L’inspecteur Ali en proie à la mélancolie
Analyse de la clausule de « L’homme qui venait du passé » de Driss Chraïbi
Azeddine Moubtassim
L’inspecteur Ali en proie à la mélancolie
Analyse de la clausule de « L’homme qui venait du passé » de Driss Chraïbi
Azeddine Moubtassim
Introduction
Ce travail a un double objectif : le premier est un essai de réponse à la question de Jean Starobinski (comment parle le mélancolique ?) en sondant le discours de l’inspecteur Ali, personnage principal de L’homme qui venait du passé de Driss Chraïbi ; et le second est l’étude de la mélancolie chez ce même personnage afin de montrer comment l’écriture de l’état mélancolique parvient à ébranler la conscience du lecteur et l’invite à partager avec l’auteur sa propre façon de percevoir le monde. Pour l’atteinte de ce double objectif, la clausule du roman s’est imposée d’elle-même comme matériau propice à l’analyse : d’une part, parce qu’elle est l’espace où les marques distinctives de la mélancolie sont les plus manifestes et, d’autre part, parce qu’elle représente une synthèse des points de vue de l’auteur à travers lesquels est exposée distinctement sa manière de percevoir le monde.
L’étude s’inscrit dans une perspective dont l’outil d’analyse est un schéma qui combine quelques notions empruntées à la psychanalyse. La trame de ce schéma est composée de la manière suivante : au début il y a la perte d’un objet auquel tient le personnage, s’ensuit le deuil qui en résulte et une mélancolie qui s’empare de l’endeuillé ; enfin, le suicide symbolique du personnage. La partie la plus significative du schéma élaboré repose sur le travail de deuil en tant qu’action génératrice de la mélancolie. Ainsi, à travers le discours de l’inspecteur Ali, il y a une mise en exergue du travail de deuil dont les principes s’apparentent à ceux définis par la psychanalyste Janine Pillot[2] et qui se résument en ceci :
Le psychologue Robert Asseo précise qu’en « bonne logique, plus un concept gagne en extension, plus il restreint sa compréhension. La question se pose donc de savoir si tel est [sic], ou non, le cas […] pour le terme de « mélancolie »[3]». De l’avis des spécialistes, la notion de mélancolie ne surprend pas par son ambiguïté. En effet, vu le nombre important des significations que la notion de mélancolie a accumulées à travers les siècles et les époques culturelles, il s’avère difficile d’éluder l’écueil de sa complexité et de sa polysémie. A la lecture de la clausule de L’homme qui venait du passé, la notion de mélancolie semble regrouper une panoplie de signes distinctifs dénotant des sentiments de tristesse, d’amertume, d’indignation et de révolte. Ces sentiments sont mis en exergue à travers la perte, le deuil et le travail de deuil et traduisent à la fois la réaction du personnage vis-à-vis du monde qui l’entoure et le rapport qu’il entretient avec lui.
Avant la clausule
Oussama Ben Laden est retrouvé mort dans le puits d’un riyad à Marrakech. L’inspecteur Ali, personnage principal du roman, est dépêché en catastrophe pour étouffer l’affaire car il s’agit d’un assassinat qui pourrait être à l’origine d’un scandale diplomatique.
L’inspecteur Ali mène deux enquêtes parallèles : l’enquête officielle dont il se charge afin d’étouffer l’affaire du meurtre et une contre-enquête personnelle qui lui permet de mettre la main sur la fortune de Ben Laden et sur une liste contenant les noms des terroristes du réseau Al Qaïda. A la fin de sa contre-enquête, il livre une partie de ladite liste aux services de renseignement occidentaux et garde l’autre partie pour constituer son propre réseau terroriste.
Rencontre au carrefour de la mélancolie
La clausule de L’homme qui venait du passé est une scène où la rencontre du personnage principal et du narrateur a lieu dans le bureau de celui-ci. Il s’agit d’un face à face imposé par l’inspecteur Ali. Il est entré dans le bureau, sans frapper. « A pris un siège couvert de journaux et de revues[4]». « J’ai besoin de te parler [5]», dit-il au narrateur. Cette irruption est un prélude à la parole. Le besoin de parler chez le personnage a quelque chose de pathologique. Son discours le prouvera tout au long de la clausule.
Dès le début, le cadre spatio-temporel offre d’ors et déjà un signe avant coureur de la mélancolie qui va régner dans toute cette dernière partie du récit. L’espace est un lieu clos, un lieu d’étude et de lecture. Un espace qui respire la solitude et l’ennui. Depuis l’étude menée par Robert Burton dans son Anatomie de la Mélancolie[6], notamment dans sa première partie où il traite de l’amour de l'érudition ou de l’abus d'étude avec une digression sur la misère des hommes de lettres et la raison de la mélancolie des muses, beaucoup de spécialistes s’accordent sur le fait que l’état de mélancolie est souvent lié aux études et à la réflexion. « C’est la maladie de la culture[7]» dit Yves Hersant.
Driss Chraïbi renforce cette idée par l’acte de lecture : au moment où l’inspecteur Ali entre dans le bureau, le narrateur referme le recueil de poèmes qu’il était en train de lire. C’est un recueil de Stéphane Mallarmé. Les premiers vers d’un poème sont cités : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. Fuir, là-bas, fuir…[8]». Il s’agit du poème intitulé « Brise marine » qui exprime l’obsession de la fuite et le refus du réel immédiat. Le dégoût du présent et l’appel irrésistible du large. C’est en somme le refus de l’environnement actuel.
Le temps choisi par l’auteur est le soir. Ceci ajoute une touche de solitude et de mélancolie à l’atmosphère dans laquelle baigne le narrateur et où le personnage va venir l’accompagner et lui parler. Le narrateur est en fin de compte un mélancolique qui rumine sa solitude dans son bureau.
Vient le tour du personnage. Le narrateur le présente comme quelqu’un qui est rongé par la lassitude : il « avait l’air fatigué, épuisé, tel un homme qui aurait oublié depuis longtemps de dormir[9]». Et l’on sait que l’insomnie attise la mélancolie. « Sur son visage passent des ombres, des inquiétudes, des expressions de douleur[10]». Une brève description de l’état de l’inspecteur Ali dépeint un personnage martyrisé par la douleur. Sa mélancolie a pour origine ce qu’il a vécu lorsqu’il menait sa contre-enquête. Il a fini par prendre conscience d’une grande vérité dont Oussama Ben Laden était l’élément déclencheur. Une conscience du monde tel qu’il est et de l’écart qu’il présente par rapport à celui auquel il a toujours rêvé.
L’inspecteur Ali va parler durant toute la rencontre. Le narrateur ne fera que l’écouter. L’on voit alors le personnage dialoguer avec le silence matérialisé devant lui en la personne du narrateur : il y a une douleur qui crie et une autre tapie dans le silence. L’inspecteur Ali, déballe tout ce qu’il a en lui, sans retenue. Son besoin de parler a quelque chose de pathologique. Selon Freud, le mélancolique « s’épanche auprès d’autrui de façon importune, trouvant satisfaction à s’exposer nu[11]». Ce face-à-face entre les deux protagonistes est en définitive un lancinant moment de mélancolie.
Perte d’un idéal, perte du moi
Le discours de l’inspecteur Ali commence par la déclaration d’une perte : la perte de soi, de son identité, de la nature-même de son être. « Je ne sais plus qui je suis ou ce que je suis. J’ai perdu mes repères, par la faute d’un homme du nom d’Oussama Ben Laden[12]», dit-il au narrateur. Mais elle a pour origine une autre perte. C’est la perte d’un idéal. Un ensemble de valeurs auxquelles le personnage est attaché et dont la disparition provoque fatalement un état de mélancolie. En comparant le deuil à la mélancolie, nous retrouvons ce que Freud nous apprend à ce sujet : « l’analogie avec le deuil nous amenait à conclure que le mélancolique avait subi une perte concernant l’objet ; ce qui ressort de ses dires, c’est une perte concernant son moi[13]».
L’inspecteur Ali va par la suite en effet, s’enfoncer dans le deuil et la mélancolie à cause de cette perte. Et là, Hélène Petitpierre, dans son article sur La Mélancolie au miroir de Jean Starobinski, précise que « c’est le sujet lui-même qui devient autre pour lui-même dans un étrange vide[14]». Entre le personnage et le monde il y a donc un vide à combler. C’est le vide occasionné par la perte d’un idéal, des valeurs qui, pour lui, font de l’homme ce qu’il devrait humainement être et, du coup, la perte du moi lui-même. Parlant du monde arabo-musulman, l’inspecteur Ali déclare : « Nous sommes morts depuis des siècles, parce que nous sommes veules[15]», ou encore : « Pendant des années et des années, tu as magnifié le passé. Mais nous n’aurons jamais d’autre avenir que ce passé-là. Et en plus, il est biseauté, pipé, creux de mots creux[16]». Derrière ces mots, les pertes mettent en exergue deux mondes antagonistes qui s’opposent chez le personnage : un monde intérieur et un autre extérieur. Selon Starobinski, « l’approche plus cruelle de ces pertes met en lumière l’inadéquation du monde intérieur au monde extérieur[17]», chose qui semble accentuer la mélancolie du personnage en lui faisant vivre une « amertume refluante comme venant de privation ou de désespérance[18]».
La perte des valeurs auxquelles tient l’inspecteur Ali et par la suite celle de sa propre identité, représentent une plate-forme au deuil et au travail de deuil qui vont se profiler tout au long de son discours dans la clausule. Driss Chraïbi nous amène ainsi à la rencontre d’un personnage déshérité de l’idéal humaniste qui le hante, ce qui constitue une raison crédible à sa mélancolie.
Deuil, mélancolie et suicide
Sigmund Freud précise que « le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction à sa place, la patrie, la liberté, un idéal, etc.[19]» et met en exergue la relation entre cet état et la mélancolie en les qualifiant d’indissociables. Pour sa part, Julia Kristeva renforce cette position en associant directement la mélancolie au deuil comme perte de l’objet[20]. Ainsi, le travail de deuil, phase psychique inéluctable en pareille occurrence, sera accompagné d’attitudes caractérisant l’état de mélancolie chez l’inspecteur Ali.
Dans la Clausule de L’homme qui venait du passé, le travail de deuil se manifeste après la perte de l’idéal qui renvoie à l’idée de la propre perte du personnage et à l’angoisse qu’elle provoque. Ceci tel qu’il est mis en relief dans le discours de l’inspecteur Ali, semble s’adapter au schéma de Janine Pillot qui le décompose en trois phases distinctes mais liées successivement l’une à l’autre.
La première phase est la prise de conscience et la reconnaissance de la perte. En effet, dans le texte, l’inspecteur Ali dit : « Au terme d’une longue carrière, je me trouve bloqué dans mon job et dans ma vie intime et personnelle. C’est ce satané Ben Laden qui a bouleversé les bases et les fondements de mon existence[21]» et plus loin : « il m’a remué en tant qu’homme et non en tant que flic[22]». Pour ce qui est de la société arabo-musulmane, il raconte qu’elle est constituée d’« un milliard de frères, de l’océan Atlantique à l’océan Indien – des frères en paroles, c’est-à-dire du gosier aux lèvres, mais jamais parties du cœur humain[23]».
Comme l’explique Freud, le rapport exclusif à l’objet perdu caractérise le travail de deuil dans le cas du deuil, mais dans le cas de la mélancolie, l’ombre est jetée sur le moi et c’est le moi qui souffre d’une perte induite par la perte de l’objet qui suscite le deuil. En revanche, et à partir de l’analyse du personnage dans la clausule de L’homme qui venait du passé, ce qui ressort de l’idée de Freud, c’est que l’expression « travail de deuil », peut s’appliquer avec beaucoup plus de pertinence à la mélancolie. L’inspecteur Ali est donc conscient que la perte de son moi, qui est liée à la perte de son idéal et que la mélancolie qui le tourmente en est la conséquence.
La seconde phase du travail de deuil vise à mettre en relief la souffrance à travers une réaction de tristesse et d’agressivité. Quand il reçoit malgré lui l’inspecteur Ali, le narrateur remarque effectivement que « Sur son visage passent des ombres, des inquiétudes, des expressions de douleur. Quelque chose le brûle de l’intérieur, une réalité cinglante. Dans le creux des silences, il y a une tourmente qui hurle[24]». En parlant des mélancoliques, Freud dit que « les réactions de leur comportement proviennent encore d’une constellation psychique qui était celle de la révolte, constellation qu’un certain processus a fait ensuite évoluer vers l’accablement mélancolique[25] ». Plus loin, des réactions d’agressivité et de révolte se font sentir à travers les mots du personnage. En parlant du frère du narrateur, il dit : « Moi, j’aurais cassé la gueule à cet arabe[26]». De plus, les provocations verbales sont très présentes dans le discours de l’inspecteur Ali : « Nos chefs d’Etat se réunissent de temps à autre en frères, Ligue arabe, OPEP, Conférence islamique. Il en ressort quoi ? Concrètement ? Des vœux pieux, des décisions verbeuses, autant dire du vent [27]». Puis il se met à critiquer le Maroc et son peuple « qui courbe le dos et tend ses mains ouvertes en direction d’Allah, attendant qu’il veuille bien déverser un peu de sa pluie pour étancher la soif de la terre, et un peu de sa baraka pour étancher la soif atroce des cœurs et des âmes[28]». Enfin, à un moment donné le personnage déclare ouvertement son sentiment de révolte : « Je suis révolté, révolté, REVOLTÉ[29]», thème que Chraïbi a toujours développé depuis Le Passé simple, son premier roman. Ainsi, les paroles de l’inspecteur Ali, allant de la simple phrase dénotant la tristesse au cri de révolte, traduisent une grande souffrance qui le taraude et l’enfonce de plus en plus dans sa mélancolie.
La troisième phase concerne la reconstruction susceptible de combler le vide dû à la perte. Dans ce sens, le personnage tente de se réinvestir sur le plan psychique et de réinvestir son environnement. Il décide de remplacer d’abord la perte par une présence intérieure. Cette présence est pour lui le rêve d’un monde meilleur. Ensuite, dans la réalité du personnage, ce rêve va se traduire en action. « Je n’ai pas la foi, je ne vais pas agir au nom de l’islam, mais au nom des hommes[30]», dit-il au narrateur. Il a donc livré une partie de la liste contenant les noms des membres du réseau Al Qaïda aux services de renseignement occidentaux (celle des têtes brûlées) et gardé l’autre partie (celle des têtes froides) pour constituer son propre réseau de terroristes. Par le biais de ce réseau, il compte mener une lutte au sein même du monde arabo-musulman, charger ses hommes de s’occuper des dirigeants. « Ils n’attendent qu’un signe de moi pour nous débarrasser de ces présidents et de ces rois dont certains se réclament de droit divin[31]». Selon lui, son action mettrait fin à la corruption, au népotisme et au clientélisme. Elle permettrait de nettoyer devant la porte du monde arabo-musulman.
C’est cette action qui est censée assurer la reconstruction qui achève le travail de deuil chez l’inspecteur Ali, mais il n’en est rien.
La reconstruction échoue et le travail de deuil demeure inaccompli. L’inspecteur Ali a du mal à combler le vide produit en lui par la perte de son idéal. Il ne peut pas mettre son projet à exécution. Il s’interroge. Il est à la croisée des chemins. Il est désemparé car quelque chose l’empêche d’aller de l’avant. Il prend conscience que le pouvoir qu’il détient en tant que chef de la police criminelle est à l’origine de son malheur. Cela l’engouffre dans un dilemme angoissant. Quand on a une « parcelle de pouvoir » dans un système corrompu, on ne peut être que corrompu. Cette prise de conscience est sans appel : tant qu’il est au pouvoir, il ne peut mener à bien son projet. « Je suis aux abois, incapable de résoudre ce qui se passe dans ma tête[32]». Dans sa salle de bains, l’inspecteur Ali se regarde dans le miroir. L’image qu’il voit en face de lui est celle d’un homme qui a vingt ans de plus : un ministre aux tempes grisonnantes et dont la flamme des yeux est éteinte, les convictions émoussées. Il applique la loi du système. Il ne s’interroge plus et ne se remet plus en question. Il est heureux et béat. Mais c’est une image qui le révolte. Dans pareille situation, Freud explique que « nous voyons le moi se déprécier et faire rage contre lui-même[33] »
Dans ce sens, le psychanalyste Josick Mingam nous offre une idée qui conforte ce qui arrive à l’inspecteur Ali : « Nous savons que le mélancolique n’ayant pu [reconstituer l’objet perdu] sans altération, en arrive à détruire le seul objet qu’il peut atteindre : le moi[34] ». En effet, arrivé à une impasse dans son travail de deuil, « [l]’inspecteur Ali arme son pistolet. Il tire. Le miroir se brise. Une seule balle. Il n’y a plus d’avenir. Il vient de tuer l’homme sans identité et sans voix qu’il serait peut être devenu. Il vient de tuer le flic qui était encore en lui[35]».
Le personnage se suicide de façon symbolique. Il met fin au côté corrompu de son moi. Car, pour lui, il s’agit d’une face du moi qui n’engendre que la souffrance et la mélancolie. Et comme le dit si bien Jean Starobinski : « L’œil du mélancolique fixe l’insubstantiel et le périssable, sa propre image[36]». La destruction de l’image au miroir, ce suicide symbolique, devient donc pour l’inspecteur Ali une force libératrice du joug d’un pouvoir qui est à l’origine de tous ses maux.
Ecriture de la mélancolie et perception du monde
Il n’est pas inintéressant de signaler que l’état de mélancolie mis en jeu dans L’homme qui venait du passé, n’est introduit ni de manière fortuite, ni pour des raisons thématiques ou esthétiques. Si la mélancolie s’ajoute aux autres traits du personnage principal, c’est de manière délibérée que Driss Chraïbi la lui attribue afin de véhiculer sa propre façon de percevoir le monde. Quoi de mieux que la tristesse, la douleur, la révolte et la mélancolie pour traduire ce que pense l’auteur d’un monde où « les tortures, les guerres, les massacres sont devenus chose banale [37]»?
La perception du monde qu’expose Driss Chraïbi dans son roman est étroitement liée à son caractère humaniste. C’est une forme d’engagement qui anime son écriture et attise en lui le désir d’informer le lecteur de ce qu’il pense du monde actuel. Dans une interview[38] accordée en 2004 au magazine TelQuel, il le dit lui-même et de manière fort métaphorique : « Je vide les placards, je sors les cadavres et je dis : regardez ce qui se passe ! [39] ». Alors quel cadavre a-t-il bien voulu montrer au lecteur en écrivant L’Homme qui venait du passé ? Une vérité simple et criante : « ce n’est pas l’Occident qui est source de tous nos maux, mais c’est aussi nous-mêmes. Il faut balayer devant notre porte et commencer par là[40]». Pour renforcer cette idée, il explique que « [si] la civilisation arabo-musulmane s’est éteinte, c’est parce que nous n’avons pas pu apporter autre chose à l’édifice humain[41]». Puis il s’interroge : « que pouvons-nous faire au lieu d’être à la traîne du monde occidental ? C’est notre faiblesse qui fait la puissance de l’Occident[42]». Pour répondre à sa question, il propose cette solution : « Ce qu’il faut c’est nous attaquer à nos vieilles idées, à nos gouvernants, à ces types qui ne fichent rien et qui oppriment nos peuples[43]».
Pour Driss Chraïbi, la mélancolie qui caractérise son personnage principal dans L’homme qui venait du passé, est à la fois une expression de ses propres sentiments vis-à-vis de l’humanité et un prétexte pour véhiculer une représentation du monde tel qu’il le perçoit.
Conclusion
Dans L’homme qui venait du passé, l’état de mélancolie qui caractérise le personnage principal est présenté de manière à susciter une prise conscience de la vision du monde que Driss Chraïbi tient à faire passer auprès de ses lecteurs. En effet, le schéma élaboré par l’auteur permet de mettre en relief cette vision à partir des éléments liés à la mélancolie à savoir, la perte de l’objet, le deuil de la perte, le travail de deuil et le suicide. Ces quatre composantes ne peuvent être mises en œuvre à travers le discours de l’inspecteur Ali sans l’emploi d’expressions liées à ses émotions. Et ce sont ces mêmes émotions qui déterminent la position du personnage par rapport à ce qui se passe dans le monde et, à travers lui, celle de l’auteur lui-même.
Avec ce roman que l’on peut considérer comme l’apothéose de l’œuvre de Chraïbi, les qualités de visionnaire de celui-ci ne font que se confirmer. Quelques années après la publication du texte, les idées de l’auteur ont trouvé écho dans la réalité et ses vœux ont été exhaussés à titre posthume. Ses visions correspondent bien à ce qui se passe actuellement dans le monde arabe et ce, longtemps après son décès. En effet, à l’époque où L’homme qui venait du passé a été écrit, Oussama Ben Laden donnait encore du fil à retordre aux Américains et à leurs alliés, et pas un seul dirigent du monde arabo-musulman ne pouvait pressentir l’arrivée du « printemps arabe ».
Notes de références
[1] Driss Chraïbi, L’homme qui venait du passé, Paris, Denoël, 2004.
[2] Janine Pillot, « Deuil et accompagnement », in Bulletin de Thanatologie, n° 103-104.
[3] Robert Asseo, « Quelques remarques préliminaires à l’extension du terme de « mélancolie » », in Revue française de psychanalyse, 2003/5, Vol. 67, pp. 1549-1552, ISSN 0035-2942.
[4] Driss Chraïbi, op. cit., p. 241.
[5] Ibid.
[6] Robert Burton, Anatomie de la mélancolie, Paris, Editions José Corti, 2000.
[7] Taos Aït Si Slimane (transcription par), Jacques Munier, « Les chemins de la connaissance » : émission de France culture du mercredi 13 juin 2007 consacrée à l’« Anatomie de la mélancolie / Un deuil sans objet » avec Yves Hersant, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
[8] Driss Chraïbi, op. cit., p. 241.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Sigmund Freud, « Deuil et mélancolie » Extrait de métapsychologie, in Sociétés, n° 86, 2004/4, pp. 7-19, ISSN 0765-3697.
[12] Driss Chraïbi, op. cit., p. 242.
[13] Sigmund Freud, op. cit.
[14] Hélène Petitpierre, « Jean Starobinski : « La Mélancolie au miroir » », in Figures de la psychanalyse, 2001/1, n°4, pp. 219-222, ISSN 1623-3883.
[15] Driss Chraïbi. op. cit. p. 246.
[16] Ibid.
[17] Hélène Petitpierre, op. cit.
[18] Ibid.
[19] Sigmund Freud, op. cit.
[20] Julia Kristeva, Soleil noir : dépression et mélancolie, Paris, Gallimard, 1987.
[21] Driss Chraïbi, op. cit., p. 242.
[22] Ibid., p. 252.
[23] Ibid., p. 246.
[24] Ibid., p. 241.
[25] Sigmund Freud, op. cit.
[26] Driss Chraïbi, op. cit., p. 245.
[27] Ibid., pp. 247-248.
[28] Ibid., p. 248.
[29] Ibid.
[30] Ibid., p. 254.
[31] Ibid., p. 255.
[32] Ibid., p. 256.
[33] Sigmund Freud, op. cit.
[34] Josick Mingam, « Jadis, un jour », in Figures de la psychanalyse, 2001/1, n°4, pp. 85-101, ISSN 1623-3883.
[35] Driss Chraïbi, op. cit., p. 257.
[36] Hélène Petitpierre, op. cit.
[37] Abdeslam Kadiri (Propos recueillis par), « Rencontre. Driss Chraïbi prend position » in TelQuel n° 156-157, du 25 décembre 2004 au 7 janvier 2005, Version en ligne : http://www.telquel-online.com/archives/156/sujet4.shtml
[38] Cette interview a eu lieu à Crest peu de temps après la publication de L’homme qui venait du passé. Les déclarations de Driss Chraïbi lors de cette rencontre constituent une reprise de ce qui a été écrit dans le roman en question.
[39] Abdeslam Kadiri, op.cit.
[40] Ibid.
[41] Ibid.
[42] Ibid.
[43] Ibid.
Bibliographie