Jardin aux mouvances pétrifiées.
Suintant de tes pantoufles
La brise de ton souffle
Homogénéise les hétérogénéités
Saule esseulé
Dessaoulant ses absinthes virginales
Sur sa crinière de pleurs perlés.
L'étang est lacrymal.
Les végétalités urbaines
Fredonnent des chorégraphies oscillantes
Bal des pieds à la plante
Valsant les aphonies contemporaines.
Dans ces cataractes perceptives
Brouillonnantes de causalités cycliques
Le saumon bafouillant la rive
S'habille de plumes métaphoriques.
Tremblez mortels !
Voici les noirceurs cartésiennes...
Le rayon naturel bat de l'aile
Quand le corbeau étend les siennes.
Face contre terre
Le cadavre du réel a perdu toute mythologie.
Les enfants jouent autour de lui
Piétinant son rictus amer.
Enfin libres de tout sphincter
Filent les filets arc-en-ciel
Et l'Homme, avidité complémentaire
Lape le miel existentiel.
H.A.
"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.
– Jean Giono
Les philosophes et les moralistes ne manquent pas une occasion pour blâmer les progrès des nouvelles technologies et commenter pompeusement les graves bouleversements qu’entraînerait chaque apparition d'un nouveau pouvoir technique : défaite de la pensée, zapping de l'intellect, déficit de concentration, on connaît ça par cœur. Il est plus rare, plus difficile, et donc aussi plus beau, de dégager à bon escient des potentialités techniques une nouvelle puissance bénéfique à l'individu moderne et de la lui rendre accessible ; je parle de puissance réelle et non d'une puissance de discours, de ce vain bavardage dans lequel nous nous complaisons trop souvent ; car il y a et il y a toujours eu, derrière la verbale fumée opaque des écrivailleurs, des hommes qui se confrontent aux choses et à leur nécessité, qui façonnent comme ils peuvent de bons outils avec leur intelligence pratique, qui mettent mains et entendement dans le cambouis et qui, se moquant bien de ce qu'on peut dire, s'occupent tout entier de ce qu'on peut faire, de ce qu'ils doivent faire. Parmi ces hommes, animés par une petite idée et beaucoup de volonté, il y a ceux qui ont ressuscité une ancestrale manière de lire, et c'est à eux que je voudrais ici faire hommage.
On sait que pour des raisons techniques et sociologiques, les livres furent pendant très longtemps presque toujours lus à voix haute ; ce n'est que récemment que la lecture dans le silence s'est généralisée. Cette dernière forme de lecture a bien des vertus : on lit trois fois plus vite qu'à voix haute ; on n'embête pas nos voisins en gueulant des passages épiques ; on observe patiemment le texte pour y remarquer la subtilité de la ponctuation ou pour y repérer d'habiles figures de style ; on étudie ce qu'on lit. Toutefois, à force de prendre les livres comme des objets silencieux, on tend à oublier que les textes qu'ils contiennent sont moins des objets d'étude que la transcription d'une parole vivante qui gagne beaucoup à être entendue. Toute phrase est porteuse d'un rythme et d'une harmonie ; les écrivains chantent ; et la petite musique d'un auteur demeure une abstraction tend qu'on ne la fait pas sortir du papier pour la faire résonner dans nos oreilles. Ceci est évident pour la poésie : qui savoure pleinement un beau poème de Hugo sans le déclamer, ou au moins le murmurer à soi-même ? Un quatrain en alexandrin est une phrase en prose tant que la voix ne l'a pas chanté en respectant sa cadence, sa respiration, ses jeux de sonorités. Néanmoins, l'expérience fait voir qu'il en va de même pour les textes en prose : il y a une grâce dans ces phrases sinueuses, au rythme inégal, se précipitant avec brusquerie les unes aux autres, et qui, sans chercher l'harmonie, la trouvent cependant. Les expressions heureuses d'un auteur ne resplendissent vraiment que lorsqu'elles sont prononcées oralement ; et cette phrase célèbre, par exemple, pour que sa force soit sentie, doit impérativement être prononcée : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...".
Proposer gratuitement des lectures orales des plus grands textes de la littérature classique, c'est ce que font depuis quelques années les bénévoles du site internet www.litteratureaudio.com. Ainsi n'importe qui peut télécharger les meilleurs romans de Balzac, Flaubert et Hugo et les écouter, seuls ou à plusieurs chez soi, avant de s'endormir ou au réveil, dans le train en regardant défiler les paysages, en flânant dans la rue, en se déplaçant en tram ou en voiture vers son lieu de travail, voire même pendant une heure de cours ennuyeuse, si on est au fond de la salle et qu'on a les cheveux longs. Le travail de ces bénévoles n'a pas de prix ; ils prodiguent des heures de bonheur incomparables ; il faut concevoir la joie d'entendre une piquante phrase de Voltaire bien dite alors que l'on stagne dans un tram rempli de gens qui s'emmerdent et qui font la gueule. L'ennui contagieux de la foule ne m'atteint pas quand j'ai un bon écrivain dans les oreilles ; et la laideur du monde moderne, son vacarme, son agitation, s'effacent pour moi lorsque je peux fermer les yeux en écoutant une voix aux inflexions justes me lire un Dickens, un Rousseau, un Goethe. Ces livres audio ont de surcroît l'avantage d'être débarrassés de tout l'attirail superflu des livres : pas de préface, postface, introduction, chronologie, biographie ; pas de notes érudites inutiles ; il n'y a rien à côté de l'essentiel ; le texte est là pour lui-même. Enfin, on ne lit que pour le plaisir de lire, et on cesse d'avoir un rapport bassement utilitaire à la culture ! Plus rien ne nous détourne de la beauté des grands auteurs, puisqu'il n'y a qu'eux qu'on entend ! C'est alors que le bonheur de lire est réellement pur : rien d'étranger n'y est mêlé, et on ne pense pas aux examens, aux professeurs, aux critiques littéraires – juste le texte. Chance extraordinaire et que trop peu encore saisissent. Allez donc sur ce site, prenez quelques livres lus par Victoria, et écoutez en vous laissant simplement aller au bonheur de lire. Victoria : cette vénérable femme est morte, mais sa voix vit encore, et pour longtemps ; c'est cette voix qui vous fera pleurer dans Le lys dans la vallée, rêver dans Le pêcheur d'Islande, et sourire dans Le Journal d'une femme de chambre.
Florent B (M1)
"Je souhaiterais vous faire part d'une intéressante anecdote : chaque année depuis 2011 s'organise à Langres (Haute-marne, Champagne-Ardennes) ce que l'on appelle le Festival des Rencontres Philosophiques, qui se tient en septembre sur une durée de trois jours. Ce festival regroupe sur cette durée plusieurs conférences et spectacles sur un thème philosophique annuel. En 2011, le thème était la vérité. En 2012, le thème était la liberté, en hommage à Jean-Jacques Rousseau, puisqu'il s'agissait du tricentenaire de sa naissance. Ce festival, bien qu'encore jeune, dispose d'une certaine renommée, des professeurs de philosophie venant de la France entière pour s'y rendre. Si ce festival est ouvert à tout public, le contenu philosophique n'en est pas pour autant vulgarisé et s'élève à un niveau universitaire. Parmi les conférenciers des festivals précédents, on compte Jean-Luc Marion, Joëlle Proust, Paul Mathias, Rémi Brague, Jean-François Surrateau, Roget Pouivet, Francis Wolff, Vincent Carraud... Bien sûr, le déplacement depuis Strasbourg n'est pas aisé et le festival n'a pas lieu en période de congé. Cependant les conférences du festival de 2013 seront enregistrées et publiées en fichier mp3 sur le lien ci-dessous, comme celles des précédentes années. Conséquemment, les étudiants et professeurs peuvent écouter librement ces conférences, et les professeurs intéressés pourront peut-être, s'ils le souhaitent, animer leurs propres conférences lors des prochains festivals. Les modalités d'inscription des professeurs sont expliquées sur http://www.rencontresphilosophiqueslangres.fr/ dans la rubrique "espace professeur" à droite de la page d'accueil. J'espère sur ces quelques lignes que ce festival suscitera grand intérêt dans notre faculté et je souhaite une bonne audition à tou(te)s les intéressé(e)s."
http://eduscol.education.fr/cid60769/rencontres-philosophiques-langres-2012.html
Josselin P (L1)
Édouard Mehl, Doyen de la Fac de Philosophie, Vice-Président Sciences en Sociétés
Le janvier 2013, les membres des Conseils de l'Université (CA, CEVU et CS) réunis en Congrès ont élu pour 4 ans l'équipe du Président de l'UdS Alain Berezt. Comme vous m'avez fait l'honneur, lors des élections de novembre dernier, de m'élire au CEVU (Conseil des Études et de la Vie Univsersaire), je vais vous faire un rapide tour de table des neuf Vice-Présidents qui forment l'équipe dirigeante du Président réélu Alain Berezt.
Son équipe se compose donc de : Michel Denenken, 1er Vice-Président ; Hugues Dreyssé, Vice-président chargé des Ressources humaines et politique sociale ; Catherine Florentz, Vice-présidente chargée de la Recherche et formation doctorale ; Olivier Hoerdt, Vice-président chargé de la Vie Universitaire ; Jean-Marc Jeltsch, Vice-président chargé des Partenariats avec les entreprises ; Francis Kern, Vice-président en charge des Relations internationales ; Yves Larmet, Vice-président chargé du Patrimoine ; Jean-Yves Pabst, Vice-président en charge des Finances…
… et de Monsieur Édouard Mehl qui rejoint le Bureau en qualité de Vice-Président Sciences en société. Ce nouveau candidat a bénéficié d'une très large élection avec 68,80 % des voix, soit le second plus haut score, réunissant autour de son nom et de son programme un réel consensus dépassant les rivalités de listes.
Les axes principaux sur lesquels le nouveau VP Sciences en société va axer son mandat sont la compréhension et l'exercice de l'interdisciplinarité.
Les sciences 'dures' et les sciences dites humaines souffrent toujours, malgré l'Université unique, d'une dichotomie vieille de plusieurs siècles.
La possibilité d'établir des passerelles entre tous les secteurs de l'Université passe par l'organisation et l'animation de débats sur des questions de sociétés essentielles touchant des domaines comme la santé (ex : humanisme et santé ), l'éducation (ex : le numérique et l'égalité des chances), l'Europe (ex : l'Europe est elle encore le centre du monde?) et le travail à l'Université (ex : la division du travail dans la recherche et son incidence éventuelle).
Ces travaux réunissent des chercheurs et des étudiants de toutes les disciplines, via des collèges et des manifestations, et pourront donner lieu à des publications afin de viser le grand public possible.
Afin de pouvoir réaliser des actions d'envergure, des partenaires seront associés à l'UdS au sein de celle-ci (Jardin des Sciences, Action Culturelle...) mais également la Ville de Strasbourg, la Région, la BNU et les Universités du Rhin Supérieur, sans oublier les Associations.
L'Amicale de Philosophie, ainsi que l'ensemble des étudiants adressent leurs félicitations à Monsieur Mehl pour ce mandat, qui va tout autant nous profiter par le rayonnement de notre discipline que par son ouverture vers les autres secteurs de connaissances.
Néanmoins, vu la charge chronophage de travail qu'implique cette mission, nous regretterons l'hyperdisponibilité de notre Doyen, dont la porte ne sera plus ouverte avec la même amplitude d'horaires qu'auparavant. Par chance sa boîte mail ayant gagné quelques gigaoctets supplémentaires, ceux-ci seront toujours destinés à ses étudiants, afin de répondre à nos demandes d'informations les plus variées.
Eve Meyer
Elue CEVU – Afges.
Pinar Selek n’est pas seule ! Pinar Selek est libre et le restera !
Vous avez entendu, relayé par les réseaux sociaux, la télévision et les journaux qu'en ce moment toute l'Université de Strasbourg est mobilisée au côté d'une femme courageuse, dans son combat pour la Liberté et la Justice, que nous avons maladroitement appelé 'le dossier Pinar Selek'. Je vais tenter de vous en résumer le contenu.
Pinar Selek est née en 1971 à Istanbul, elle est écrivain et sociologue turque. Son mémoire de master de sociologie est une recherche menée sur et avec les transsexuels et travestis qui sont cités de façon anonyme par des lettres de l'alphabet. Militante pacifique aux côtés des minorités qui se battent contre les violences policières et nationalistes de son pays, elle entame parallèlement des recherches sur la question kurde et effectue plusieurs voyages au Kurdistan, en France et en Allemagne, pour réaliser une soixantaine d'entretiens destinés à alimenter un projet d'histoire orale.
Sa thèse porte sur un 'Atelier de rue', qui accueillerait non seulement « les enfants de la rue » mais aussi « des adultes, SDF, travestis, transsexuelles, travailleuses du sexe, gays, lesbiennes, des voleurs, des universitaires, des vendeurs ambulants, des collecteurs d’ordures, des musiciens gitans ». Pınar ne se contente pas d’étudier les marginaux, elle prend leur défense et créé pour eux un centre d’accueil, l’Atelier des Artistes de Rue, ouvert à tous.
Ses recherches portent sur des personnes qui soit n'existent pas pour le gouvernement turc ou qui dérangent tellement que depuis 13 ans les différents gouvernements qui se succèdent et leur étrange parodie de justice essaye de la faire taire.
En 1998 a lieu une explosion dans le bazar du marché aux épices d'Istanbul, qui causera la mort de 7 personnes et fera de nombreux blessés. Elle est alors accusée, par un homme qui avouera son nom sous la torture, d'avoir posé une bombe qui s'avérera (tous les experts sont formels) être une fuite accidentelle de gaz. Elle est arrêtée et torturée afin de livrer les noms de ceux qu'elle a interviewés pour ses travaux de recherche. “Ils m’ont envoyé des chocs électriques au cerveau. Je n’ai pas pu bouger le moindre doigt pendant des mois” raconte-t-elle sobrement, la gorge nouée. Pinar ne livre aucun nom et reste emprisonnée deux ans et demi.
Libérée en décembre 2000 sur la base des expertises scientifiques qui prouvent que l'explosion est accidentelle, Pinar Selek fut quand même renvoyée devant le tribunal sous le chef d'accusation d'acte terroriste, elle y est acquittée. Qu'importe le verdict, un procureur dépose un premier appel ouvrant un nouveau procès qui durera cinq années. Elle y est à nouveau acquittée.
La justice s'acharne, son acquittement est à nouveau remis en question par un nouvel appel, en 2008, c'est un nouveau procès qui a lieu toujours sous le même chef d’inculpation. La sociologue fuit alors la Turquie en 2009 pour s’exiler à Berlin, où elle a vécu deux ans avant de s’installer à Strasbourg.
Pourquoi la France ? Parce qu’elle en a étudié la culture et la langue pendant huit ans au lycée français d’Istanbul et se sent donc “plus proche de [ses] souvenirs”.
En 2011, les juges ont de nouveau conclu à son innocence, suscitant le soulagement chez tous ses soutiens, Turcs et internationaux, présents au procès. Cette joie fut de bien courte durée : deux jours plus tard, le ministère public interjette à nouveau appel du jugement d'acquittement. Un quatrième procès aura donc lieu avec les mêmes réquisitions et ce verdict terrible qui tombe jeudi 24 janvier 2013, en présence de soutiens venant du monde entier : l’emprisonnement à perpétuité avec arrestation immédiate.
« Pour la première fois, je suis jugée coupable », commente-t-elle, « c’est comme si j’apprenais la nouvelle d'un proche, on refuse d'abord d'y croire ».
Vous trouverez sur notre site (aep.asso.st) le lien vers le compte rendu du procès rédigé par la délégation de l'Université de Strasbourg. Il est lourd, pesant, étouffant, comme l'ambiance qui régnait dans le Palais de Justice où tout avait été décidé par avance.
Vous avez l'exposé des faits, je vais me permettre de vous dire pourquoi cette femme me touche autant. Quand on écoute Pinar, on se rend compte de plusieurs choses qui sont comme le fil conducteur qui la lie, la re-lie autant à son pays qu'à l'absolue nécessité de ne pas abandonner, même de ne pas relâcher son combat pour la liberté et la démocratie en Turquie, ne serait-ce qu' un instant.
Pinar aime son pays et sa ville autant que ceux qui ont eu la chance de se promener libres à Istanbul. ' Mon cœur est à Istanbul' dit-elle, et l'on ne peut que re-connaître le cœur de cette ville magnifique enveloppé dans celui qui fait (se) battre celui de cette femme courageuse.
Ses livres sont toujours en vente dans les librairies. “Si l’État les interdisait, ils n’en seraient que plus populaires “. Elle poursuit ses travaux de recherche sur les mouvements sociaux turcs à l’Université de Strasbourg – qui la soutient officiellement et fortement – et milite en faveur des Droits de l’Homme, que son pays a pris la mauvaise habitude de bafouer.
Pinar est bien entendu soutenue et protégée par le Président de l'UdS, par son Direction de Mémoire, par le corps enseignant et l'ensemble des chercheurs et post-doctorants, mais ce qu'elle a découvert il y a peu avec le 4ème procès et ce verdict aberrant, c'est la solidarité de la nouvelle génération d'étudiants, ceux qui sont en licence, en master. Dans de nombreux pays, elle est un modèle, le symbole d'une lutte vivante contre toutes sortes d'injustices. Ce soutien des plus jeunes envers ceux qui ne sont pas tout à fait à leur place au bon moment, qui est le vôtre également dans ma vie.
Si cette femme de mon âge est si émouvante dans son combat, c'est parce que parmi ses multiples avocats, qu'aucun juge n'écoute, se trouve également son père de 83 ans, qui se bat à la fois pour la démocratie et la justice dans son pays et pour la reconnaissance enfin définitive de l'innocence de sa fille. On voit combien ces deux-là sont soudés, que malgré la distance et le fait qu'ils ne peuvent se voir, le père tient debout grâce à sa fille et la fille grâce à son père.
Pinar ne veut pas demander l'asile politique en France, car cela la désignerait comme coupable d'un crime qu'elle n'a pas commis et l'empêcherait à jamais de rentrer en Turquie. Pinar veut simplement rentrer chez elle, cette phrase comme le fil d'Ariane la sortira de ce labyrinthe juridique et la ramènera chez elle, en tant que femme chercheuse et écrivain libre.
L'à-venir :
Pinar Selek, n'ayant pas sollicité le statut de réfugiée politique auprès de la France, risque en théorie d'être extradée en raison des accords franco-turcs.
La Cour de cassation peut encore intervenir en faveur de Pinar. Pour cela il faut une communication et une mobilisation massive des étudiants afin de montrer à la justice turque qu'à Strasbourg, c'est toute la Communauté Universitaire qui est mobilisée pour elle. « Communiquer, c'est la seule chose que nous puissions faire pour l'aider. »
Eve M. (L3)
http://www.lactu.unistra.fr/fileadmin/upload/L_Actu/L_Actu_N_69/Focus/recitproces.pdf
Facebook : Comité de soutien universitaire à Pinar Selek
Pour adhérez au comité de soutien : connectez vous à l'ENT, cliquez sur l'onglet "Vie de l'Université" et ensuite cliquez sur le lien intitulé "Rejoignez le comité de soutien universitaire à Pinar Selek".
Pour cette nouvelle édition des Dessous de l’Être, je ne compte pas parler philosophie pour ma part. La raison ? Parce qu’il n’y a pas un jour où nous n’en parlons pas. Avouez qu’un bol d’air parfois est apaisant. Non que la philosophie soit d’un ennui mortel, loin de là, mais je suis partisane de l’oxygénation du cerveau. Avec les examens, les remarques des professeurs et nos avis divergents, on en a plein la tête non ? Et si nous allions dans les Dessous de l’Être à proprement parlé pour une fois ? Analysons-nous.
Le Philosophe et ses bagages émotionnels.
Tout d’abord il y a eu l’évènement de la fin du monde qui a suscité mille émotions. Pascal soit loué, aucun philosophe ne s’est suicidé. Certains ont bu, ont profité des festivités et d’autres, j’en suis sûre, se sont couchés en se demandant tout de même s’ils se réveilleraient le lendemain. Et une chance ou non, les paupières ont bien battu le lendemain. Soulagement pour chacun, il faut le dire malgré tout.
Ensuite, il y a eu les fêtes. Noël, Le Nouvel An, deux évènements très stressants. Évidemment ! Tout d’abord, question de tenue. Même les demoiselles philosophes cherchent à être les plus belles. Puis question de cadeaux. Est-ce que cela va plaire ? Qu’est-ce que l’on va offrir à chacun sans compter les interrogations sur le déroulement de la soirée. La fatigue s’en mêle sans compter l’alcool, les chocolats et tous les kilos en trop. Les balances n’ont pas la côte en ces belles périodes.
2013 arrive donc et là, badaboum les fameux examens de fin de semestre pour la plupart. Montée d’adrénaline, de stress, et j’en passe. Les larmes coulent face à ce qu’on pense être des échecs, les rires fusent sous la nervosité, on tente de réviser, cela ne rentre pas, on s’agace et c’est la zizanie partout. Malheureusement, rien n’est terminé. Quand un semestre se termine, un autre commence. Vous me direz, on est là pour travailler. Mais pas seulement ! On nous demande de réfléchir futurs philosophes que nous sommes mais comment réfléchir quand notre moral tend vers le bas plutôt que vers le haut ?
Des antibiotiques pas automatiques. Toute solution est facultative.
A cela pas de remède miracle encore moins particulier mais pourquoi pas essayer ? Avant toute chose, ne pas se tuer au travail. On peut en rire, mais ma plume est tout à fait sérieuse. Pourquoi forcer lorsque cela ne rentre plus ? Le Bourrage de crâne est toujours déconseillé. Non, il faut s’ouvrir l’esprit à autre chose. Pour les cinéphiles, les films de décembre sont pour la plupart pas si mal que cela. Pour les fans de fantastique vous pouvez notamment retrouver Gollum et ses Hobbits dans Le Hobbit si vous ne l’avez pas encore vu. Les L3 remarqueront qu’il y est question du moi et du ça dans le face à face entre Gollum et Bilbo. Un petit clin d’œil que nous ne manquerons pas. Pour ceux en revanche qui aiment l’action, je vous conseillerai personnellement Jack Reacher que j’ai trouvé prenant surtout si vous avez aimé les Missions Impossibles. Enfin le troisième film de décembre que je mettrais en avant s’intitule L’Homme qui Rit. Je suis sûre que même en bon philosophe vous ne manquerez pas de savourer tout l’art de Victor Hugo dans cette œuvre très belle et bien adaptée. Maintenant, janvier entamé peut-être attendrez-vous plus le prochain Western avec Jamie Foxx et Leonardo DiCaprio, ou en février, Die Hard 5 avec ce cher Bruce Willis. De quoi vous secouer les méninges ! Sinon il vous reste Dr House le mardi soir, qui vous laissera dans une certaine réflexion à n’en pas douter. Sacré Docteur !
Tenir un livre en ses mains pendant qu’on le peut encore.
Quant à ceux qui demeurent fidèles à la lecture, pourquoi pas un peu de littérature avec La Confession d’un Enfant du Siècle de Musset qui possède sa propre philosophie, ou même les Liaisons Dangereuses de Laclos, qui certes vous éloigneront de Descartes ou de Kant, et même d’Aristote mais qui pour autant valent leur pesant d’or dans la réflexion et les idées qu’elles apportent. Bien évidemment ce sont deux ouvrages parmi tant d’autres mais des ouvrages que je prise particulièrement et que je recommande grandement pour ceux qui auront la curiosité de les ouvrir. Mais je pourrais tout autant vous conseiller l’entière littérature qui agace certains mais qui en passionne tant d’autres. Mme de Bovary ne me contredira pas.
Enfin et pour éviter toute discrimination, ceux qui souhaitent demeurer dans la philosophie pure avec un regard assez objectif du monde, je ne peux que leur conseiller de lire Les Pensées de Pascal si cela n’est pas déjà fait. Les malins lui reconnaîtront que déjà à son époque, il n’avait pas vraiment tort. L’a-t-il aujourd’hui, les futurs lecteurs de cette magnifique œuvre pourront se faire leur propre réponse. Et si je recommande Pascal plus qu’un autre, c’est parce qu’il m’a pour ma part ouvert les yeux sur certains points desquels nous n’avons pas conscience. Alors avis aux amateurs.
Carpe Diem.
Et pour ceux qui n’y trouvent pas leur compte, sortez, allez faire les soldes, dévalisez les rayons de DVD, de livres et de tout ce qui vous passe par la tête du moment que vous vous aérez un peu la cervelle. Car sans un esprit tout à fait sain, reposé et libéré de ses maux scolaires ou autres, la réussite sera à taux réduit.
P.-S. L’alcool n’est pas une solution pour les plus désespérés.
Au plaisir !
CINDY P L3.
Jouer les tartuffes, certes pas. Mais alors pourquoi donc plisser les paupières devant l’aube rayonnante de la technologie ?
Technocirconspect. Voilà un beau néologisme qu’il ne faut pas avoir peur de brandir comme une oriflamme sur le champ de bataille.
L’homme se réduisant progressivement à de gros doigts musclés, et un esprit des plus synthétiques, il nous faut intervenir. De petits boudins antillais pour tout corps; voilà à quoi ressemblera l’homme de demain. (Et pas seulement celui des doms toms)
La main vigoureuse de l’homme, feu portée par de si nobles actions - serrer des mains, foutre des claques - se laisse donc doucement phagocyter par la rythmique incessante des pouces sur un morceau de plastique. La sensualité de la pogne, celle de la menotte, de la paluche ou de la pince ne semble plus qu’être un lointain souvenir.
Le problème est larvé, en étant étonnamment explicite pour qui veut bien ouvrir les yeux. La dépendance maladive au « techno » nous a déjà frappées de plein fouet. Le « technoobjet » se greffe physiquement sur notre corps, psychiquement dans notre identité. Quel libre arbitre peut espérer celui qui possède un sur-moi annexé par la marque à la pomme ? Le consommateur frénétique ne pourra que désirer posséder la toute nouvelle version de l’iEthique. On peut aussi souligner pour les plus ignorants qu’en termes de péché mortel, « une pomme croquée » recèle une certaine symbolique. Eve, Adam... Rejetés du Paradis pour n’avoir été que trop curieux, pour avoir voulu savoir.
La mémoire, notre mémoire est-elle composée de cellules grises ou de minuscules diodes ? Il est si fatigant et pénible de stocker soi-même les myriades d’informations auxquelles nous permet d’accéder la machine ; il faut bien que notre mémoire externe prenne le relais. La technologie est la potentialité d’un savoir total en dehors de nous-mêmes. Le savoir universel au prix de notre propre ignorance.
Le point de non-retour est que la possession actuelle de l’objet technologique se justifie par sa propre possession, et non plus son utilisation. Qui utilise un « Smartphone » pour téléphoner ? Cela représente le comble du ridicule à notre époque. Pourquoi ne pas utiliser des signaux de fumée, pourquoi ne pas faire vibrer les tams-tams à travers la brousse alsacienne ?
Si seulement cette nouvelle façon d’être au monde ne se traduisait que par cette vacuité technologique, alors la situation ne serait pas si dramatique. Cependant la dialectique hégélienne, celle du maître et de l’esclave semble avoir été dépoussiéré par cette poussée possessive. Après plus d’un siècle de maîtrise totale de la technologie (Tchernobyl exclut, voir Fukushima pour les pointilleux), le rôle de l’esclave semble nous revenir de droit, pour la totalité des hommes. Nous glissons la bouche en cœur vers ce stade d’asservissement tant prisé par la gent humaine.
La prise de parole nous fait passer pour des tartuffes du numérique. Si lui-même n’avez pas volé son titre en désignant comme maléfique un décolleté féminin (ce qu’il n’est pas, assurément, ou bien si peu), il ne nous faut pas montrer autant de complaisance pudibonde et d’effets de manche sur le sujet qui nous préoccupe.
Redevenons conquérants, redevenons comme maître et possesseur de la « techno-nature ». Et à l’instar de nos glorieux aïeuls, pourfendant des Aztèques sans âmes, il nous faut planter l’étendard de la raison sur le Nouveau Monde qui s’offre à nous. Ne respectons pas les habitants de cette civilisation, ils ne sont pas des êtres vivants. La machine doit servir et non asservir. Et puisqu’aucune controverse ibérique ne semble poindre, traitons l’objet comme il se doit. Faisons gaiement choir nos téléphones au sol, enfonçons nos tablettes rageusement au fond de nos sacs, tapons nos écrans quand ceux-ci faiblissent.
Soyez imaginatif, mais avant tout, soyez de mauvais possesseurs, maltraitez vos engins. Pour le moment, personne ne vous en empêche.
P.-S. : Vous pouvez aussi ne pas en acheter, mais comme vous ne le ferez pas, suivez le conseil ci-dessus.
François Z (L3)
« On devient quoi en philo ? » Cette question a fait siffler mes oreilles, pendant plus de quatre heures, aux Journées Universitaires. Comme chaque année, c’est la déroute. Les lycéens se succèdent, les remarques fusent, le cynisme grandit. D’ailleurs, ils ont tous ce petit sourire narquois, lorsqu’ils aperçoivent la pancarte « philosophie ». Oh ! Des Philosophes, une espèce menacée ! Bah oui, « y’a aucun débouché ! ». Je m’évertue à les convaincre. Non, la philosophie ne vous destine pas à une errance angoissante à Pôle Emploi. Sinon, pourquoi philosopher ? « Eh bien, je suis en STG et j'écris un livre qui critique trop la société. Tu crois que ça ira pour finir de l’écrire ? Y'aura pas trop de travail à la fac de philo? » Trop bonne question, c’est un polar ? Mais voilà déjà une autre lycéenne qui approche. Oui, elle a le regard vicieux : « ça va les études ? Je ne m’intéresse pas à la philo. Mais y’a du monde partout où c’est intéressant, j’aime pas faire la queue. Comme vous êtes tous seuls, j’ai pitié ». Ma pauvre, mais sais-tu au moins ce qu’est la philosophie ? « Oui, Oui » répond-elle, « j’ai lu la Princesse de Clèves, la première œuvre philosophique! » Jean-Daniel sourcille « sinon, y’a Kant... » Question de goût. Pardonnez mon ironie, j’espère qu’elle vous aura fait sourire. Rassurez-vous, nous avons fait de très belles rencontres.
Julie W
De Nadège P.
Lorsque des innovations techniques majeures pour l’évolution culturelle, impactent le champ traditionnel de la connaissance et de la transmission des savoirs, il est habituel qu’elles soulèvent plus d’opposition et de résistance que l’acceptation enthousiaste, en particulier de la part des « lettrés » et des universitaires. L’histoire n’est pas nouvelle : l’invention de l’écriture sur des tablettes d’argile – en Mésopotamie vers 3400 ans avant notre ère, à la fin de la Préhistoire –, sans doute la plus puissante de toutes puisqu’elle rendit possible l’inscription durable et réutilisable à volonté d’informations de toute nature, ainsi que les opérations comptables, l’organisation et la gestion codifiée des sociétés et, plus généralement, la maîtrise planifiée de l’histoire humaine, fut dès l’Antiquité grecque la cible de critiques philosophiques virulentes, dans la mesure où elle bouleversa radicalement l’apprentissage des savoirs. La transmission orale, mémoire vive, dut céder le pas irréversiblement devant la transmission écrite, ce que Platon considérait dans le Phèdre (274d-275b) comme une offense au « vrai » savoir, celui qui fait révérence à la tradition orale, à l’ancestralité de la transmission verbale, plus proche de l’esprit de vérité que l’écrit qui, selon le philosophe athénien, rendrait l’être humain oublieux en encourageant la paresse intellectuelle. L’origine mythique de l’écriture exposée par Platon dans le Phèdre, rapporte celle-ci au dieu égyptien Theuth, inventeur des premiers caractères de l’écriture et des sciences qui reposent sur elle. Ce dernier défendit l’enseignement et la diffusion de l’écriture au nom de l’accroissement bénéfique du savoir par le développement de la mémoire artificielle de l’humanité.
L’écriture apparaît donc – ce qu’elle est en réalité – comme une « technique objective » de la mémoire, une mnémotechnie efficace, qui permet de la faire s’accroître indéfiniment, à l’opposé (et indépendamment) de la faiblesse temporelle de la mémoire subjective. Or, lorsque Theuth présenta sa superbe et puissante invention au divin roi Thamous, celui-ci lui exprima son extrême méfiance à l’égard de l’écriture, car les hommes, par cette invention pour ainsi dire « diabolique », s’en remettront désormais à cette technique d’extériorisation de la pensée qui les dispensera d’activer leur vivante mémoire : l’écriture rendra peu à peu les hommes oublieux… Dix-neuf siècles après Platon, à la critique des présumés ravages provoqués par l’écriture manuscrite sur la mémoire vivante, succéda la critique de la typographie : l’impression mécanique des textes sur papier, au moyen de caractères mobiles, enlevait au geste appliqué du scribe ses ancestrales prérogatives. L’invention des folios imprimés recto-verso, vers le milieu du quinzième siècle, fut certes précédée du codex manuscrit, énorme progrès par rapport au volumen antique, puisque le codex introduisait la notion de « pages » distinctes, reliées entre elles mais séparées, à l’origine d’une lecture discontinue et sélective des textes ainsi que des images (enluminures, illustrations) qui les accompagnaient. Mais l’invention en Europe, par Johannes Gutenberg (vers 1400-1468), des techniques typographiques, notamment l’usage de caractères métalliques standardisés et mobiles (« types »), associé à l’impression xylographique des gravures – les Chinois avaient, cependant, inventé l’imprimerie à caractères mobiles dès le onzième siècle –, marquera une étape culturelle capitale vers la multiplication et la diffusion massive des connaissances (textes et images) et aussi de l’art littéraire ; d’ailleurs, l’invention du roman moderne, qui fit florès et ne cessa d’amplifier ses productions jusqu’à la surmultiplication que l’on connaît aujourd’hui, est l’une des conséquences majeures de l’invention des nouveaux codex typographiés.
À l’époque de Gutenberg, la mécanicité de l’impression et, surtout, la reproductibilité sérielle illimitée des livres, étaient jugées pernicieuses par les sectateurs de l’écriture manuscrite singulière des scribes du Moyen-Âge, au sein de leurs scriptoria. Car les incunables étaient principalement des ouvrages concernant la religion et la théologie ; ils étaient donc réputés susceptibles d’encourager la lecture critique individuelle, rationnelle et surtout comparative, donc potentiellement subversive, des Saintes Écritures. En outre, le livre imprimé à une grande quantité d’exemplaires autorise la diffusion des connaissances scientifiques dans le corps social, infiniment mieux que ne pouvaient – et que ne voulaient – le faire les rédacteurs de manuscrits réservés à une classe de privilégiés : des clercs (gens instruits, présumés « savants » ou « lettrés ») qui appartenaient en majorité au sérail ecclésiastique. Cette fonction culturelle collective était estimée comme le ferment le plus dangereux de la critique « instruite » des idées religieuses et des pouvoirs politiques. – Or, c’est à un ouragan culturel et philosophique comparable, mais beaucoup plus violent car plus global – mondial à terme, quand certains pays encore peu industrialisés auront rattrapé tout leur retard technologique –, que nous exposent depuis les années 1990-2000 les outils de mémorisation et de diffusion numériques des savoirs. Ordinateurs, tablettes-PC tactiles, liseuses numériques (« ebooks »), télévision numérique raccordée aux réseaux informationnels, et aussi téléphones multimédias reliés à l’Internet (« Smartphones »), sont autant de moyens technologiques de critique et de subversion cognitive des moyens traditionnels, scolaires et universitaires, d’acquisition, de diffusion et de transformation des savoirs, dans tous les domaines des sciences et de la culture. Ces domaines, au demeurant assez cloisonnés – surtout dans le système universitaire français –, étaient jusqu’alors réservés en priorité aux bénéficiaires de l’instruction universitaire, aux « lettrés », aux spécialistes, … bref, aux experts de tout poil qui considéraient leur domaine d’étude et de recherche comme un « patrimoine » non divulgable sans une patiente initiation qui passait, généralement, par le luxuriant relais des livres imprimés qui alimentaient le commerce de l’édition.
Cette situation d’inégalité culturelle par laquelle était présumé « incompétent » celui qui n’avait pas réussi à obtenir les grades académiques, au terme des cursus orthodoxes des écoles (« grandes » ou petites) et des universités, avec pour socle de formation obligé le livre en papier et la linéarité de la lecture et des apprentissages, s’est propagée depuis l’invention de la typographie et la lecture linéaire des livres imprimés en série. La « présomption d’incompétence » : expression employée par Michel Serres qui a si intelligemment compris, depuis bien longtemps, les bouleversements révolutionnaires de l’enseignement scolaire et universitaire – hélas trop souvent conventionnel, passéiste ou calcifié –, apportés par le croisement multidimensionnel et le métissage inventif des champs intellectuels, favorisé par la mise en réseau des savoirs[1]. L’autorité intellectuelle traditionnelle (le mot « autorité » est déjà par lui-même suspect en matière de savoir et de compétence…) reposait sur le livre et sur ceux qui, officiellement – c’est-à-dire au nom d’un grade académique, d’un diplôme, d’un cursus, d’une institution universitaire, etc. –, s’en faisaient les simples porte-voix. Le temps des maîtres est révolu ; le rapport hiérarchique traditionnel entre apprenant et professeur se voit aujourd’hui radicalement bouleversé par le développement, inéluctable et salutaire à cet égard, des technologies numériques d’édition et de diffusion en réseau des savoirs. Qu’elles le souhaitent ou, au contraire, ne veuillent pas y succomber pour d’autres motifs que les seules pratiques gestionnaires et administratives, l’université et l’école devront s’adapter à ces technologies de l’information et de la communication, car les étudiants et les élèves, utilisateurs quotidiens aguerris de ces technologies, conduiront bon gré mal gré leurs enseignants – dont les fonctions et les missions seront à redéfinir intégralement – à réviser leurs méthodes et leurs sources pédagogiques en conséquence.
Constatons, au passage, qu’aucun gouvernement ou ministère français de l’éducation ou des universités, n’a été suffisamment clairvoyant et inventif, jusqu’à présent, pour accepter de prendre à bras le corps cette question de la transformation des métiers de l’enseignement sous l’influence des technologies informationnelles. Ainsi, les ordinateurs et le multimédia en réseau sont toujours fort peu utilisés, en général, comme de véritables outils pédagogiques « ouverts », susceptibles de remanier en profondeur non seulement les méthodes et les « contenus », c’est-à-dire les savoirs, mais aussi et surtout les rapports entre enseignants et enseignés, ces derniers étant depuis longtemps de plain-pied avec le monde des réseaux et du multimédia, pratique qui devrait logiquement conduire à une remise en cause de la transmission orale unidirectionnelle, et de l’ancienne fonction de « porte-voix », de faire-valoir des connaissances déposées dans les livres. L’enseignement et l’apprentissage de la philosophie en bénéficieraient d’ailleurs au tout premier plan – j’ai publié à ce sujet, en 1999, un essai (entièrement d’actualité) qui examinait en détail les tenants et aboutissants de la philosophie universitaire confrontée aux technologies numériques, intitulé Philosophie et Société de l’information[2], bien avant d’ailleurs que les philosophes universitaires n’aient commencé à prendre conscience sérieusement de l’impact pédagogique révolutionnaire, à long terme, des technologies de l’information et de l’Internet. Pour s’inventer, la philosophie doit aussi accepter de se métisser, de se croiser de manière multidirectionnelle, dynamique, avec toutes les sortes de savoirs, mais aussi de pseudo ou simili-savoirs. – Quels sont donc, en bref, les renversements de points de vue procurés par ces technologies informationnelles ?
La possibilité d’accéder rapidement à une énorme quantité d’informations, en croissance continue, par l’hyper-réseau mondial qu’est l’Internet, et par les outils les plus quotidiens – notamment les téléphones portables, les tablettes tactiles et les ordinateurs –, apparaît souvent comme un handicap aux yeux de la philosophie universitaire académique. Elle n’y voit, en effet, que l’occasion d’acquérir un pseudo-savoir d’ordre strictement cumulatif, sans aucun rapport avec un authentique savoir constitué, et cette perspective consternante lui procure une angoisse incoercible, qui s’ajoute à l’inquiétude, généralement partagée, relative aux problèmes que connaît l’enseignement de la philosophie sous sa forme traditionnelle, essentiellement « universalisante », appuyée sur les grands thèmes de l’histoire de la philosophie occidentale. Car, si les programmes de philosophie de la classe terminale des lycées ne sont pas du tout inféodés à l’histoire des doctrines, s’ils sont même présentés essentiellement comme des listes de thèmes et de notions indépendants de l’histoire des doctrines, il n’empêche qu’ils sont inspirés en majorité de concepts et de champs thématiques qui ont été abondamment débattus par les philosophes consacrés, depuis Platon[3]. C’est pourquoi, bien que l’histoire de la philosophie en tant qu’enseignement distinct y soit devenue minoritaire, elle est en réalité omniprésente au sein même de la pensée autoconstitutive du professeur de philosophie dans sa classe, lequel endosse, pour ainsi dire, la démarche idéalisante de ses illustres devanciers.
Le reproche adressé à l’Internet concernant le soi-disant « trop-plein » d’information, concomitant de l’absence totale de savoir, recouvre en réalité une difficulté majeure de l’esprit de l’enseignement philosophique français : son impuissance à utiliser les informations multimédiatiques autrement qu’à titre de connaissances ponctuelles, sans lien entre elles, incohérentes et parfois incertaines, car leur source, à juste titre d’ailleurs en certains cas, est suspectée d’être sujette à caution. Dans ces conditions, comment la réflexion philosophique pourrait-elle en faire un usage profitable et pertinent ? La cause des technologies informationnelles dans l’enseignement philosophique paraît en somme perdue d’avance. Sans parler des craintes de subversion de la singularité inaliénable de l’être humain, sous l’effet de l’uniformisation des technologies numériques qui sont le moyen obligé de la diffusion massive de l’information, réduite aux chiffres binaires (0 et 1) du langage booléen. De la réduction binaire de l’information à la normalisation identitaire de l’individu, il n’y a qu’un pas vite franchi par l’imagination pessimiste du philosophe allergique à l’introduction de la « société de l’information » dans l’enceinte de l’école et de l’université. – Pourtant, les arguments pusillanimes qui voudraient faire croire à l’indignité de l’Internet utilisé dans le cadre des recherches et des enseignements philosophiques universitaires, oublient que la sphère philosophique tout entière se nourrit de l’information extraphilosophique depuis ses origines. La conceptualisation est toujours un aboutissement, jamais un commencement, sauf à vouloir restreindre le champ de la pensée philosophique à une sorte de cercle fermé au sein duquel les concepts se feraient écho entre eux, à la manière d’une boucle récursive purement rhétorique et donc parfaitement stérile. Ces arguments omettent, en particulier, que le pouvoir critique de la réflexion philosophique démystifiante ne peut s’exercer que sur le terreau de l’information extérieure au champ institutionnel de la philosophie, et qu’il faut d’abord mettre en ordre l’information inhomogène, complexe, pour aboutir à une forme de spéculation désintéressée mais en incidence sur le réel, car le « réel », pour le philosophe autant que pour n’importe quel individu doué d’intelligence et de sensibilité, c’est inéluctablement le réel déjà exprimé par les mots, les images, les sons. C’est donc un réel qui se présente à l’état d’information.
Se plaindre de l’inflation anarchique, de l’incoordination et de l’hétérogénéité des données informationnelles qui circulent sur l’hyper-réseau mondial, sans chercher à s’en emparer, revient tout bonnement à laisser régner la peur irraisonnée de la prétendue tyrannie de l’informatisation universelle et subversive de l’information, qui nierait la liberté de penser et soumettrait l’individu à l’emprise de la désinformation. On peut craindre aussi, selon un point de vue cognitif, que l’excès d’information n’engendre plus que du « bruit » au sens de la théorie mathématique de l’information, c’est-à-dire une sorte de magma entropique de données désordonnées, mal déchiffrables et inexploitables, inaptes à produire du savoir. Aussi la solution courageuse que sera amenée à adopter la réflexion philosophique afin de neutraliser cette méfiance excessive à l’égard de l’univers informationnel, en luttant aussi bien contre la surinformation qui assourdit — car purement entropique — que contre la désinformation mystificatrice, mais aussi pour sortir du ghetto de l’autoréférence conceptuelle, c’est bien celle de « l’adaptation » critique à tous les types de contenus véhiculés sur l’Internet.
La méthode philanalytique transdisciplinaire est fort heureusement plus ambitieuse que cela. Il s’agit, bien plutôt, de se servir sélectivement de fragments documentaires en tout genre – textes, images, séquences sonores, documents audiovisuels –, éventuellement classés sur l’Internet dans des rubriques informationnelles hétérogènes, évalués sans complaisance et choisis pour leur pertinence spécifique en vertu de critères analytiques déterminés par le projet philosophique. En revanche, un certain empirisme provisoire, raisonné cas par cas, lié à la conduite de recherche discriminante de l’information, fait partie de cet esprit de critique heuristique transdisciplinaire, puisqu’il n’est plus enchaîné d’avance à un type de document consacré et officialisé par la tradition de l’enseignement philosophique, comme c’était en grande partie le cas pour les seuls textes de l’histoire de la philosophie, lesquels ne seraient d’ailleurs nullement éliminés, mais examinés sous la « loupe » de l’analyse de contenu, une analyse comparative, beaucoup plus extensive que l’analyse seulement interne qui en était faite jusqu’alors le plus souvent. Rien n’empêchera, selon cette méthode élargie, de les mettre en perspective avec des textes et des données disparates, hétérogènes, qui pourront appartenir à des champs d’étude contemporains étrangers au domaine institutionnel de la philosophie et de son histoire consacrée, pourvu que l’objectif de la réflexion philanalytique s’en trouve réalisé et si possible enrichi par ces confrontations et croisements documentaires, inhabituels dans l’enseignement scolaire et universitaire de la discipline.
La méthode critique administrée aux données informationnelles de l’univers multimédiatique, se veut une méthode pluraliste régie par le principe semi-empirique d’hybridation conceptuelle des données, mais néanmoins orientée rationnellement par l’analyse de contenu multicritère, qui se définit comme un ensemble diversifié de méthodes heuristiques adaptées, selon les contextes et les objectifs de l’analyse, aux divers types de situations informationnelles rencontrées par le philanalyste de l’information textuelle ou multimédiatique. Le terme « hybridation » ne détient par conséquent aucune connotation péjorative en ce contexte. Il prétend répondre, au contraire, à la diversité des connaissances – certes parfois plus ou moins assurées et inhomogènes – apportées par l’univers foisonnant de l’information qui mixte les champs les plus étrangers les uns aux autres, à la manière d’un puzzle mouvant aux dimensions infinies. Or, le philosophe répugne habituellement à hybrider les domaines hétérogènes du savoir ; il préfère l’idéale homogénéité du concept qui aplanit les aspérités de notre rapport cognitif chaotique, instable et incertain, rhizomique, par capillarité, en un mot : fractal, au monde dont nous faisons partie. La philanalyse critique de l’univers informationnel constitue, probablement, l’un des meilleurs moyens de désenclaver l’institution philosophique, de la faire sortir d’elle-même tout en lui donnant un nouveau ressort, car elle s’instaure grâce à la médiation informationnelle, sans bien entendu s’y réduire. La cyberculture développée par l’utilisation habituelle de l’Internet et des réseaux de données en ligne, se caractérise en premier lieu, en son mode de fonctionnement, par le système de consultation hypertextuel des données informationnelles. Les hyperliens (ainsi dénommés par analogie avec le terme « hypertexte », inventé en 1965 par le documentaliste-informaticien américain Ted Nelson, auteur d’un très ambitieux projet de bibliothèque informatique) et l’hyperdocumentation (ensemble ouvert des documents multimédias numérisés auxquels accède le consultant par l’hypertextualité) renvoient les uns aux autres en une complexité arborescente disparate, polyphonique et bigarrée, indéfiniment ouverte et sans fond, de « pages-fichiers » numériques. Par la comparaison des données selon la méthode arborescente de l’hypertexte, l’utilisateur de ressources en ligne crée indéfiniment de nouvelles relations entre ces données. À la culture linéaire de la tradition livresque se substitue une culture croisée en réseau, au maillage dense et omnidirectionnel, à une infinité d’entrées, qui est seule capable d’ouvrir l’intelligence au monde du savoir métissé et hybridé que les technologies de l’information permettent de mettre en œuvre. Wikipédia, Twitter et les flux RSS, agrégateurs d’hyperliens[4] – comme d’autres types de réseaux sociaux fédérateurs d’intérêts, à l’instar de Facebook –, les blogs, les sites, les bases de données multimédias, les forums spécialisés (les « newsgroups » de Usenet), etc., fédérateurs de savoirs inachevés, comparatifs et collaboratifs, sont les nouveaux « livres » ouverts, en réorganisation permanente, des savoirs modernes auxquels la philosophie universitaire ne peut manquer de se confronter et surtout de participer, de collaborer.
La culture philosophique classique visait l’établissement d’un savoir totalisant, fondé sur les certitudes de l’universalisme conceptuel qui servait à résorber en son sein n’importe quelle espèce de contenu d’information, « vulgaire » ou bien hypostasié par la tradition historique de la philosophie académique. Au contraire, la culture philosophique « hypermédiatique » ou « hypertextuelle » qui accepte de se placer en interférence active avec la cyberculture, reconnaît à l’exemple documentaire la valeur référentielle primordiale – bien qu’hétéroclite et toujours fragmentaire – à partir de quoi peut se construire une pensée en voie de cohésion progressive, mais provisoire, en mutation potentielle, à la mesure de ce nouvel « universel » sans totalisation ni systématisation rationnelle possibles, qu’envisageait et défendait, à la fin du vingtième siècle, le philosophe Pierre Lévy : « la cyberculture exprime la montée d’un nouvel universel, différent des formes culturelles qui l’ont précédé en ce qu’il se construit sur l’indétermination d’un quelconque sens global.[5] » Sans nier la valeur compréhensive de la conceptualisation, la philosophie ainsi conçue en son apprentissage et son enseignement aurait pour mission d’intégrer en son discours le dissemblable, l’hétéroclite et le disparate informationnel, sous forme de synthèses argumentatives replaçant chaque information ou groupe d’informations (textes, images et/ou documents sonores) sous le projecteur de l’analyse croisée des contenus, afin de pouvoir les comparer, les recouper, les hybrider, les mettre en concurrence avec toute autre information qui serait susceptible de leur procurer, par cet exercice de mise en corrélation, une signification plus complète et qualitativement plus « universelle », ce terme ne signifiant plus du tout un quelconque rapport à l’universalité conceptuelle humaniste, totalisante et éterniste d’antan, mais une recherche permanente et inachevée de signification multidimensionnelle, pour ainsi dire en transhumance philosophique.
En guise de pseudo-conclusion – conclure (fermer, achever) serait forcément contradictoire pour la pensée de la culture informationnelle –, laissons la parole à Michel Serres, dont les réflexions sur l’éducation en mutation de l’ère numérique pourraient être choisies, préférentiellement, comme la « feuille de route » la plus stimulante des apprentis-philosophes du vingt-et-unième siècle : « Ceux dont l’œuvre défie tout classement et qui sèment à tout vent fécondent l’inventivité, alors que les méthodes pseudo-rationnelles n’ont jamais servi de rien. Comment redessiner la page ? En oubliant l’ordre des raisons, ordre certes, mais sans raison. Il faut changer de raison. Le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention. Préférons donc le labyrinthe des puces électroniques.[6] »
Jean-Claude Chirollet
Maître de conférences de philosophie
[1] On lira avec profit à ce sujet : Michel Serres, Petite Poucette, Paris, éd. Le Pommier, 2012, et Michel Serres, Le Tiers-Instruit, Paris, éd. Bourin, 1991. – Dans un registre apparenté, relatif à la « pensée complexe » et la « dialogique », nous renvoyons également à l’œuvre prophétique et clairvoyante d’Edgar Morin.
[2] Jean-Claude Chirollet, Philosophie et Société de l’information (Pour une philosophie fractaliste), Paris, éd. Ellipses, 1999.
[3] Dans mon livre Philosophie et Société de l’information (Pour une philosophie fractaliste), Paris, éd. Ellipses, 1999, j’expose notamment comment se sont constitués au dix-neuvième siècle les programmes et l’agrégation de philosophie, depuis le philosophe français Victor Cousin (1792-1867) et sa « philosophie éclectique » à laquelle l’esprit de l’enseignement philosophique actuel est toujours redevable.
[4] Rappelons qu’un « agrégateur » est une application informatique (constituée de logiciels ad hoc) qui permet de rassembler (d’agréger) des contenus d’information textuels et multimédias, sous la forme d’hyperliens et de renvois à des sources d’information apparentées, au fil de l’apparition en temps réel de centres d’intérêt auxquels s’abonnent sélectivement les internautes.
[5] Pierre Lévy, Cyberculture, Paris, éd. Odile Jacob / éd. du Conseil de l’Europe, novembre 1997, p. 14.
[6] Michel Serres, Petite Poucette, Paris, éd. Le Pommier, 2012, p. 45.
La sympathie des âmes existe. Les incrédules ne connaissent point ce bonheur, le plus solide et le plus constant, si loin des mille plaisirs que procurent nos diverses passions ; non, ce bonheur, ils ne peuvent le comprendre ; ce bonheur, qui, par nature, est une félicité étrangère aux sensations plaisantes que nous procurent toutes les rencontres agréables du monde, ils ne le saisissent point, ils ne le sentent point. Ils jugent, ils évaluent, ils analysent, ils calculent ; ils n’aiment point. Un homme se juge, un plaisir s’évalue, une relation s’analyse, un intérêt se calcule, mais l’amour véritable, qui est une quintessence de deux singularités convergeant dans un même mouvement, qui est la joie de deux âmes se réunissant en une unique harmonie vivante, qui est un serment d’amour toujours renouvelé par le bonheur jaillissant à chaque instant de ce lien éternel et volontaire, cet amour là, ce vrai amour, refuse d’être divisé, décortiqué, épluché à la manière des chefs-d’œuvre que nos tristes pédants s’empressent de décomposer sans fin, fiers de découvrir la fonction cachée d’un adjectif ou le sens mystérieux d’une nuance de couleur. L’amour est muet comme une belle musique ; son sens naît de lui-même et son bonheur est une évidence sans paroles. Mais ils veulent faire parler ce qui se passe de mots et ce qui dépasse l’entendement ; découpant en mille petits morceaux informes une personnalité simple et vivante, interprétant leur catalogue de prédicats péniblement constitué, ils comprennent tous les détails, et ratent par là même l’essentiel, ce je-ne-sais-quoi qui est la totalité mouvante et l’âme toute simple faisant le charme unique d’une personne aimée.
Épanchons nos désirs de décomposition avec nos ombres d’amour, accointances éphémères, relations d’intérêts ou de plaisirs ; là, il est vrai, l’entendement diviseur et mesureur est à sa juste place. Je veux bien qu’on apprécie quelqu’un pour sa beauté, sa perspicacité, son insolence, sa libéralité, sa gentillesse, et il est juste et nécessaire d’évaluer nos multiples connaissances à la lueur de notre intérêt, ce que nous faisons spontanément car nous désirons naturellement l’augmentation de notre puissance ; mais celui qui aime réellement un être pour lui-même se garde bien de plaquer un artificiel système de jugement sur la source de sa félicité de même qu’il se garde bien d’aimer témérairement le monde entier. Je me ris de ces faux philanthropes qui prétendent avoir plus d’amis que les doigts de leurs mains. Qui aime tout le monde n’aime personne. Quand on aime, on donne son âme toute entière ; et il est ridicule de songer un seul instant qu’on puisse se partager en dix, comme si l’on pouvait multiplier et modifier à notre aise notre nature propre et la faire correspondre à tout un chacun. Ces hommes aimables aimés de tous, je les vois bien seuls et bien tristes. Au contraire, celui qui, par cette rare sympathie des âmes, aime une personne pour elle-même et qui est aimé en retour sans décalage aucun, et qui forme, comme dit le Stagirite, une seule âme en deux corps, je l’estime heureux. Il faut se représenter ici le bonheur qu’éprouvent ensemble Saint-Preux et Julie d’Étange, Proust et sa mère, Montaigne et La Boétie. Ces seuls exemples font voir que tout véritable amour est platonique, ce qui va de soi pour tous ceux qui ont vraiment aimé un jour de toute leur âme.
Mais le plus beau, et qui autorise peut-être l’emploi du mot béatitude, est que cette félicité ne s’use point. Les âmes enlacées l’une à l’autre ne connaissent guère la lassitude ; ce serait comme se lasser de soi-même. Les inévitables vicissitudes et les séparations forcées de la vie n’entravent pas les élans sincères de ces cœurs bienheureux ; et la mort elle-même ne peut rien contre l’inviolable serment d’amour : at certe semper amabo. J’admire la simplicité de ce bonheur qui le rend difficilement descriptible ; peu d’écrivains y parviennent ou essaient seulement de le peindre ; et je crois que le bon Jean-Jacques est encore celui qui y est le mieux parvenu. J’abandonne ici, me refusant de vainement juxtaposer des qualités abstraites ou de me risquer à une description insatisfaisante, et je me contente de dire que les activités faites ensemble importent peu, puisque la joie de l’amitié s’exprime toute en un repas et une bouteille partagées : ”Être avec des gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal.” La parole du moraliste ne demande heureusement pas de commentaire. Toutefois, il est temps maintenant, pour en sentir l’étendue incommensurable, de faire retentir cette phrase sacrée, la seule qui exprime l’amour en toute sa vérité, peut-être la plus belle qu’on eût jamais écrite : “Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”
Florent B M1 2012