Mélancolie et création, quelle connivence dans le texte littéraire?
BOUAYYAD Mohammed Kheir Eddine
Mélancolie et création, quelle connivence dans le texte littéraire?
BOUAYYAD Mohammed Kheir Eddine
Selon qu’on la nomme « vague à l’âme », « soleil noir », « mauvaise bile » ou « mal de siècle », elle demeure toujours ce caractère propre et singulier à l’artiste. L’éternel rêveur, l’exilé, le nostalgique se nourrit d’une tristesse ou d’un chagrin baptisé « mélancolie ontologique »[1].
Le mal de vivre a toujours une relation dialectique avec la condition humaine où les appellations citées dominent grâce à leurs caractéristiques qui perdurent. On les désigne depuis la moitié du XXe siècle sous une dénomination dépressive. Une terrible et soudaine « peine à vivre »[2] qui s’abat sur l’âme est redoutée par tous. Les ravages de la mélancolie sont d’autant plus considérables qu’ils s’étendent dans un monde fragilisé par la croissance accrue de l’individualisme. Cependant, ce fléau est moins fatal qu’il n’y paraît. Certains en découvrent les bienfaits.
Les écrivains ou les artistes en général en rapportent des témoignages qui deviennent des chefs-d’œuvre. C’est cette connivence entre mélancolie et création que nous souhaitons, ici, mettre en évidence dans les ouvrages cités ci-dessus. Ils constituent le corpus de cette recherche.
Si l’art a un lien profond avec la mélancolie, « […] c’est bien parce qu’il permet d’éloigner la représentation de sa propre mort. »[3]
Une interrogation sur les rapports entre la création artistique et la mélancolie risque de nous entraîner très loin dans le temps, et même à l’époque où Sénèque forgea le concept de tædium vitae qui signifie cette lassitude de soi et du monde, d’où le fait d’être tenté par le suicide. Ce voyage dans le temps nous ramène au temps moderne et même un peu avant avec chateaubriand qui définit le mal de René comme une « vague des passions », un désir sans objet qui laisse le sujet dans le désarroi. De surcroît, notre époque n’y échappe.
L’attitude mélancolique est liée à une certaine conception du temps. Qu’il s’écoule sans espoir de retour ou qu’il entraîne l’éternel retour des mêmes forces c’est une impression de désaccord et d’impuissance qui fonde la mélancolie :
Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. C’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste et que les spectacles tristes m’affectent peu.[4]
C’est finalement la vie elle-même qui est cause de douleur et non l’angoisse de la mort. D’où la volonté de créer une autre vie, un autre monde. Et ce n’est qu’à travers l’art que cela est réalisable.
Si le spleen est plus douloureux que la mort, c’est qu’il est une épreuve du Temps dont seuls la jouissance esthétique, l’extase amoureuse, les paradis artificiels, l’ivresse peuvent divertir.[5]
Les âmes joyeuses voudraient que cette tradition mélancolique dans l’art et principalement dans la littérature ne soit qu’un épisode, un accident, un mal adouci à l’aide de la création littéraire qui devient une thérapie. Cet esprit est hautement confirmé par Tahar Ben Jelloun :
C’est par une délivrance quotidienne des mots encombrant mon corps et mon esprit que je résiste. Non, je ne vais pas tomber dans la dépression. C’est une décision lucide, urgente. Je sais que cet ennemi qui rôde autour de la chambre est une maladie qui surprend, oubliant de s’annoncer par une fièvre ou par une amnésie soudaine.[6]
Mais, hélas ! La mélancolie est de toutes les époques. Elle est sans fin. Elle a pris son essor dès l’antiquité ; elle a grandi avec le siècle de Montaigne pour atteindre le XIXe siècle et s’affirmer avec les romantiques. Par ailleurs, elle a été adoptée par tous les courants artistiques et littéraires modernes.
Cette entité doit son nom à Hippocrate le grand médecin antique. Elle a traversé continuellement les époques où elle a été plusieurs fois décrite dans la sphère littéraire, spécialement dans le domaine poétique. Elle a acquis cette nomination bien avant que la médecine lui ait conféré son statut de pathologie.
Dans le même esprit, les philosophes s’interrogeaient sur l’ambivalence des perturbations de l’âme : fatigue de soi, mélancolie, ennui, angoisse, inquiétude, spleen, nausée, dépression, mal de vivre qui traverse tous les siècles sous différentes formes. Ces perturbations sont toutes engendrées par le malaise de la condition humaine. D’Aristote à Sartre, il existe des penseurs qui ont analysé la mélancolie dans sa relation avec le littéraire et l’artistique. Et nombreux sont ceux qui ont vu que la mélancolie frôle plutôt des grands esprits. C’est pourquoi Connie Strong et Terrence Ketter, deux chercheurs de Stanford[7], ont démontré l’étroite relation entre le trouble causé par la mélancolie et la créativité littéraire, artistique ou scientifique. En effet, vivre dans un cadre émotionnel plus considérable favorise parfois les égarements du tempérament, ce mal d’être soi et de spleen qu’ont chantés Vigny, Baudelaire et Nerval. La mélancolie a donc nourri l’imagination chez de tels auteurs.
Un lien qui se conjugue entre la mélancolie et la création existe depuis l’Antiquité. Il s’explique par l’existence d’une énergie créatrice, d’une imagination abondante, voire surdéveloppée chez le mélancolique. Cette prédisposition au génie créateur est doublement perçue, positivement et négativement, selon les époques.
Au Moyen Âge, on taxait l’esprit mélancolique d’instrument de tentation diabolique. La période moderne considère, en revanche, la mélancolie comme une source d’inspiration novatrice.
La Renaissance voyait dans la mélancolie une humeur responsable du génie comme des errements de l’esprit. Rabelais, Ronsard, Montaigne illustrent chacun à sa manière, ce phénomène dans leurs domaines respectifs : la prose, la poésie, l’essai. Néanmoins, elle a connu son heure de gloire sous l’égide des romantiques (écrivains et artistes) qui la considéraient non pas comme une maladie (une pathologie) qu’il fallait combattre, mais comme un signe particulier d’une « élévation des forces de l’âme » et d’une sensibilité amplifiée.
Il est notoire que l’épistémologie du temps se trouve hypothéquée par des questions préalables : quelle connivence le génie entretient-il avec les tempéraments, particulièrement avec le plus néfaste d’entre tous ? Fallait-il se résoudre à identifier sans appel l’instance humorale et la folie caractérielles ou convenait-il au contraire d’admettre, moyennant certains aménagements une participation positive de ce phénomène au processus global d’authentification de l’esprit ?
Préoccupée d’interroger les raisons et les modalités de l’imagination, la réflexion théorique de la renaissance s’exposait à un dilemme. Une interprétation médicale héritée en partie du Moyen Âge imputait volontiers les productions fantaisistes et les inventions désordonnées de l’esprit à l’opération de la plus corrompue des quatre humeurs du sang, de la mélancolie ou de l’« humeur noire ».
Au siècle des lumières, la mélancolie, comme on le sait, grâce aux historiens et penseurs, retrouve tout son éclat. Médecins et romanciers explorent à loisir les déterminismes qui expliquent cette tristesse. En effet, le tempérament constitue un terrain propice à l’âge, au sexe, au climat qui viennent déranger ce premier déterminisme. L’âge se révèle particulièrement vulnérable. Il suffit de penser à la puberté.
L’adolescent vit douloureusement les décalages entre le corps et le caractère, le désir et le possible, le moi et le monde. Diderot met en scène cette situation dans Jacques le fataliste :
Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les jeunes garçons tombent dans la mélancolie, ils sont tourmentés d’une inquiétude vague qui se promène sur tout et qui ne trouve rien qui la calme. [8]
La féminité est aussi promesse à la menace de la mélancolie. Plus faible, moins active selon les stéréotypes classiques, la femme risque de perdre goût de l’existence.
Certes, le climat peut aussi engendrer la mélancolie, mais le ciel serein préserve la France qui est épargnée du brouillard alors que ce phénomène atmosphérique pèse lourdement sur l’Angleterre. Dans ce cas aussi, le thème se cristallise autour d’une expression : les Anglais ont le spleen.
Clairement définie chez les adolescents, chez les femmes, chez les Anglais, la mélancolie ne semble pas menacer la belle ordonnance du classicisme et du rationalisme. Et pourtant pour les penseurs du siècle, la mélancolie exalte ou bloque la sensibilité humaine. Marquée par le dogme religieux, obsédée par la faute et le châtiment, ils la jugent destructrice ; libérée de toute norme dogmatique, elle devient bienfaisante et créatrice.
À l’époque romantique, la mélancolie n’est plus une maladie subie mais elle devient pour les écrivains une façon d’être au monde. C’est une réponse digne de leur exil social.
Quel que soit le terme utilisé, celui de mélancolie, celui de mal du siècle, de vague à l’âme, de spleen ou de nausée, il indique une certaine désaffection de l’homme à l’égard d’un profond désir à s’éterniser. Aux confins du romantisme, la mélancolie est non seulement le signe distinctif de l’artiste, mais elle désigne et représente une façon choisie d’être au monde, plus qu’une organisation physiologique. Les romantiques lui consacrent une connotation positive : amour de la rêverie et de la solitude.
Chagrin sans cause, tristesse habituelle, la mélancolie n’est plus une maladie subie, mais choisie. La tristesse de ne pouvoir faire de l’action la sœur du rêve, les écrivains la revendiquent comme un procédé à concevoir l’existence. La mélancolie est une réponse à leur côté marginal et à leur caractère d’exilé. Enfin l’attitude mélancolique est liée à une certaine conception de l’écoulement du temps. Cet intérêt pour le temps n’est pas sans relation avec l’importance de l’archéologie et des questionnements qui suivirent la découverte des villes englouties. La littérature à la fin du siècle est essentiellement celle de la nuit et des tombeaux. Les écrivains retracent des histoires de mélancolie et de mal de vivre. Ils proposent une nouvelle conception esthétique qui installe leur façon d’être au monde dans la représentation romanesque. Les auteurs trouvaient dans le noir de l’encre un remède qui les soignait temporairement de leur déprime en l’inoculant.
Le monde moderne est marqué par le premier conflit mondial. C’est un monde cassé pour les écrivains de l’après-guerre. Différent de la mélancolie du XIXe siècle, un nouveau mal de siècle était né. C’est à Sartre que revient l’honneur de lui avoir donné sa forme. Avec le héros de La Nausée, apparaît une mélancolie distincte de celle du siècle précédent. Lorsque Sartre rapporte son manuscrit à Gaston Gallimard, il propose comme titre Mélancholia, mais le titre final La nausée, a été arrêté en concertation avec l’éditeur. L’œuvre met en scène le drame de « l’être-dans-le-monde », et de « l’inquiétante étrangeté » de l’existence. Par la suite dans toutes les œuvres du philosophe concerné, on découvre cette sourde et pessimiste interrogation sur l’Etre.
Ce drame de l’absurde qui s’affiche sur un fond de mélancolie et de désillusion ne se limite pas uniquement à la création sartrienne. De l’Europe à l’Amérique, en passant par le Maghreb, le XXe siècle a vu la mélancolie poursuivre son travail de muse inventive dans de très nombreux essais et romans. On ne peut dire le nombre exact d’écrivains qui ont combattu, analysé ou simplement dépeint ce mal de siècle. Mais à la lecture de l’une de leurs œuvres, nous constatons que notre époque contemporaine souffre plutôt de dépression. Le mélancolique se désespère de ne pas atteindre un idéal, le dépressif a perdu tout idéal dans cette double relation qui va de l’humeur noire à la perte de toute référence. A l’âge de la mondialisation, des conflits déclarés entre le local et le global, que peut devenir ce mal de siècle inauguré par le progrès et les intérêts financiers ?
Ainsi la mélancolie dévoile deux conceptions : elle est à la fois un dégoût de la vie et une source de création. A travers les âges, elle guide et inspire l’écrivain. Qu’on la considère comme une maladie, un péché ou une volupté, elle accompagne toujours le réflexe d’écrire. Mais considérée davantage comme bénéfique, elle ne finit pas d’instruire, de réapparaître à travers les siècles, de montrer le volet caché de l’être humain c’est-à-dire sa force et ses limites.
Notes de références
[1] Carine Vignes, Du brouillard à la crise de la représentation : vapeurs, brumes et fumée dans la littérature de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, Lille : Atelier national de reproduction des thèses de Lille, 2005, p. 442.
[2] Cette expression nous a été inspirée par le roman de Rachid Mimouni intitulé Une peine à vivre, Paris : Éditions Stock, 1991.
[3] Agnès Verlet, « Ecrire face à l’abîme », in Magazine Littéraire, n° 411, juillet-août 2002, p. 34.
[4] Flaubert, lettre à Louise Colet, 6 ou 7 août 1846. In Correspondance, Paris, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », vol. I, 275.
[5] Jean Roudeaut, « Romantisme : la douleur d’être et d’aimer ». In : Magazine Littéraire hors série n° 8, octobre-novembre 2005, p. 67.
[6] Tahar Ben Jelloun, « Le lent cheminement vers la trappe », dans La dépression: De la mélancolie à la fatigue d’être soi, in Magazine littéraire n° 411, Paris, juillet-août 2002, p. 37.
[7] L’Université Stanford est une université américaine privée.
[8] Raymond Trousson, Denis Diderot, Éditions Tallandier, 2005, p. 39.
Bibliographie.