voici dégoûté et découragé, parfait état d'esprit pour ne pas venir à la prochaine séance et passer le reste du semestre au café du coin. Bref, venez en cours.
Jérémy M. L2
Il ne s’agit pas de la « pub » mais de la publicité selon le concept de Kant. On en trouve le développement principalement dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? ainsi que dans le Conflit des facultés. Dans ces œuvres, Kant essaie de concilier la nécessité du respect de l’ordre établi avec la nécessité de pouvoir s’exprimer librement sur ce pouvoir et pourquoi pas d’éclairer le souverain sur ce qui devrait être réformé. Il prend plusieurs exemples, notamment celui du soldat. Le soldat ne peut pas discuter les ordres ni organiser de mutinerie mais cela ne veut pas dire que son avis est censuré : il a le droit de s’exprimer publiquement sur ses doutes quant aux motivations de son supérieur. La différence est cruciale, ce qui est défendu, c’est d’émettre des opinions pendant l’action et dans un cadre restreint. Kant défend d’aller dans la rue pour crier « mort au Roi » car cela ne peut que provoquer des émeutes. Là où la chose se complique est qu’il faut faire marcher la pensée, quand on porte son opinion sur la place publique. Quelle est la différence ? En écrivant ma critique de la société je sais que je vais être lu et plus particulièrement je sais que tout ce que j’écris sera attaché à ma personne car je devrai signer mon écrit. L’anonymat de la rue ne me protégera plus de la responsabilité de ce que je dis. Kant pense la publicité comme un concept régulateur dans le domaine politique. Il est la pierre de touche de la communication du jugement politique. En publiant mon jugement politique je suis obligé de me demander si ce que j’ai écrit est bien écrit, si finalement mon opinion est solide, car en signant cette publication je m’expose à l’humiliation. Cependant je m’expose surtout, si le principe régulateur a bien fait son travail, à ce que chacun se reconnaisse dans ce que j’ai écrit. On peut penser comme Hannah Arendt le jugement politique sur le modèle du jugement esthétique. En écrivant ma critique du régime en place, je pense que c’est ce que chacun à ma place devrait penser. Pourquoi parler de cela, au 21e siècle, le siècle de la communication, d’internet ? Il semble que, fidèle à lui-même, l’homme semble à la fois disposer de moyens importants et plus conséquents que jamais et en même temps il semble en faire l’usage le moins raisonnable possible. Le problème est que tout le monde peut dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet, sans effort et avec une très grande visibilité. À première vue (mais très naïve) cela peut sembler être le cadre parfait de la « liberté d’expression ». Mais cette expression est devenue une excuse pour dire n’importe quoi et se défausser de la pensée.
Dans une société où les réseaux sociaux et autres sites communautaires sont à leur apogée, on pourrait croire en vain que l’heure est au « partage » de la pensée, mais je pense que ce mot de partage ne veut plus dire grand-chose. Dans cette pseudo-communauté du libre échange et de la libre parole, tout le monde peut dire ce qu’il veut. Cela pourrait ne pas être un problème, seulement avec internet, tout le monde peut par exemple dire avec une grande facilité et sans aucun souci de répercussion, que l’holocauste n’a jamais eu lieu. On peut déclencher des guerres, des révoltes, tout en étant tranquillement en train de boire son café, devant son écran, et en étant tout à fait à l’abri, derrière un « pseudonyme ». L’anonymat empêche toute responsabilité et sans responsabilité, il ne peut y avoir un usage public de la raison. On est tombé dans le scénario catastrophe où l’usage normalement privé de la raison a débordé dans la sphère publique, tout en conservant les avantages d’être privé, c'est-à-dire que l’identité de celui qui prend la parole reste privée tandis que son discours a pris une visibilité publique. Le problème est qu’il n’y a ni place privée ni place publique. On n’a plus de pudeur, « tout est public » et donc il n’y a plus de tri. Je prends l’exemple le plus flagrant et le plus fâcheux du « micro-trottoir » dont l’utilité m’a toujours échappée. Lors du débat sur le mariage pour tous, j’imagine que les journalistes ont pris un plaisir phénoménal en allant parcourir rues et manifestations pour recueillir des propos toujours plus haineux les uns que les autres. On prend les gens par surprise, on choisit le type de personne susceptible de dire quelque chose de polémique et on envoie le tout au journal de 20 h pour alimenter « le débat », et faire circuler le sang du peu de personnes ayant encore un semblant de sentiment moral dans ce monde. Ce type de procédé « journalistique » est je trouve dégradant pour l’humanité, c’est se complaire dans la stupidité. L’absence d’usage public de la raison dans les médias tient également dans le système judiciaire en place et son application. Aujourd’hui même en signant leurs bêtises, certaines personnes possédant des cartes « sortez-de-prison » sont toujours à l’abri des répercussions. On arrive alors à un asservissement collectif des uns sur les autres par la paresse de la pensée et la liberté de dire n’importe quoi. Ici les caricatures d’idées telles que la liberté d’expression masquent en réalité une volonté de se défausser des exigences de la pensée, dont la responsabilité. Ce qui manque est un principe régulateur de la parole publique, ce n’est pas un gros mot ni une censure. Il faut assumer ce besoin. Il en va de l’avenir de la pensée qui ne peut être uniquement isolée et solitaire, elle doit être dans la place publique.
REMI G
Licence 3
Arriver en Master, c’est comme franchir un cap. Tout à coup, on se sent « vieux », on regarde en arrière avec mélancolie. Les starking-blocks sont loin, la vie active approche. Désormais, impossible d’éviter la terrible question de l’étudiant : « mais au fait, où je vais ? ».
L’angoisse surgit, je perds pied. Qui n’a pas ressenti cette impression de vertige, en arrivant en Master ? Comble de malheur, j’éprouve le sentiment de ne rien savoir, ou d’en savoir toujours trop peu. J’ai à peine effleuré la surface de la philosophie… Vite, une pelle, je dois creuser en profondeur ! J’aurais dû commencer ce travail depuis ma première année.
Si je retournais en licence... je dévorerais des livres sur les distinctions conceptuelles. Mon manuel de terminale serait devenu ma bible. J’aurais listé tous les mouvements en « isme » , au risque d’une indigestion. J’aurais dépêché des enquêteurs sur la signification du mot « problématique ».
Si je retournais en licence… je voudrais qu’on me dise que les objets qui nous entourent ne sont pas des choses en soi. Que rationnel est différent de rationalisable. Que la plupart de nos connaissances ne sont que probables. Que…
Surtout, que le goût de la philosophie vient en philosophant. Car je n’ai jamais autant aimé m’aventurer sur les bancs de ma faculté. Je me meus désormais sur une terre familière, où je savoure chaque pelletée, qui découvre mon ignorance.
Et je me réjouis plus encore d’en savoir si peu. Car il me reste d’autant plus de choses à creuser : des montagnes d’idées, des vallées de questions, une source intarissable d’étonnement.
JULIE W
Master 1
Hier, j'ai rouvert un vieux livre qui traînait dans mon étagère. Avez-vous déjà fait cette expérience ? Vous achetez un livre, en lisez quelques pages, le mettez de côté et n'y pensez plus. Et un jour, une force d'attraction inexplicable vous pousse à retourner vers lui. Cette même sensation qui jadis vous avait poussé à l'acheter chez le libraire, sans trop savoir pourquoi. Et le livre, à nouveau, vous appelle : vous êtes prêt. Prêt pour ce grand voyage, en vous-même ou dans le monde, intellectuel ou sensuel, le genre de voyage que chaque œuvre, à sa manière, propose.
Alors vous ouvrez à nouveau le livre qui hurle de toute son encre pour vous faire venir à lui. Vous devenez son prisonnier. Il ne vous lâche plus, et cela dure jusqu'à la dernière page. Mais quelle belle prison, n'est-ce pas ? Et lorsque vous finissez la dernière ligne, vous comprenez : "Oui, j'étais prêt. Maintenant je sais. Et maintenant, à nouveau, tout change". Car chaque œuvre, lorsqu'on y est disposé, nous transforme, nous montre de nouvelles choses de nous-même, du monde, des possibilités qui s'offrent à nous. Le réel se traduit plus précisément, dans un langage plus percutant, comme façonné pour notre esprit.
C'est donc ce qui m'est arrivé hier, et j'ai rouvert un ouvrage magnifique : les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Je ne saurai que trop vous conseiller ce recueil de dix lettres qui non seulement retrace une correspondance entre le poète allemand Rilke et un jeune homme de vingt ans, mais aussi propose une véritable réflexion sur l'écriture, l'expression poétique, et la création en général. Devant tant de clarté dans les mots de Rilke, une évidence m'apparaît et me fait réfléchir : beaucoup d'hommes semblent avoir en eux un désir doublé d'un véritable besoin, à savoir celui de créer.
Chez de nombreux hommes, on trouve un dialogue intérieur, un dialogue musclé, qui peut torturer l'être en lequel il a lieu. Il naît de choses diverses : de l'incompréhension du monde, de la peur souvent irrationnelle, de la tristesse que peut causer un amour blessé, de la frustration, etc. L'un des moyens de faire taire ce dialogue incessant, ou de le comprendre, d'apprendre à le gérer, passe par la création. Baudelaire lui-même ne tentait-il pas de cristalliser le mal dans ses poèmes afin de s'en défaire ? Mais voilà, l'envie ou le besoin de coucher des mots sur papier, d'écrire une poésie, de composer une musique, de donner vie à une toile, se heurte pourtant bien souvent à de violents - et j'insiste sur cet aspect violent - obstacles qui semblent annihiler cette pulsion créatrice, ou du moins la freine suffisamment pour que la création n'ait pas lieu.
Ces obstacles sont de toutes sortes. Pourtant, ma petite expérience m'a montré que la force qui s'oppose le plus férocement à cette pulsion créatrice nous est infligée par nous-même. Elle prend forme sous des questions d'aspects différents : " Suis-je assez bon ? Suis-je suffisamment légitime pour oser créer quoi que ce soit ? À quoi bon, cela n'intéresse personne. Ai-je réellement quelque chose à dire ? Etc."
Que faire alors ? C'est à ce moment-là qu'un ouvrage comme les Lettres à un jeune poète prend tout son sens. C'est pourquoi je le recommande à tous ceux qui se reconnaissent dans cette frustration.
En chaque homme, il y a une rose. Elle n'est souvent encore qu'une graine. Elle ne demande qu'à s'ouvrir, s'épanouir, laisser s'échapper son parfum. Il suffit alors de l'arroser. De lui donner la lumière qu'elle mérite. Et, avec un petit peu de temps, elle deviendra ce qu'elle doit être, à la place qu'elle mérite, à condition que l'homme en qui elle pousse admette lui-même qu'elle vaut cette place. Sans doute aussi s'écorchera-t-il avec ses épines. Mais avec patience et persévérance, et en passant à l'action (car c'est bien à ce moment que tout se joue), il finira par la manipuler avec précaution, et lui créer une place réelle et bonne dans le grand jardin qu'est notre monde.
OH, ET, VOYEZ CE QUE JE VIENS DE
TROUVER POUR VOUS :
"Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu'on ne lira jamais. Livre-mage,
qui s'ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés ...,
dont les papillons sortent confus
d'avoir eu les mêmes idées."
Rainer Maria Rilke
JISMY M
Licence 1
Il n'y a rien de pire pour eux en ce monde que la bêtise humaine et rien ne leur est plus insupportable que cette connerie humaine qui n'a pas eu la chance insigne d'être éveillée jusqu'aux tripes aux mystères suffocants de la lettre. Ils sont les élus de la culture : philosophie, littérature, musique, cinéma ; ils savent mieux que personne ce qui est bon et ce qui a de la valeur. Le bon goût est leur naturel : ils sont nés ainsi et ne peuvent rien y faire, obligés qu'ils sont par leur complexion sublime à montrer à tous les vauriens le bon chemin de l'érudition. Les dernières sorties des petites éditions franc-maçonnes, les derniers commentaires de commentaires, les meilleures traductions : tout ce petit savoir qui fait d'eux des êtres exceptionnels. Entendez-les se gaver de leur prudence détaillée, de leur pudeur devant les généralités grossières de ceux qui n'ont pas été initiés à la pusillanimité politiquement correcte de l'engagement résistantialiste. Ils n'ont que le mot humilité à la bouche, si éloquent qu'ils sont sur le sujet de la grande dignité humaine et du respect hyper-démocrate des populations du tiers-monde. A leurs fesses molles pend un grand sac fourre-tout sur lequel est écrit ''FASCISME' et dans lequel est jeté tout ce qui les coince. Ils sont de préférence insomniaques et leur fidélité est impossible à gager puisqu'évidemment ineffable. Ils aiment leurs réunions de bars débranchés où se déroulent leurs ''orgies intellectuelles'' fumeuses. Ils se regardent mutuellement comme des bouts de viande à agiter en interpénétration : ils savent mieux que personne et comprennent mieux que tout le monde ce qu'est l'amour car ils détestent leurs corps. Assurément, ils savent mieux que personne ce qu'est l'amour, prêts qu'ils sont à rédiger des doctorats sur cette question questionnante. Toutefois, ils sont poétiques au possible dans leur dégoût, comparant les replis desséchés de leurs chairs honteuses et bien élevées à des pommes de terre tout en omettant de stipuler que leur légume est si stérile qu'ils seraient incapables d'en même tirer l'enivrement de la vodka. Ainsi si on les croise sur une couche ils ne peuvent que se livrer à l'apitoiement pornographique auquel ils donnent le nom de ''rencontre'' et de ''promesse'', reprochant à tous les participants d'avoir manqué la perception de la singularité personnelle de leur orgueil obèse demandant en permanence à être réconforté par des preuves incessantes de dévouement et de gentillesse de préférence de la part des plus ingénus des citadins ; nourriture la plus exquise du fait du mensonge pervers de l'illusion de noblesse réussie. Leur condescendance est sans borne pour l'érotisme analphabète préférant la parade nuptiale à la séduction sophistique. Rien ne les horrifie plus que de penser le nazisme sans sentimentalisme sans doute car ils ne reculent devant rien que comme face au fait de devoir prouver ce qu'ils sont autrement qu'en faisant illusion. Pourtant comment s'imaginer autrement un geste d'affection provenant d'un être tenant son corps pour ordure sinon comme empoisonné et polluant ? Ils ne comprendront donc jamais, eux qui pourtant sont si soucieux de leur environnement, que le suicide est dans leur cas un geste écologique. Non, car la lettre éveille en eux la joie coloniale de l'être civilisé se penchant avec condescendance sur les enfants ignares que sont ceux qui osent leur avouer en face qu'ils aiment se salir les mains dans le cambouis, la glèbe ou les flots salés. L'Afrique est pour eux l'amant impossible, comme le sont les basses castes pour les princesses gâtées jusqu'à la lie, comme le sont pour les classes moyennes de bonne réputation les sauvages qui n'ont que leur corps pour exprimer ce qu'ils pensent et leur nudité pour être sincère. Ainsi l'amour des fascistes de la lettre se résume à leur culpabilité permanente de n'être pas assez intelligent pour éradiquer la vulgarité de leur monde. C'est pourquoi si vous rencontrez un amoureux de la lettre bienveillant, un être joyeux de tuer le temps par ses lectures fastidieuses, ne cherchez pas à lui ouvrir votre cœur mais instruisez vous de son échec et volez lui ses passions afin de les recycler pour vous. La nature nous apprend à juger un arbre à ses fruits, ce qui tombe avec les OGM, la culture à juger un homme à ses lettres, ce qui tombe avec nos fascistes, et moi je propose de juger les êtres à ce qu'ils sont lorsqu'ils ont trop bu, à ce qu'ils font lorsqu'on les regarde se masturber et à ce qu'ils expriment lorsqu'on leur met l'extrémité d'un canon entre les lèvres : c'est-à-dire toutes les fois où ils ne peuvent plus se cacher derrière leur prétendue nudité.
I.D.
Master 1
« Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème » - Musil.
Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelquefois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur " ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques.
Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange.
La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon cœur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des porcs.
FLORENT B
Master 1
NANINE CHARBONNEL : ROUSSEAU, LE GRAND MALENTENDU
Nanine Charbonnel est Docteur de philosophie et Professeur agrégé. Elle enseigne à l'Université de Strasbourg.
Paru à l’occasion du troisième centenaire de la naissance de Rousseau, ce petit livre sert d'Introduction à l’ouvrage Philosophie de Rousseau en trois volumes, publié en 2006.
Publié le 1 mai 2012, Aréopage
PIERRE DULAU : L’ARCHE DU TEMPS
Pierre Dulau est Docteur de Lettres et agrégé de philosophie. Il est professeur de philosophie au Lycée International de Strasbourg.
Auteur du livre Heidegger pas à pas, son nouveau livre vise à penser philosophiquement le temps.
Publié en décembre 2011, L’Harmattan
YANN-HERVE MARTIN : LA SAVEUR DE LA VIE OU LA GRACE D’EXISTER
Yann-Hervé Martin est Professeur agrégé de philosophie, et enseigne en classes préparatoires (lycées Kleber et Cassin) et à l’École de Management de Strasbourg.
Après avoir écrit deux romans (L’Ange au sourire (2008) et Meurtres sur échiquiers (2011), il publie son premier livre de philosophie.
Publié le 13 septembre 2012,Salvator
BERNARD BAAS : PROBLEMATIQUES PHILOSOPHIQUES
Bernard Baas est Docteur de philosophie et Professeur agrégé. Il enseigne en classes de Lettres supérieures et de Première supérieure au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg.
Son livre présente quinze dissertations de philosophie à l'usage des étudiants des classes préparatoires et des universités.
Publié le 15 février 2013, H&K
Pourquoi débuter notre propos en utilisant cet ancien sujet de dissertation? Pour une raison simple et claire, nous faisons irrémédiablement ce constat des plus horrifiants, celui du temps qui passe et qui nous entraîne au fond d'une déperdition incessante. Face à cela s'érige immédiatement en nous la peur de la perte, de l'absence et du remord. « Le temps se met dans ma gorge il m'étrangle il m'étreint il m'étrille il m'étrive il m'entrave il m'entraîne il m'entre au ventre il m'entraille l'entaille il me troue », écrivait Aragon dans Le fou d'Elsa. Pourtant, face à toute résignation, il nous suffit de nous remémorer quelques instants, uniques et précieux, que sont les yeux et les lèvres d'un amour naissant, ou ces heures perdues à rêver, les yeux rivés vers les étoiles, d'un monde lointain et silencieux où se trouveraient le Petit Prince et sa rose bien aimée, pour qu'enfin jaillisse le plus grand des bonheurs ; celui d'avoir vécu. Et s'il est vrai que tout passe, que les jours s'en vont dans le vacarme pesant du silence, laissant derrière eux d'inexorables douleurs, il n'est pas vrai que le temps emporte avec lui tout ce qui un jour a pu nous tenir à cœur, tel un bulldozer terrifiant. Le temps coule mais, pour filer la métaphore, il ne s'évapore point. Seule résiste la mort, toutefois le privilège de l'homme réside en ce qu'il « n'emporte pas ses regrets dans ses yeux », pour emprunter une fois de plus les mots d'Aragon. Il suffit de quelques mots simples pour exprimer l'innommable. Indomptable, nous devons accepter notre propre perte, faire notre propre deuil avant l'heure, un geste improbable pour sûr mais dont la philosophie se veut la voie, tout en gardant à l'esprit cette fougue qui nous meut sans cesse. L'erreur commune serait de se dire désespéré, c'est-à-dire dénué de tout désir, lorsqu'au fond nous ne trouvons simplement pas de quoi nous épanouir. Il s'agit dès lors de donner sens à notre existence, de provoquer l'é-normité, ou bien de métaphoriser notre vie, pour citer ce grand penseur trop peu connu qu'est Maitre Viret, dantologue à ces heures perdues. Peut-être que cette fougue est un appel divin qui se trouve au fond de nous, le « sero te amavi » d'Augustin, ou bien n'est-ce que la volonté de vivre, mais tous ces concepts, tous ces mots ne sont rien face à ce que nous ressentons. C'est pourquoi la grandeur de toute oeuvre se mesure à son échec, du fait de l'impossibilité d'exprimer l'intime, l'ineffable souffrance que nous partageons tous. Loin de nous l'idée de proposer une considération purement philosophique, vous l'aurez compris. Mais pour reprendre Heidegger, laissons la place au langage simple, celui de l'être, celui que seul le poète sait manier, la Dichtung, pour enfin laisser apparaître à nous cet événement appropriant qu'est l'Ereignis, et pouvoir ainsi nous dédier à plus que nous sommes de sorte à sur-vivre le temps qui reste.
Jean Daniel Thumster, M1