Les perspectives sociocritiques pour le roman marocain de langue française.
BOUAYYAD Mohammed Kheir Eddine.
Les perspectives sociocritiques pour le roman marocain de langue française.
BOUAYYAD Mohammed Kheir Eddine.
La sociocritique est une approche qui interroge l’univers social présent dans l’œuvre littéraire, en l’occurrence romanesque, et les rapports qu’entretient celle-ci avec la réalité sociale. Dans quelle mesure ces approches sociocritiques peuvent-elles s’appliquer à l’écriture romanesque retenue ? Les signes retenus dans un texte étudié sont-ils alors en rapport avec une réalité permettant de contextualiser la production de ce dernier ? Pour ce faire, la sociocritique fait appel à des outils significatifs et implique, des disciplines bien installées sur l’arène scientifiques proches comme la sociologie de la littérature, l’histoire, l’histoire littéraire, l’ethnologie, l’anthropologie ou la psychanalyse. Ce n’est pas seulement qu’elle est pluridisciplinaire, mais elle intègre dans son cadre toutes les démarches des théories concernées.
La sociocritique propose en effet une lecture de l’historique, du social, de l’idéologique, du politique, du culturel en sollicitant un procédé, une pratique qui n’entend pas le texte comme un miroir de la société. Elle considère que l’œuvre reproduit le social par le truchement du lecteur. Elle ne pense pas l’œuvre comme reflet d’une entité sociale.
Lucien Goldman, l’un des plus fervents représentants de cette école, suggère le lien entre le réel et le social[1]. Sa théorie consiste à déceler les caractères communs aux structures du texte et aux structures mentales de l’environnement social dont est issu l’auteur, et par conséquent à décrypter sa vision du monde.
L’idée principale de cette théorie est que les contextes sociaux, historiques, idéologiques, politiques et culturels génèrent et /ou orientent la création et le sens d’une œuvre artistique. Or :
Il ne suffit pas d’affirmer que la fonction littéraire dépend de notre condition historique, que la pratique littéraire est faite d’actes sociaux, qu’une œuvre est une prise de position dans une problématique historique. Il faut montrer l’inscription de tout cela dans les textes, par une sociocritique historique, et dans les formes de littérarité, par une sociopoétique historique.[2]
Pour cela, Claude Duchet propose en 1971 une sociocritique qui préconise que c’est au cœur du texte que l’on retrouve le hors-texte[3]. Ce hors-contexte est repérable à l’aide d’une lecture immanente, une lecture profonde du texte pour lui redonner sa teneur sociale. Une lecture qui convoque l’inscription du hors-texte et du discours social afin de saisir l’empreinte de l’histoire pour établir son lien avec le texte. Comprendre et interpréter l’œuvre à partir de ses configurations permet d’en dégager le sens.
C’est l’apparition et l’influence des théories marxistes sur la société au début du XX siècle qui marqueront profondément l’approche sociale de la littérature. Dès lors, apparaissent de nouvelles tendances. Elles s’accordent d’une façon où d’une autre à avancer que le contexte de la création de l’œuvre véhicule une certaine idéologie qui se reflétera d’une certaine manière dans les productions.
Parallèlement, se développe un mouvement issu de la sociologie d’Emile Durkheim. Il considère l’œuvre littéraire ou artistique comme une notion de conscience collective. En effet, la vie collective exerce une emprise très forte sur la vie individuelle. La société agit sur l’individu et par conséquent sur l’auteur.
Plus tard, l’intégration de ces deux théories, le marxisme et le durkheimisme donnera naissance à de nouvelles approches. Elles préconisent une sociocritique plus méthodique et conceptuelle qui s’intéresse à la fois à la création et à l’interprétation de l’œuvre. La différence de cette nouvelle sociocritique se dévoile par le traitement des faits dans leur relation avec le réel sans pour autant extrapoler des interprétations fantaisistes. Autrement dit, il ne faut pas « forcer » le texte .
Ayant un esprit interdisciplinaire et refusant toute forme de jargon ésotérique ou grille d’analyse préétablie dictée par une méthodologie figée, la sociocritique s’enrichit, s’amplifie dans le temps et offre une perspective critique originale et ouverte qui met en valeur les particularités esthétiques, stylistiques et formelles des œuvres.
Aussi multidisciplinaire soit-elle, cette démarche, n’est pas une sociologie de la littérature. Elle a pour but d’étudier le statut de la socialité dans les textes, et non pas le statut social des œuvres ou des auteurs.
Elle servira d’outil d’analyse pour aider à comprendre les romans et le passage du hors-texte au texe. Ce qui permettra donc au lecteur de passer d’un univers réel à un autre fictif.
L’approche sociocritique est bien présente dans le monde anglo-saxon et particulièrement dans l’espace littéraire québécois d’expression française. Montréal est vite devenue un champ d’étude de l’inscription du social dans la littérature. Mais elle reste toujours une recherche fixée sur les traces des fondateurs et de leurs devanciers. Ce qui se développe dans la littérature anglo-saxonne, en effet traverse essentiellement l’espace canadien et généralement l’espace américain. C’est en quelque sorte une reformulation des sources de la sociocritique.
D’autres mouvements marginalisent les enjeux politiques et idéologiques ainsi que les pratiques marxistes. Elles s’écartent de la théorie de Weber. Ces nouvelles écoles sont l’œuvre de Georges Lukács et de Lucien Goldman et de Théodor Adorno. Le premier veut isoler dans le texte une entité propre à représenter la thématique sociale de la société de « création », le second interpelle les structures textuelles contenant certaines idéologies relevant du contexte de l’écrivain et le troisième affirme l’autonomie de la littérature. En effet, la recherche d’une théorie désengagée et didactique de la littérature cèdera la place à une objectivité plus grande dans la critique sociologique.
A partir des années soixante dix, l’approche sociologique à connu une nouvelle impulsion avec les travaux de Robert Escarpit, surtout dans Le littéraire et le social[4] et ceux de Pierre Bourdieu[5]. D’autres théoriciens ont ouvert de nouvelles voies de recherche comme Jean Dubois, Pierre Zima, Marc Angenot, Jaques Lenhard.
La sociocritique n’est finalement pas considérée en tant que théorie, ni même en tant que méthode, mais comme une perspective de recherche. A ce titre, elle a pour fonctionnement un principe heuristique, c'est-à-dire une base d’où d’écoulent plusieurs propositions et problématiques qui se découvrent et se renouvellent. Le point de vue de la sociocritique est que le texte littéraire, qu’il soit œuvre d’art ou œuvre écrite est avant tout un produit social, qui émane d’un ou de plusieurs courants idéologiques dont on peut relever une certaine vision du monde.
Toutes les théories rhétoriques seraient dénuées de sens si la construction sémantique et syntaxique (la substance proprement linguistique) du discours était sans rapport avec les effets sociaux.[6]
Donc, aux yeux de la sociocritique, les modalités formelles d’un texte ne peuvent être interprétées et ni avoir un sens que si on les soumet aux conditions sociales et historiques de leur réalisation et à la conception idéologique de l’auteur. Pour mieux saisir les cultures ou les langues que recèle l’œuvre, il est essentiel de comprendre les origines socioculturelles et linguistiques de l’écrivain. Le questionnement et l’analyse du texte, de l’œuvre doivent être considérés dans la réalité sociale. Cet ancrage dans la réalité sociale, implique en même temps un ancrage dans l’Histoire. En effet, les changements qui surviennent à un moment donné dans les champs politiques et économiques ont un certain effet sur les conditions de production et sur la réception de l’œuvre car : « L’écriture est une fonction : elle est le rapport entre la création et la société, elle est le langage littéraire transformé par sa destination sociale. »[7]
L’écriture fonctionne au gré de l’aire sociale dans laquelle l’auteur évolue et inscrit la nature de son langage. C’est pourquoi « Le langage n’est jamais innocent. »[8], d’où l’importance sociale et l’intervention de l’option idéologique dans une pratique scripturale. C’est par exemple la prise en charge du discours social par le texte romanesque. Donc, l’hypothèse principale de la sociocritique est que le texte littéraire a une existence et une signification historique, idéologique et sociale.
Pour voir ce qu’on fait de la sociocritique dans la littérature marocaine qui nous interpelle, on peut dire que chaque écrivain marocain transpose différemment dans ses œuvres, les mœurs, les traditions et les coutumes de la société. Pour autant qu’il en soi issu, il ne manque pas d’avoir un regard critique. Cette critique est souvent sévère à l’égard d’une société qu’il juge rétrograde et ancrée dans un traditionalisme façonné par le pouvoir de la superstition et l’obscurantisme comme il est mis en scène dans La boîte à merveilles[9]. Ailleurs, dans Le passé simple[10], le pouvoir patriarcale, l’hypocrisie familiale et l’injustice humaine sont condamnés.
L’écrivain marocain en général continue à dénoncer, même aujourd’hui, ces pratiques et certaines croyances dans un Maroc moderne. Les demoiselles de Numidie[11] ou Le cafard à l’orange[12] sont des exemples marquants de la dégradation des mœurs, des valeurs de la société.
L’auteur marocain n’hésite plus à dénigrer d’autres instances de la société en dehors de la religion et de la condition de la femme. Il décrit les administrations de l’ordre, de la justice et met l’accent sur méfaits de la hiérarchie sociale. Les tabous existent encore, mais les écrivains les transgressent. Ils dénoncent les principaux maux de la société comme la corruption, la prostitution, l’injustice et l’ignorance. Les romanciers les plus représentatifs de cette tendance critique, sont comme on le sait, Driss Chraibi, Abdellatif Laâbi, Mohammed Khair-Eddine, Abdelhak Serhane, Fatima Mernissi, Siham Benchekroune, Mohammed Leftah, Abdelrhafour Elaraki, Rida Lamrani, Tahar Ben Jelloun, Abdelkébirs Khatibi.
Toute la société marocaine est transposée et défile dans le roman marocain riche en illustrations et en descriptions d’ordre social, économique, historique, ethnographique et la vie marocaine y est explicitement dévoilée.
L’objet fondamentale de la sociocritique est le monde, l’environnement dont est issu l’écrivain car pour lui
Tout est sujet d’écriture : La vie familiale, la vie dans le monde rural, la vie urbaine, les rapports entre enfants et adultes, les rapports entre vieillards et jeunes, entre riche et pauvre, entre campagnards et citadins.[13]
C’est la représentation quasi parfaite de la société qui s’esquisse dans le roman marocain. Si l’auteur marocain, en devenant sociologue ou ethnologue en s’étalant sur le registre du social, l’œuvre n’a rien de folklorique. Elle est la réalisation d’une imagination qui transfigure la société.
Nous partons du postulat que derrière chaque texte se cache un sens ésotérique ou obscur, et que
Les œuvres de l’auteur sont des romans mais aussi des fables sociopolitiques, des prises de positions sur des problèmes brûlants d’Orient et d’Occident, de modernité et de tradition, de soif d’absolu et d’intériorité[14].
Que l’approche sociocritique soit plus pertinente et aussi plus commode pour déchiffrer les mécanismes de notre littérature, cela est du à son esprit éclectique.
Il est nécessaire pour toute analyse sociocritique d’une œuvre de délimiter la période historique ; ceci constitue l’implication du temps fictif ou réel et fictif et réel. Par exemple le texte autobiographique suppose ou indique un temps réel, mais dans certains récits romanesques de la révolte et de la contestation le temps est fictionnalisé. Le temps fictif du roman n’est pas celui des événements rapportés.
Dans certains cas, il y a coïncidence entre le temps de l’œuvre et celui de l’Histoire. Elle est accentuée encore plus dans le récit autobiographique. Il existe une sorte de simultanéité entre la vie de l’écrivain et le temps du texte narratif. Dans les écrits d’urgence, le temps du récit est indissociable de la réalité historique, présentée au sein du texte.
Parfois la relation de la littérature à l’histoire n’est pas explicite. Dans ce cas, il n’y a pas de simultanéité entre le récit et l’Histoire, celle-ci est supposée, elle est cachée sous-jacente au texte. En littérature l’Histoire ne peut être formulée d’une manière objective, car l’objectif de l’œuvre artistique est la subjectivité, l’implicite, la fiction, car l’écrivain ne fait que donner son avis ou son point de vue sur l’Histoire. C’est toute la dimension esthétique qui suggère la présence de symboles, d’images, de figures et de métaphores dans l’œuvre littéraire.
Face à une même réalité sociale, les écrivains adoptent des angles de vue variés, perçoivent les choses de différentes manières et donnent au lecteur un savoir fragmenté qui ne peut être ni objectif ni explicite et absolu. C’est pour cela qu’un roman n’est jamais un document historique et qui ne peut être une référence. Chaque écrivain conçoit la réalité en fonction de certaines spécificités qui s’expliquent par son appartenance de classe, par son parcours et sa formation familiale, idéologique et politique ainsi que sa conception de la littérature. Il est à noter que le point de vue de l’auteur n’est jamais total et complet. Il est aussi remarquable qu’on oublie ou on omet un moment important de l’histoire volontairement ou non.
Cependant, cet oubli ou cette omission est, semble-il, très riche en informations, en réponses et en sens, mais comme l’affirme Anne-Marie Baron
Les ellipses ont dans un roman ou dans un film la fonction dramatique bien précise de dissimuler aux lecteurs des bribes d’une intrigue pour les lui fournir ensuite une à une ou au contraire le laisser définitivement dans l’ignorance de tout un pan de la réalité qui manquera à son information.[15]
En fait, les silences d’une œuvre sont très significatifs et « bavards », riches en enseignement et informations sur une époque donnée.
L’analyse sociocritique n’est pas purement un moyen de réflexion proposé dans un but méthodologique, elle est aussi et surtout une finalité. L’œuvre littéraire est bien sûr l’expression d’un travail mais elle est aussi l’expression d’une idéologie véhiculée à travers le texte. Et cette idéologie, sous-jacente qu’elle soit dans le texte, tire sa force de l’extérieur, ou plutôt c’est une force qui s’impose de l’extérieur. L’écrivain peut adopter cette idéologie tout en la transformant, comme il peut l’accepter et la prendre en compte pour la refuser.
Analyser l’œuvre par le fait d’historicité, c’est comprendre la façon dont la littérature s’empare de l’histoire et investit l’univers politique et social, et d’en saisir les modalités de l’écriture. C’est étudier la façon avec laquelle l’écriture transfigure le temps et l’offre à l’appréhension du lecteur. Cette perspective semble adéquate pour rendre compte de la totalité de la notion en ce qu’elle implique et du fait de la penser parallèlement à l’histoire des idées et de la création littéraire.
Mais il importe de noter que cette création littéraire tient toujours des relations étroites avec le réalisme social. Il permet à tout lecteur de percer la réalité marocaine à travers un imaginaire littéraire tel qu’il est abordé par exemple dans Les Étoiles de Sidi Moumen[16], Les puissants de Casablanca[17], Le jour du roi[18].
En conclusion, nous pouvons dire que le souci constant des critiques et des théoriciens est de montrer que la création littéraire ne peut être étudiée de manière intrinsèque uniquement. Étant un produit de l’histoire de la société, étant aussi le résultat d’une idéologie, l’œuvre littéraire est ouverte à tous les domaines, par conséquent à ceux qui la considèrent ou la construisent dans une entité historique, sociale, politique, idéologique, économique et culturelle. L’œuvre littéraire dans sa conception sociologique et sociocritique a une origine et une destination et c’est dans ce sens que sa fonction référentielle peut dévoiler certains secrets de la littérature maghrébine de langue française.
Notes de références
[1] A ce sujet voir par exemple Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964.
[2]Jean Rohou, L’histoire littéraire. Objets et méthodes, Paris, Ed. Nathan, Collection Lettres 128, 1996, p. 107.
[3] Ce chercheur est l’inventeur de la sociocritique en 1971. A ce sujet, on peut consulter « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », in revue Littérature n°1, février 1971, p. 5-14.
[4] Robert Escarpit, « Le littéraire et le social », in Robert Escarpit (Sous la dir.), Le littéraire et le social. Eléments pour une sociologie de la littérature, Paris, Flammarion, 1970, p. 9-42.
[5] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, les Editions de Minuit, coll., 1980.
[6] P. Zima, Manuel de sociocritique, Paris, Picard 1985, p. 129.
[7] Roland Barthes, Le degré Zéro de l’écriture, Paris, Seuil,, 1953, p. 31.
[8] Ibid., p. 35.
[9] Ahmed Sefrioui, La boîte à merveilles, Paris, Éditions du Seuil, 1954.
[10] Driss Chraïbi, Le Passé Simple, Paris, Éditions Denoël, 1954.
[11] Mohammed Leftah, Les Demoiselles de Numidie, La Tour-D’Aigues, Éditions L’Aube, 1992.
[12] Abdelrhafour Elaraki, Le Cafard à l’orange, Casablanca, Éditions EDDIF, 1992.
[13] Abdellah Hammouti, Peut-on parler de « nouvelles tendances » de la littérature marocaine de langue française ? », in Les nouvelles tendances de la littérature marocaine de langue française (roman et poésie, Abdellah Hammouti (Dir. Par), Publications de la Faculté des Lettres-Oujda, n° 89, série Colloques et Séminaires, n° 31, 2004, p. 17. op. cit.
[14] Jean Déjeux, Littérature maghrébine d’expression française, Paris, P.U.F. coll. Que sais-je ? n° 2675, 1992, p. 40.
[15] Anne-Marie Baron, Romans français du XIXe siècle à l’écran. Problèmes de l’adaptation, Clermont-Ferrand, Éditions Presses Universitaires Blaise Pascal, coll. Cahiers Romantiques n° 14, 2008, p. 57.
[16] Mahi Binebine, Les Étoiles de Sidi Moumen, Paris, Flammarion, 2010.
[17] Rida Lamrini, Les puissants de Casablanca, Rabat, Éditions Marsam, 1999.
[18] Abdellah Taïa, Le jour du roi, Paris, Seuil, 2011.
Bibliographie.