Le religieux et le surnaturel dans l’écriture de Nina Bouraoui
Ibrahim Belmir
Le religieux et le surnaturel dans l’écriture de Nina Bouraoui
Ibrahim Belmir
Introduction
C’est vers la fin du vingtième siècle qu’est née une littérature écrite par des femmes d’expression française, dont les pratiques et la représentation se remarquent d’une manière évidente. Qu’elle soit française, canadienne, maghrébine, africaine ou vietnamienne; une femme moderne, traditionnelle, musulmane, chrétienne, hétérosexuelle, lesbienne, noire ou blanche, les écrivaines contemporaines d’expression française semblent avoir toutes l’objectif de relater et d’expliquer une expérience et une situation féminines, autrement dit, peindre l’existence des femmes, via des stratégies narratives spécifiques à la gent féminine, et refouler une subjectivité littéraire bien particulière. Les textes de ces écrivaines : romans, récits, journaux, essais, poésies, pièces de théâtre, ou sous autres genres, submergent le lecteur dans un univers qui lui était inaccessible jusqu’à la venue de l’acte de l’écriture de la femme, vu que cet univers était depuis toujours entrepris par les voix narratives et les regards masculins qui dominaient la scène littéraire. Nous assistons donc à la narration d’histoires qui n’ont pas de précédents ni de modèles dans la tradition littéraire française. Sûrement, sous la plume d’une écrivaine d’expression française, « l’histoire de sa vie » se métamorphose et se distingue des motifs de la composition, du ton, du style, du thème, du sujet, et du narrateur rousseauiste ou proustien qui relate et qui juge. Puisque la romancière d’expression française, elle a une autre histoire à révéler.
Yasmina Bouraoui connue sous le pseudonyme de Nina est la fille d’un étudiant algérien et d’une étudiante française. Elle est née à Rennes, où son père (Rachid Bouraoui) a obtenu son doctorat en sciences économiques. Quand elle vient au monde, elle connaîtra quatorze ans de stabilité en Algérie. Appelée à la vie nomade par les fonctions de son père dans la Banque Mondiale et le Fond Monétaire Internationale, la jeune Bouraoui découvre assez tard sa patrie, avec un sentiment d’amour et de répulsion dans sa mémoire. À partir de vingt-quatre ans, elle raconte donc, avec enthousiasme, presque tout ce qui compte pour elle dans ses romans. La fille métisse reste pendant ces vingt dernières années l’auteure incontestable de quinze récits, dont deux lui ont valu deux prix littéraires.
L’écrivain a grandi loin de son pays. Elle n’y a séjourné que quelques années, avant de choisir de nouveau un exil involontaire et prolongé. Pour la critique, cet écrivain ne cesse de voyager partout dans le monde. Cette expérience de pérégrination lui a permis de devenir l’une des fortes voix de la littérature d’expression française. Son œuvre révèle à la fois une réflexion constante sur l’Algérie et un intérêt profond pour des thèmes universels. C’est une figure très représentative de la littérature d’expression française, pétrie de cultures diverses, elle reflète parfaitement son siècle où la culture n’a plus de frontières. La religion a une place très importante dans l’écriture de Nina Bouraoui puisqu’elle revient souvent au coran et à la bible pour parler de la genèse de l’homme et de l’apocalypse.
1. Le religieux dans l’écriture de Nina Bouraoui
Nina Bouraoui réclame tout au long de ses ouvrages son identité arabo-musulmane. Elle dévoile aussi l’importance de la tradition algérienne, de la religion musulmane et de la langue arabe dans l’épanouissement de son écriture. Elle s’inspire des contes, des récits racontés par ses parents et par le récit coranique qu’elle réécrit ou dont elle fait souvent référence. Ainsi nous lisons :
Nous venions de la terre et elle nous garderait, pour toujours. Et les poussières ça n'existait pas. Parce que la terre était aussi faite des hommes et donc des âmes, de ce qui reste (2011 : 178).
Il s’agit en effet de la réécriture consécutive des versets 10, 26, 27, 14 de la Sourate (55) Ar-Rahman. Il y a ici une réécriture sémantique de ces versets qui peuvent être interprétés et rapprochés de la formule rituelle du « Mercredi des Cendres ». Les deux textes expliquent aux croyants et aux mécréants le sort réservé respectivement à chacun d’eux : le paradis ou la chute aux enfers. Quant à Bouraoui qui commence à évoquer de la genèse de l’homme, elle transforme le récit théologique pour signifier que l’essence de l’homme est la terre, et celle-ci forme un seul corps avec l’être humain gardant ainsi sa mémoire, ses amours, ses joies et ses regrets :
Tout n'était pas vain. La vie. La vie avait un sens. Serrée dans une patrie, cela m'allait bien, une bonne couverture contre les aléas ou les mauvaises choses. Et la patrie était bien plus qu'une idée. C'était une envie. Et cela venait de la chair. C'est-à-dire de ce qui existe. (2011: 179)
Nous observons que la narration se réalise par le recours à l’imparfait, c’est l’auteur qui prend le relais pour nous annoncer qu’elle ne regrette pas ce qu’elle a vécu en Algérie, ce qui n'a pas trait à son imagination ou n’est pas une divagation onirique. Bouraoui nous rapporte sa partie incarnée dans le sol algérien. Elle nous relate non pas la vie d’une seule personne, mais sa voix devient plurielle. Si elle s’attache à son identité arabe et algérienne, ce ne sera que le cas de sa narratrice qui se relie à cet espace qui abrite le corps de Sami ; car en Algérie chaque citoyen a perdu un être cher pendant ou après la guerre d’indépendance. La terre devient l’épitaphe où est gravée toute une mémoire collective et par extension toute la nation arabe a vécu et vivra ce deuil, puisque Bouraoui nous situe au début des années 80 du XXe siècle où l’Algérie connaîtra d’autres chagrins et même les peuples attendent pendant cette époque avec méfiance les aléas de la crise entre les États-Unis d’Amérique et l’Iran puis les infortunes de la guerre entre l’Irak et l’Iran.
En décrivant tous ces événements politiques et historiques, Bouraoui, annonce le châtiment réservé aux hommes qui n’ont pas choisi le chemin de la paix. Elle montre ainsi que l’homme est en quête perpétuelle du pouvoir en encourageant les guerres, les destructions et en condamnant des innocents. Bouraoui revient aussi récit coranique en décrivant la punition divine qui s’abattra sur les hommes qui sont la cause de la ruine des peuples. Elle décrit ce châtiment comme une apocalypse qui rappellera à l’être humain sa place dans l’univers.
L’écrivaine dévoile une nouvelle facette du coran en parlant d’un événement qui se rapporte au début de la dernière décennie du XXe siècle :
je me suis souvenue de cette histoire du commandant Cousteau qui croyait au Coran parce qu'il avait trouvé une source d'eau douce qui coulait dans la mer. Et ça c'était écrit dans les Ecritures. (2011: 179)
Loin de discuter la véracité de la conversion du commandant Cousteau qui a suscité tant de débats, après la découverte de l’Isthme au début des années 90 du XXe siècle, à notre connaissance, ce n’est que le texte coranique et essentiellement les versets 19 et 20 de la Sourate (55) Ar-Rahman qui aborde le phénomène de l’Isthme, ce courant maritime d’eau douce qui sépare les mers. Dans les autres textes théologiques, ce phénomène est décrit comme une étroite bande de terre qui sépare deux mers ou deux golfes. Ce qui implique que Bouraoui puise dans le Coran comme elle l’atteste. Bouraoui transforme cette description pour créer du surnaturel en associant le divin avec les extraterrestres. La description du jet de feu et de fumée ou de cuivre fondu dans le Coran devient dans le roman un danger qui plane sur les habitants innombrables que Bouraoui associe à « la bombe atomique […] nous allions tous exploser » (2011: 179) dit-elle.
Ces frappes n’acquièrent de sens que dans le passage où Bouraoui revient toujours à cette relation entre le corps de l’être humain et la terre. Par la voix d’Alya, elle fait un mauvais présage :
Nous allons vers une guerre sans nom, mais qui sera quand même une guerre. Une guerre faite du sang des pères et une guerre faite du sang des frères. Ce qui veut dire que ça sera une guerre de notre terre et sur notre terre. Et je trouve que ce sera la guerre la plus dure. Parce que ce sera une guerre sans véritables ennemis. (2011: 115)
Le père d’Alya, dissertant sur l’avenir du pays, voit qu’il y a un long chemin qui se déploie devant les nouvelles générations d’après l’indépendance qui doivent toujours restituer la mémoire des « moudjahidines » (2011: 178). Ce terme a une double connotation, il réfère aux maquisards algériens, aux résistants afghans pendant l’invasion soviétique de qui coïncide avec les dates existantes dans le récit. Ce nom sera aussi attribué aux opposants islamistes contre le régime militaire algérien pendant la dernière décennie du XXe siècle.
Bouraoui nous renvoie dans le texte à plusieurs conflits armés, elle part du ludique vers le lubrique. La première scène de guerre est accompagnée par un fond musical de 1986 des Beatles. Alya et Sami écoutent une chanson pour enfant « Yellow Submarine » dont la thématique reste la guerre. Les deux personnages jouent au stratagème de la Seconde Guerre mondiale, ils préparent leur arsenal militaire, car Sami est convaincu que la fin du monde approche donc il faut apprendre à se défendre (2011: 21). La deuxième scène de guerre ne diffère en rien de la première, à part que maintenant ils ne fabriquent pas d’avions, mais ils imaginent la guerre en écoutant le son de l’hélicoptère qui sert de matière d’entrée à la chanson « Another Brick In The Wall » de Pink Floyd. Toujours le morceau musical est en accord avec le sujet de la narration, le thème de la chanson reflète l’exploitation des élèves d’un établissement scolaire qui devient un champ de guerre après leur soulèvement (2011: 46-47).
2. Religion et marginalisation
Dans La voyeuse interdite, la narratrice se présente sous l’égide d’un « je » qui « dirait » (1991 : 9) une histoire d’une rue qui se dissocie de la ville d’Alger. Nous dénouons facilement le fil d’Ariane pour détecter la double fonction de Nina Bouraoui, celle de narratrice qui dit « je » et celui de l’héroïne Fikria. L’identification du système sylleptique nous informe que la première personne sujet s’identifie à une « femme cachée derrière sa fenêtre » (Loc. cit). Elle établit à travers ce procédé rhétorique une correspondance entre le « je », la femme, la rue, mais, il se rattache également à toutes les femmes « je fais corps avec elle [la rue] je fais corps avec ces filles des maisons voisines » (1991 : 11). Nous pouvons déduire que le « je »fusionne et fais corps avec la femme au sens propre du terme. L’instance narrative s’énonce comme le porte-parole des « moresques » (Loc. cit) au féminin. L’amplification de la femme au pluriel l’inscrit dans une double dimension, celle du statut de la femme, entre autre, celui de l’opposition à la femme. Toutes les femmes ont une destinée unique qui marque la stagnation du temps entre le passé et le future. Elles sont emprisonnées dans un temps cyclique sans effet postérieur sur leur état :
mon avenir est inscrit sur les yeux sans couleur de ma mère et les corps aux formes monstrueuses de mes sœurs : parfaites incarnations du devenir de toutes les femmes cloîtrées (1991 : 16)
La narratrice de La voyeuse interdite essaye, par ce jeu de répétition et d’allitération, de sortir de cette stagnation au niveau du texte. Subséquemment, cette rupture persiste, elle est de l’ordre du calendrier d’où le contraste entre le calendrier hégirien et grégorien porteur de sens. L’an 1380 de l’hégire ne correspond pas exactement à l’année soixante-dix, mais à dix ans avant. Les hommes sont enfermés dans les revers de l’indépendance. Ils luttent contre l’occupant français dans la conception d’une guerre sainte. La guerre de libération d’Algérie se comprend à cette date de l’hégire. Aussi cette société masculine est-elle divisée entre une religion islamique désarticulée et un modernisme marxiste qui cultive la mode du pantalon « braguette » (1991 : 64) qui envahit le monde dans les années soixante du XXe siècle. De cela, la société algérienne favorise et cultive une mentalité islamique disloquée et une modernité sexuelle. Ainsi, la narratrice dresse un écart chronologique de dix ans entre la société masculine et féminine. L’intéligencia féminine déclare la fin de la période du règne des mâles et l’heure de l’épuisement, la femme perçoit ce besoin de regagner l’Occident. Il serait difficile de marquer la signification et la frontière limitrophe entre ces deux dates. Si Bouraoui se fige à répéter que la stagnation est en gestation d’après quelques faits stylistiques, elle veut ajouter également un sentiment de révolution dont nous pourrons voir les causes dans ce phénomène de mutations importantes qu’a connues la société occidentale pendant les années soixante-dix. Cette date de l’ère féminine correspond à l’avènement de la libération de la femme et à la naissance du mouvement féministe. L’auteur, par se décalage entre les deux calendriers chrétien et musulman, veut tirer profit et inscrire la femme dans la modernité ou plutôt dans le postmoderne, qui favorise une société en évolution.
Un raisonnement a priori nous fait savoir que Nina Bouraoui cultive l’altérité. Elle perçoit un paradigme relationnel et d’opposition entre le Moi féminin et l’Autre masculin. Cet autre se démarque du système référentiel d’un Moi individuel et collectif. L’inventaire de la taxinomie inhérente aux références idéologiques constitue l’altérité du Moi par rapport à l’autre, ce procède est inévitable chez l’auteur.
3. Le surnaturel dans l’écriture de Nina Bouraoui
Dans un autre texte, Bouraoui nous transmet quelques aspects du conte relatif à la tradition magrébine. Dans Sauvage nous ne comptons que trois aspects : la réincarnation des morts dans les corps des animaux (2011: 171, 177, 196-197) l’invocation des mânes par le jeu de verre (2011: 20, 32, 42-44, 171, 175, 178, 209, 216) et la disparition inexpliquée de Sami dans la forêt qui occupe tout le texte et qui engendre les deux premiers aspects. Ces éléments du conte magrébin marquent ce roman par leur aspect surnaturel. Nous observons alors l’absence d’une morphologie du conte dans le roman, mais nous remarquons qu’il est affecté par la tradition orale et par le sujet même de quelques contes maghrébins. De plus, les éléments du surnaturel qui appartiennent à la mythologie, dont font partie les dieux, les héros surhumains et la tératologie se métamorphosent chez Bouraoui et prennent d’autres aspects. C’est la pensée et la personnalité d’Alya qui émerge cet univers surnaturel dans le texte. Ce sont les questions du personnage qui viendront alimenter cet aspect. Le milieu qui est le Mitidja dans lequel ce personnage observe et traque les souvenirs et les entités de Sami après sa disparition qui deviennent une réserve faunique étrange. Alya considère donc que le surnaturel existe après la disparition de son amour de jeunesse, sinon de la même manière, du moins tout autant que naturelle, et qui se laisse penser, appréhender et étudier l’absence de Sami selon les principes de la punition divine et de l’observation menée par les extraterrestres sur la race humaine, et dont s’ajoute les prophéties de la mère de Sami quant à une future guerre distractive.
Nous étions en 1979, Bouraoui nous amène au bord des années 60 du siècle précédent pour dresser une autre similitude. Il s’agit du même processus, Alya nous rapporte que son feu oncle est parti au maquis, avant de disparaître il avait chargé quelqu’un de passer une chanson d'Abdel Wahab pour son père (2011: 87-88). De ce fait, Bouraoui, par la mnémotechnique et le souvenir engendré par l’ouïe, dresse l’aspect surnaturel, il est un signe des disparus. Elle joue sur l’attachement émotionnel, pour créer cette atmosphère extraordinaire puisqu’on attend toujours un signe de la part du disparu (soit pour le retrouver ou l’enterrer). Le deuil du père se fait par la chanson classique arabe quand il se rappelle son adolescence avec son frère qui interprétait les chansons de Mohamed Abdel Wahab sur la terrasse de leur maison durant l’été. Probablement le père se souvient des années 40 du XXe siècle. Alya, l’adolescente des années 80 ne sait pas définir le deuil. La narratrice porte en elle la culpabilité de la disparition de Sami dont les explications restent de l’ordre du surnaturel. Étrangement elle nous propulse vers une autre voie elle refuse d’admettre que Sami est porté disparu comme son oncle, d’exprimer la ressemblance entre sa peine et celle de son père. Alors, elle fait intervenir une autre solution, c’est que Sami a immigré clandestinement vers l’Europe, « vers l'Eldorado » (2011: 88). Mais sa mère est française et n’est-il pas juridiquement possible pour un enfant métis d’entrer au territoire français ou européen seulement avec son passeport ? Bouraoui parle-t-elle de la situation de la jeunesse algérienne à l’époque des années 80 ou au début du XXIe siècle qui coïncide avec la visite de son père en France après le dernier séisme d’Algérie ? Par un temps fondu de la musique française de Serge Reggiani et de Léo Ferré, la narratrice nous rappelle qu’elle quittera avec sa famille (essentiellement sa mère) l’Algérie vers un autre pays pour commencer une nouvelle vie :
Un jour je quitterai ce pays, pour un autre pays où je serai une autre, mais juste de l'extérieur. Une autre pour les autres, pas une autre pour moi-même, et de cela je serai toujours consciente, et ce sera comme une forme de fidélité, de ne pas perdre mon image ou ma première image. (2011: 89)
La probabilité est formulée par le recours au futur simple pour marquer ce qu’elle envisage ; une action qui se passera dans l’avenir proche. Alya est métisse comme l’auteur, quittera-t-elle aussi l’Algérie comme Bouraoui en 1981 ? Bouraoui avoue à Pierre-Louis Basse qu’elle a conçu le personnage d’Alya à partir de sa personnalité à elle. Elle s’est servie de son adolescence pour construire un être de papier. L’héroïne ressemble à l’auteur, comme l’annonce Bouraoui dans son entretien avec Pierre-Louis Basse « elle pose des questions alors elle n’a pas des réponses en cela elle me [Bouraoui] ressemble, moi je ne veux pas du tout des réponses au monde dans lequel je vis ». L’auteur justifie cette ressemblance par le fait que dans le roman tout se mélange entre réalité et fiction.
Les éléments surnaturels appartiennent eux aussi à l’univers classique du récit fantastique. La menace vient continuellement de l’ombre, dans Sauvage nous lisons à maintes reprises que la fin du monde est marquée par ce décor, et de cette ambiance confortable et comme intemporelle, Alya pense que le monde serait englouti par « un trou noir » (2011:102). Ce décor et cette ambiance, qui pourraient passer pour de simples conventions, ont alors, comme nous le voyons, une grande importance dans le fondement même de ce récit puisque l’explication à certains moments de la disparition de Sami n’est défaite que par le fait qu’il était absorbé par une masse noire (2011: 75). Dans Avant les hommes, Sami apparaît comme un simple protagoniste sans actions comme dans Sauvage, il est présenté au lecteur comme un personnage sériel, « qui a disparu [aussi] dans le trou noir de l'été. » (2006 :15) puisqu’il a préféré une fille à Jérémie.
Pour avoir une réponse à la disparition présumée et inexpliquée de Sami, Sauvage nous permet de nous référer au fragment suivant :
Il [Sami] avait envie de partir loin en Amérique, puis il est allé dans la chambre de ses parents et il est revenu avec un revolver, il a dit que le revolver appartenait à son père et qu'il n'était pas chargé, que c'était juste comme ça, un objet, un objet de collection, et peut-être un jour une arme pour se défendre, mais pas pour l'instant. Son père ne s'en servait jamais, et n'avait jamais acheté de balles; mais là j'ai compris que Sami n'était pas comme moi, qu'il aimait la mort alors que moi je préférais la vie. (2011: 190).
Le fait que Sami a quitté le pays ainsi que ses parents (2011 : 120) nous fait penser au Jours du séisme. Les deux protagonistes (Sami et Arslan) partagent quelques caractéristiques, comme nous l’avons montré, ainsi nous pouvons dire qu’il s’agit de la même figure maquillée de différentes façons selon les vœux de Bouraoui et les exigences de ses récits. À l’excipit du Jours du séisme la narratrice nous dévoile le départ de la famille d’Arslan vers un pays étranger comme c’était déjà le cas dans Garçon Manqué quand la famille d’Amin quitta l’Algérie vers la France. Il pourrait que le personnage de Sami suivra le même cheminement que Bouraoui a choisi pour ses personnages dans ses romans antérieurs. Cette hypothèse est plausible lorsqu’à la première partie de la citation, une deuxième apparaît quand l’auteur par la voix de sa narratrice dit que Sami « aimait la mort ». Ainsi, ce fragment pourrait être lu dans le deuxième sens de « moudjahidine » qu’il acquiert pendant la guerre d’Afghanistan contre URSS. Nous proposons cette lecture de la disparition puisque la guerre des enfants est encadrée implicitement par la découverte de l’Isthme par Jacques-Yves Cousteau au début des années 90 du XXe siècle, la deuxième raison vient du fait que la disparition de Sami est liée à la venue de la grand-mère en Algérie et le lieu de la disparition apparaît dans la photographie familiale. En effet, comme nous l’avons signalé, ce cliché est monté de toutes pièces dans Mes mauvaises pensées et exactement ce souvenir est accompagné par un discours politique dans ce même texte quand son grand-père lors d’un déjeuner « parle de l'Afrique, de l'Irak, du Maghreb, [et] a peur de tout » (2005 :154), ces éléments adjoints au fait que ce texte autobiographique édité en 2005 où l’auteur relate ses journées d’écrivain et ses séances chez son psychiatre (au début du XXIe siècle). Aussi le roman contient-il une autre vérité que nous avons signalée quand Bouraoui parlait du dernier séisme d’Alger en 2003. Ces dates (1990-2003) marquent le début et la fin de la guerre civile dans son pays d’origine. La bataille des enfants a eu à l’Assekrem, lieu aussi de l’accroissement des jihadistes, et le personnage de Sami est porté disparu dans le relief côtier de la Mitidja non loin du monastère trappiste qui accueillait les moines de Tibhirine assassinés en 1996. Il est fort probable que Bouraoui fait un clin d’œil à la politique algérienne ; déjà en 1999 elle parlait d’un conflit dans l’abstraction des réalités (1999 : 56), d’une Algérie qui chavirait vers une guerre sans nom, mais qui sera faite du sang des pères et des frères, c’est une guerre sans véritables ennemis (2011 : 115).
Conclusion :
Nina Bouraoui revient aux textes religieux en reprenant les épisodes de la genèse et de l’apocalypse. Elle réécrit ainsi quelques passages de la bible et du coran et dévoile le malheur qui s’battra sur l’humanité. Ces malheurs sont causés par l’homme lui-même puisqu’il détruit par les guerres le monde où il vit. L’écrivaine montre aussi que l’homme a refusé de suivre le chemin divin vers le salut et a choisi de conquérir le monde. Elle rappelle ainsi en revenant à la bible et au coran le châtiment divin qui touchera tous ceux qui encouragent les guerres et les atrocités. En revenant au discours religieux, l’écrivaine condamne la politique mondiale, les guerres et les actes de terrorismes. Elle explique aussi que l’islam prône la paix, la liberté d’expression.
Bibliographie :
Corpus :
Bouraoui, Nina. 1991. La voyeuse interdite. Paris : Gallimard.
……………………. 1999. Le jour du séisme. Paris : Stock.
……………………. 2005. Mes mauvaises pensées. Paris : Gallimard.
……………………. 2008. Appelez-moi par mon prénom. Paris : Stock.
……………………. 2011. Sauvage. Paris: Stock.
Références :
Atallah, Mokhtar. 2012. Etudes littéraires algériennes - Albert Camus - Nina Bouraoui - Boualem Sansal - Ahmed Kalouaz. Paris : L'Harmattan.
Husung, Kirsten. 2014. Hybridité et genre chez Assia Djebar et Nina Bouraoui. Paris : L'Harmattan.
Trudy, Agar-Mendousse. 2006. Violence et créativité de l'écriture algérienne au féminin. Paris : L'Harmattan.
Entretien avec Pierre-Louis Basse, Nina Bouraoui, Sauvage, Le livre du soir, Europe1, 13/05/2011, de 21h30 à 21h42.