Les Abbey sont un peuple évoluant au Sud de la Côte d'Ivoire, localisés essentiellement dans les régions d’agboville, Azaguié, Rubino, Loviguié, Grand Morié… Et aussi dans les régions de Tiassalé, N’Douci, Bingerville, Lakota, Divo, Daoukro, Agnibilekro.
Les plus anciens ancêtres des tribus Abbey auraient toujours habité dans le pays qu’ils occupent évoquant une tradition d’autochtonie multiséculaire.
Cependant, les chercheurs pensent que certains de leurs ancêtres seraient originaires de l’ancien espace précolonial de la Gold Coast avec lesquels un brassage humain, linguistique et culturel avec des tribus locaux notamment Krobou, Attié, Dida, Abidji, Mbatto et autres parlant Agni et Baoulé, aurait servi de fondation aux populations actuelles.
Le grand groupe Abbey comprend quatre grandes tribus que sont les Morié Orou de la région de Grand Morié, les Abèvé de Loviguié, les Tchôfo de Erymankoudjé, les Kôho de Guessigué.
En pays Abbey, parlant la langue Abbey, c’est le système patriarcat qui préside à la destinée sociale des familles organisées, dans une moindre mesure, autour du système de génération et ses classes d'âges.
La fête des ignames y est célébrée à deux reprises durant l’année. La première, beaucoup plus simple, est appelée le sacrifice du Miripoh. La seconde, le Djidja, est quant à elle une fête de purification qui marque la fin d’une année et le début d’une autre.
LE PAYS ABBEY
LES ABBEY DE DAOUKRO ET AGNIBILEKRO
Les dit Agni-Abbey sont situés sur les deux rives du fleuve Comoé .Du côté de Daoukro, on le trouve dans les villages de Ettrokro, Samanza, Ettienkouadiokro, Ettienkro, Koffikro, Lalassou, Kokossou, Tchoumoukro, Katimassou, Ouakabissi, Kouamekro, Ahougnansou, Comouen'goua et Konienkoumekro.
Du côté d'Agnibilekro, on le trouve dans les villages de Doufrebo, Akpokro, Amouriakro, Bangoua, Comoendanou, Adahama, Adjekro et Amoikonkro.
Toutes les deux parties dépendent du même chef Canton qui est Katimansou.
Ils parlent un dialecte Agni différent des autres et portent des noms et prénoms comme yapi, Apo, Sopi...
REVOLTE DES ABBEY DE 1910
Durant la période coloniale, une révolte du peuple Abbey, lassés des excès commis par les colons dans le cadre du portage, du travail forcé et des injustices dont il est constamment victime (confiscation d’armes juste après le versement des lourdes taxes requises pour leur transport, actes arbitraires, piétinement de la dignité humaine, etc.), éclate en janvier 1910.
En effet, les Abbey, témoins de la dure leçon infligée à leurs voisins Attiés, ils avaient compris que leur tour viendrait bientôt et n'avaient cessé de s'approvisionner en armes et en munitions pour être prêts à la lutte.
Leur révolte soudaine n'avait nullement été prévue par les colons. Sur l'instigation des féticheurs, ils s'étaient solennellement engagés au silence par les serments les plus terribles.
Le secret fut scrupuleusement gardé, et ce fut un véritable coup de foudre lorsque les colons apprirent soudain que les Abbey, soulevés en masse, avaient, le 6 janvier, coupé la voie ferrée en plusieurs endroits, firent dérailler le train qui descendait sur Abidjan en massacrant le commerçant, Rubino.
Les Abbey, asssiégent Agboville, avec une fureur sauvage, des révoltés avait englobé tous ceux qui, de près ou de loin avaient quelques rapports avec les colons : des centaines de colporteurs Dioulas avaient été massacrés, ainsi que tous les employés ou ouvriers indigènes qui n'avaient pu s'enfuir à temps.
Les Abbeys, embusqués dans des tranchées de chaque côté de la voie, firent des feux meurtriers avec leurs fusils. Plusieurs miliciens et le Capitaine Balladey, venus en renfort, dans un train hâtivement blindé avec des planches et des pièces de charpenterie disposées horizontalement tombent grièvement atteints.
Les Abbeys, portent la révolte jusqu'au porte d'Abidjan 4 à 5km. Plusieurs rumeurs faisant état du massacre des colons d'Agboville et de Dimbokro, surculent au sein de la population blanche de la colonie.
Les colonnes de tirailleurs à leur tête des colons. évitant les embuscades postées sur la ligne de chemin de fer se jettent dans la brousse. Après des marches pénibles à travers les forêts, les marécages et des âpres affrontements, les troupes du Commandant Nogues eurent raison des insurgés Abbeys et prirent Agboville.
La répression se solde par un nombre important de victimes, la destruction de nombreux villages et des cultures, le désarmement, l'imposition d'une amende de guerre, la capture et la déportation vers la Centrafrique et le Congo-Brazzaville. des chefs et des meneurs.
Au mois de juin 1910, après la soumission des Abés, les troupes coloniales commettent des massacres touchant principalement deux villages, l'un Attié (Diapé), l'autre Abé (Makoundié).
Rubino était un commerçant européen qui entretenait le commerce entre Abidjan et Dimbokro. Il fut à titre posthume nommé colonel, son nom attribué au village de Gbogbobo.
ABODJE SABOA (1886-1952)
Abodjé Obodji Soboa, fut le chef à la fois spirituel et politique des Abbey, installé et protegé par les colons français après la violente epoque de la revolte des Abbey dont beaucoup ont été deporté en Afrique central.
Lorsque les Abbey se sont révoltés contre l’autorité française, le roi Ossohou de l'epoque, après avoir vainement tenté de faire entendre raison à ses sujets, va se réfugier dans le camp des européens et leur proposer son fils Obodji Soboa, comme guide des soldats. Celui-ci va jouer pleinement son rôle à la satisfaction des colons français.
Aussi, après avoir maté la révolte, en recompense, les colons vont le nommer chef supérieur des Abbey. Plus tard, il sera fait chevalier de la Légion d’honneur en 1927, puis officier en 1932.
Il fera partie des hommes les plus riches de son temps. En effet, homme d'affaires prospère, en collaboration etroite avec les colons, il va investir dans la construction, le commerce, l'agriculture, les mines, notamment l'or. Il aurait été l'un des principaux financiers de l'action politique de Félix Houphouët-Boigny. De nombreuses bâtisses à Agboville datant de la colonisation lui ont soit appartenu, soit il les a fait construire pour autrui.
De plus, il presidera une Église prophétique originale, d’inspiration harriste, dite d’« Aké Offo ».
Finalement, il sera déchu de ses fonctions en 1940 du fait d’une longue maladie.
Son souvenir reste encore vivace, à cause de ses chaussures, des sandalettes en pneu d’auto, connues sous le nom de « Abodjé » qui avaient de la valeur à l'epoque.
NOMS ET PATRONIMES ABBEY
Epi:1er enfant
N'gbesso:3e enfant successif de même sexe, généralement fort d'esprit
N'gora: 9e enfant
Bourou: 10e enfant
Oko: 11e enfant
Ognon:12e enfant
Ovo: personne né le dernier jour de la semaine(jour saint, sacré )
Djêvi:l'enfant noir
Offossé: envoyé de dieu
Offolômon : dieu ma donné
M'yê:je suis beau, belle
Ywôyê : belle femme
Ohonon
Ossohou
Miévai : ma lune
Assa
Tchimou
Ndjomon
Mbo
Mgbocho
N'cho
Ndochi
Ekissi
Detchiyo
Sopi
Chidjo
Chodje
Ohomon
Mié : ou mien ou mienne
N'taho :nom attribué aux jumeaux
Tchasso : le jour de repos
Boka : aide, nom de l'esprit "Oroua Boka"
Chugbô: personne né en cours de chemin
Apêtê: le, la ramassé(e)
Djêyê : l'enfant est beau,belle
M'ssô par déformation donne Mousso : je suis sorti
Ayadjé: ma petite femme
Chiyô: bénédiction
Asskô: revenant
Adjemkpô:enfant unique
Ochou: fétiche
Ohochi : le chef
Allatipou : le miraculé
LA DOT EN PAYS ABBEY
En pays Abbey, dans le département d'Agboville (Région de l'Agnéby, au nord-est d'Abidjan), le mariage consacre, avant tout, l'union de deux familles, voire de quatre, puisqu'il faut compter avec les familles alliées. Chez les Abbey (comme partout ailleurs) le mariage est précédé des fiançailles qui peuvent se contracter de plusieurs manières.
LES FIANÇAILLES
A cette occasion, les deux familles se retrouvent chez les parents de la fiancée. L’accord de la belle-famille y est alors donné, à l’issue d’une large consultation. L’accord ainsi obtenu, le fiancé remet des dons en nature, comprenant :
-de la liqueur, Gin le plus souvent
-de la poudre de tabac et deux paquet de cigarettes plus 150 fcfa
Durant cette période des fiançailles, le fiancé doit contribuer aux charges d’intendance de la belle-famille, aux frais de santé pour la fiancée ainsi qu’aux travaux champêtres des beaux-parents.
Après les fiançailles, on attend que la fiancée atteigne sa puberté, au cas ou elle ne l'est pas encore pour remettre sa dot qui fera d'elle la future conjointe du pretendant.
LA DOT
La cérémonie de remise de dot se faisant en présence des membres du clan, élargi aux deux futurs conjoints. Le fiancé se rend, en compagnie de son père, de ses oncles, cousins et amis, de ses cousines et tantes, au domicile du père de la fiancée, où l’attendent la fiancée, son père, sa mère, ses oncles, ses tantes, ses frères, sœurs et cousines ainsi que ses grands-parents, s’ils sont encore vivants, également.
Après les échanges de civilités, la parole est donnée à la fiancée qui donne son assentiment devant tout le monde. Les oppositions des autres membres de la famille, s’ils en existent sont aplanies par des cadeaux. La famille du fiancé peut maintenant remettre la dot qui se compose :
- 1 Gerbe de tabac comprenant cinq feuilles
- 1 Flacon de tabac en poudre
- 2 Paquets de cigarettes
- 1 Sac de sel de 25 kilogrammes
- 2 Tas de poissons fumés
- 1 Bouteille de Gin Royal
- Une somme de trois cents francs (300 F CFA)
- 04 bijoux dont deux bijoux plats appelés « KTECHIN » et deux bijoux pisciformes appelés « EGBELE ».
- Le montant de la dot de nos jours varie selon les moyens aussi du fiancé et la famille de la fiancée
Ces bijoux en or sont certifiés par un joailler, expert en la matière qui doit confirmer le poids, la qualité et le nombre de carats desdits objets donnés en gage. Ceux-ci constituent d’ailleurs l’élément le plus important de la dot, sans lequel la femme ne peut être considérée fiancée.
Cette étape franchie, le père du fiancé désigne un père spirituel à la fiancée, et le père de la fiancée en fait autant pour le fiancé, de loin, le clou de la cérémonie de remise de la dot qui annonce, enfin, la date de la célébration du mariage proprement dit, fixée d’un commun accord par les deux familles, pendant que l’on s’attelle aux préparatifs.
PREPARATIF DU MARIAGE
La date du mariage désormais connue, le fiancé aidé de ses frères et amis s’activent dès lors à apprêter la maison conjugale en y faisant les réparations qui s’imposent et en préparant la chambre nuptiale. Ils s’activent également à réunir tout ce qu’il faut pour le repas des noces notamment le gibier, le poisson, l’igname, l’huile de palme, le vin de palme, les cure-dents, les draps, les couvertures en cotonnade ou en laine et les bois de chauffe.
La fiancée quant à elle se repose, se soigne et se nourrit bien pour être en bonne santé et agréable à regarder le jour J. ses parents de leur côté réunissent la dot de leur fille qui comprend des tenues vestimentaires, des pagnes, des bijoux et des ustensiles de cuisine. La fiancée, elle-même, choisit ses filles d’honneur pour la cérémonie quand son père lui désigne une dame de compagnie qui est généralement sa cousine germaine. C’est cette dernière qui portera la malle contenant les pagnes le jour du mariage.
Les elements enoncés peuvent varier en fonction des familles et village
Par Emma B. Alla-Sombo - ivoireculture.net
LA CUISINE ABBEY
La spécialité des Abbey c'est le N'défou qui signifie « la banane verte » est un foufou à base de banane qui n'a pas encore mûrie et accompagné d'une sauce avec du gibier ou de tripes. Contrairement au foufou des Ebrié celui-ci se mange principalement en petit déjeuner ou en brunch si on veut se la jouer moderne.
ALLIANCES INTER-ETHNIQUES
Les abbeys sont alliés principalement aux didas. Ils le sont aussi aux Abourés, Abidjis, M’Battos.
ALBUM PHOTO ABBEY
Resistants Abbey de 1910
Abodjé Obodji Soboa (1886-1952), chef supérieur des Abbey et sa famille
DOCUMENTS ABBEY
Obodji Soboa, chef supérieur des Abbey
https://shs.hal.science/halshs-02508368/file/AFCO_267_0221.pdf
Les quatre histoires de la mort du colon Rubino
https://doi.org/10.4000/africanistes.5020
En janvier 1910, les Abbey et les Attié du sud-est de la Côte d’Ivoire s’étaient insurgés contre le pouvoir colonial, incarné tout particulièrement par le chemin de fer qui traversait leur territoire. Faisant preuve d’une préparation attentive et d’une coordination parfaite, le 7 janvier, les rebelles avaient attaqué la voie ferrée à plusieurs endroits, causant de nombreuses victimes, dont un Européen, Rubino, employé de la Compagnie française de l’Afrique occidentale (CFAO). Durant les semaines qui suivirent, les insurgés avaient non seulement endommagé la voie ferrée sur plusieurs dizaines de kilomètres, mais s’en étaient pris également aux « étrangers », colporteurs dioula2, travailleurs du rail et coupeurs d’acajou3. La révolte avait été finalement réprimée à la fin du mois de mars, par l’intervention particulièrement musclée des troupes du commandant Noguès
Pour les Abbey et les Attié confondus, le bilan final de la révolte, dressé par les autorités coloniales, faisait état de 574 rebelles tués et de 60 blessés « constatés », ce qui laisse supposer un nombre plus important de victimes. En face, les troupes coloniales avaient subi des pertes bien moindres : 21 indigènes tués dont 13 tirailleurs, 5 Européens blessés dont 4 officiers, et 66 tirailleurs blessés
Un bilan à part concernait les victimes faites par les insurgés sur les populations civiles « étrangères ». Le chiffre de 500 colporteurs tués – plus ou moins équivalent aux pertes subies par les insurgés – sera avancé par le lieutenant-gouverneur Gabriel Angoulvant6, tandis que dans son rapport annuel de 1910, lu devant le conseil de l’AOF, le gouverneur général de l’AOF, William Ponty, faisait état de « plus de 300 Sénégalais, fidèles comme toujours, dioulas et travailleurs » égorgés et mutilés « avec une férocité inouïe »
Dans ce cadre hautement dramatique, marqué par un millier de tués, tous Africains, dans une petite région et en trois mois seulement, la perte d’un seul Européen prendra un relief disproportionné, jusqu’à susciter des versions incohérentes, voire fantaisistes autour de sa mort. Il existe en effet au moins quatre versions discordantes concernant le sort malheureux et la mort, survenue le 7 janvier 1910, du colon Rubino, dont le prénom demeure inconnu tandis que le patronyme (à l’orthographe longuement instable) désigne désormais une localité de gare sur la ligne ferroviaire Abidjan-Niger (RAN, devenue aujourd’hui Sitarail), au km 101, en proximité du lieu du meurtre.
L’examen de ces quatre versions nous amènera à questionner non seulement les points de vue des différents discours en présence, coloniaux et abbey, écrits et néo-oraux, mais aussi, au-delà, les différents degrés de fictionnalisation des sources, et même, dans certains cas, les possibilités de mensonge assumé.
La première version, contemporaine des faits et issue des milieux coloniaux officiels, est aussi la plus sobre, peut-être censurée. Par télégramme daté du 14 janvier, le commandant Noguès informa le lieutenant-gouverneur Angoulvant avoir récupéré et enterré le corps de Rubbino [sic], une semaine environ après le meurtre. La tête avait été retrouvée dans le village abbey de Bouroukrou, éloignée du corps, resté près du chemin de fer. Angoulvant répercuta la nouvelle au gouverneur général à Dakar seulement le 18 janvier, en ces termes :
Européen tué sept janvier dans train descendant est Rubbino agent CFAO Corps retrouvé par Noguès et inhumé Agboville. Tout va bien Agboville. Boudet [lieutenant blessé par les insurgés] état satisfaisant. Noguès descend vers Abidjan en châtiant rebelles avec succès.
Reçois de Noguès nouvelles datées de 14. Corps Rubbino retrouvé par Noguès près train déraillé. Rubbino a été tué de deux balles dans poitrine indigènes l’ont décapité Noguès retrouva tête dans village Bouroukrou et la rapporta avec le corps à Agboville où a lieu l’inhumation. Noguès après avoir pris et brûlé villages Brouroukrou Tranou Bogbobo est arrivé treize janvier à Agboville où tout allait bien. Il descend vers Abidjan en châtiant rebelles. État Boudet satisfaisant. Prière transmettre commerce. Angoulvant
La nouvelle fut promptement reprise par le Bulletin du Comité de l’Afrique française, dans sa livraison du mois de février. L’article faisait état du déraillement du train, suite à la destruction de la voie ferrée par les insurgés abbey, et de la capture, suivie de la décapitation, du « seul voyageur européen M. Rublimo [sic], agent de la Compagnie française de l’Afrique occidentale : après l’avoir tué de deux coups de feux, [les Abbey] lui coupèrent la tête qui fut retrouvée à 200 mètres du lieu du crime, tandis que le corps était relevé sous le train10 ». Cette distance entre la tête et le corps de la victime laisse imaginer la volonté d’appropriation, de la part des rebelles d’un précieux trophée. Le lieu et les conditions de ces trouvailles ne sont toutefois pas plus précisés qu’ils ne l’étaient dans les télégrammes du lieutenant-gouverneur Angoulvant déjà cité, basés sur les informations émanant du commandant Noguès.
Une version à peine différente est due à l’administrateur Simon qui, dans ses souvenirs tardifs, ajoute que le corps de Rubino eut non seulement la tête, mais aussi les mains coupées (Simon, 1965 : 123-124).
La deuxième version est due à un article de la revue populaire hebdomadaire Journal des voyages, paru en deux parties presque un an après les événements (Autard 1910a, 1910b).
L’article est signé par M. R. Autard, acheteur de caoutchouc établi à Agboville et témoin direct de la révolte des Abbeys, mais non pas de la mort de Rubino. Il s’agit donc d’une source coloniale « officieuse », émanant du « commerce », pas toujours en harmonie avec l’administration. Autard y relate l’arrivée au poste d’Agboville des voyageurs rescapés de l’assaut du train qui a eu lieu à huit kilomètres au nord de cette localité. L’un d’eux, le mécanicien sénégalais Baccary, donne les détails de l’assaut : « Nous avons vu les Abbeys démolir la porte du wagon [où Rubino était caché] et ramener le voyageur, qu’ils ont entraîné au village, où aussitôt le tam-tam a retenti. » Et Autard d’ajouter : « Ce n’est pas sans un frisson d’épouvante et d’horreur que nous nous représentons le supplice de ce malheureux Rubino [...] emmené au village où il est livré aux femmes, qui sont les plus cruelles. Nous ne devions retrouver sa tête que dix jours après sa mort, dans la case du chef de village. Le corps fut découvert dans un état pitoyable, à trois kilomètres de l’endroit où fut trouvée la tête. » L’article, à suivre, est signé « R. Autard (ex-agent de factorerie) ».
Cet article est agrémenté d’une planche en couleur, œuvre de J.-L. Beuzon11, placée en couverture de la revue (Fig. 1). Il s’agit d’une illustration de fantaisie, mais suggérée par le contenu de l’article ; elle montre Rubino prisonnier, les mains ligotées derrière le dos, entouré de guerriers armés et de joueurs de tambour, conduit au milieu des cases d’un village. Rubino, tout de blanc vêtu, a la tête découverte, son chapeau étant porté par l’un des guerriers abbey. Sur le fond, des femmes arrivent en courant. La légende reporte : « Après s’être emparés du malheureux Rubino, les Abbeys l’entraînent au village où ils le livrent aux femmes : aussitôt le tam-tam a retenti appelant les cruelles mégères qui vont lui faire endurer d’horribles supplices. » À la cruauté des Abbey, cette source, écrite et visuelle, ajoute donc une pointe de misogynie. Texte et image militeraient dans ce cas pour la version de la capture et du transport au village du prisonnier encore vivant, davantage que pour l’exécution immédiate sur place. Cela contraste toutefois avec la version « officielle » des autorités coloniales, selon lesquelles seule la tête du colon avait été amenée dans le village où elle fut retrouvée sept – et non pas dix – jours plus tard.
La deuxième partie de l’article fait état du siège du poste d’Agboville et de sa libération par le commandant Noguès venant du Baoulé, suivie par « la vengeance des tirailleurs » qui ne firent pas de quartier (Autard 1910b : 64-65). Concernant le sort de Rubino, une photo est reproduite, ainsi légendée : « Les indigènes d’Agboville ramenant sur une tôle le corps mutilé de M. Rubino »
Une autre version a été livrée plus tard par le nouveau lieutenant-gouverneur de la Côte d’Ivoire, Raphaël Antonetti, qui avait remplacé Angoulvant en 1918. Elle est contenue dans une note à sa réponse au rapport de l’inspecteur du travail Kair, en mission dans la colonie en 1918-1919, donc assez longtemps après les faits. Cette nouvelle version fait état de tortures inénarrables auxquelles le pauvre Rubino aurait été soumis après sa capture. Faisant référence à « la population de la forêt, qui représente les deux tiers de la population de la Côte d’Ivoire » et qui est composée pour la plupart d’« indigènes absolument sauvages », il précise :
Ce sont les populations de la forêt qui en 1910, ayant capturé un chef de train M. RUBINO le torturèrent sur la voie. « Tu vas voir – lui déclarèrent les Abbeys – les parties de ton corps que tes yeux n’ont jamais pu voir. » Ils lui détachèrent alors la peau du dos qu’ils présentèrent à ses yeux, puis la peau des fesses, puis l’anus, ensuite ils lui arrachèrent un des yeux qui fut présenté au seul œil restant au malheureux. Enfin ils firent l’ablation des parties sexuelles qu’ils lui introduisirent dans la bouche. M. RUBINO respirant encore fut ensuite coupé en morceaux et chaque village adhérant à la révolte reçut un de ces morceaux. Cela s’est passé il y a 9 ans à 60 kilomètres de Bingerville dans une région déjà traversée par le chemin de fer »
Le gouverneur Antonetti ne précise pas toutefois d’où il tient cette autre version tardive. Émanant de la plus haute autorité, elle est plutôt déroutante, car elle contraste avec les autres versions venant également de milieux coloniaux, officiels ou officieux. Pas question de coups de feu dans la poitrine ou de décapitation sur le lieu de l’attaque. En revanche, les détails les plus macabres sont pour la première fois précisés. Reste à savoir quelle est la source du gouverneur et par quel processus cette version bien plus cruelle a été établie et cachée jusqu’alors.
Cette description particulièrement crue des supplices infligés à M. Rubino avait déjà été citée par Daouda Gary-Tounkara (2008 : 33) qui l’attribuait toutefois directement à l’inspecteur Kair, en mission en Côte d’Ivoire en 1918-1919, et non pas aux commentaires apposés par le lieutenant-gouverneur Antonetti à son rapport, comme il s’agit en réalité. La différence est de taille : si cette version était effectivement due à la plume de l’inspecteur Kair, on aurait pu envisager une source locale, émanant peut-être des travailleurs du rail ou de l’administrateur du Cerce de Dimbokro, objet du rapport. En revanche, compte tenu de la position du gouverneur, éloignée dans le temps et dans l’espace du théâtre du drame, nous sommes enclin à penser que cette version circulait de manière informelle dans les milieux coloniaux, une sorte de tradition orale, sans pour autant qu’elle ait été officialisée, apparaissant seulement en note d’un commentaire à un rapport traitant d’un autre sujet, presque dix ans après les faits. Le but d’Antonetti semble être plutôt celui de discréditer les populations « sauvages » de la forêt, en ressuscitant un vieil épisode.
Une quatrième version, beaucoup plus récente, provient en revanche du récit oral de Nanan Okoma Calvaire, fils d’un « acteur clé de la révolte », donc de l’intérieur de la société incriminée. Recueilli en 2005, ce récit circule sur internet avec le désordre et le manque de fiabilité que l’on peut imaginer ; cette version est tout de même intéressante, puisqu’elle introduit un épisode d’anthropophagie, en inversant le sens d’une accusation normalement adressée aux populations « sauvages ».
Le corps du malheureux Rubino aurait en effet été préparé en sauce et laissé dans un village abandonné par ses habitants. Lorsque les Blancs étaient arrivés, trouvant un repas tout prêt, ils s’étaient rués dessus avec gourmandise jusqu’à ce qu’ils aient découvert avec horreur le doigt d’une main humaine, appartenant à M. Rubino, comme l’attestait sa bague. L’intérêt de cette version pour ainsi dire « non autorisée » réside dans l’inversion du cliché de l’anthropophagie que les Abbeys auraient retourné contre les Blancs, les obligeant par la ruse à manger l’un des leurs :
À l’époque, les colons et les tirailleurs venaient mater les populations qui s’opposaient au portage et aux travaux forcés. Ils l’ont fait pendant deux années successives et ce, pendant les fêtes d’igname qui étaient célébrées pendant trois jours consécutifs. C’était à cette occasion qu’ils surprenaient en pleine fête les villageois et ceux-ci pour fuir ces raids étaient obligés de prendre la clé des champs pour se réfugier dans la forêt. Ils massacraient les femmes et les enfants, saccageaient le village, mangeaient la nourriture qui était préparée pour la fête et emportaient par la suite tout ce qu’ils pouvaient emporter comme biens, qui étaient soit de l’or ou d’autres objets précieux.
Après enquête les villageois se sont rendu compte que c’est le commerçant Rubino qui transitait par notre région et à qui nos parents donnaient gîte et couvert qui informait l’administration coloniale des moments propices où l’armée coloniale pouvait trouver tout le monde en place. Pour lui faire payer sa traîtrise et la dette de son ingratitude, les villageois l’ont tué à la veille de la troisième fête d’igname qui a suivi, sachant pertinemment que les tirailleurs et les officiers blancs allaient venir en représailles le lendemain, comme les années précédentes. Ils l’ont donc préparé dans un repas très succulent, beaucoup apprécié par les colons à l’époque.
Comme il fallait s’y attendre, ils ont débarqué le lendemain et les villageois ont naturellement pris la fuite.
C’est pendant qu’ils mangeaient comme à leur habitude les nourritures laissées par les villageois qu’un des colons s’est aperçu que le morceau de viande qu’il avait pioché était en réalité un doigt humain qui portait une bague sur laquelle était gravé le nom de Rubino. C’est en ce moment qu’ils ont réalisé qu’ils venaient de mangé ... un des leurs
Cette version de l’accusation d’anthropophagie renversée circule également dans les milieux populaires abbey de la ville d’Abidjan, notamment dans le quartier d’Abobo15, très probablement influencés à leur tour par internet, dont les effets « circulaires » sont bien attestés. Il s’agit d’une version qui contraste avec les deux premières, faisant état de l’enterrement des restes mortels de Rubino, mais elle est compatible avec la troisième, qui fait état également des supplices et du dépeçage subis par le malheureux.
Amputé, dépecé, voire consommé, le corps de Rubino sert à alimenter les débats coloniaux et postcoloniaux. Reste dès lors à se demander que peut bien renfermer le mausolée de Rubino, à Dèoboguié, proposé aujourd’hui comme site touristique
Ces quatre versions écrites (même la version « interne » à la société abbey nous provient finalement d’un texte écrit, dont il n’est pas donné de connaître la précision de transcription par rapport à la source orale originaire) montrent bien la difficulté, propre aux sources de n’importe quelle nature (écrites comme orales ou néo-orales), d’établir les faits d’une manière tant soit peu fiable, pour ne pas parler de leur interprétation. Serons-nous confrontés à ce que les anthropologues et les psychologues appellent l’« effet Rashomon » ? (Heider 1988).
Dans le film du metteur en scène japonais Akira Kurosawa, Rashomon (1950), le même événement est décrit de quatre manières différentes par autant de témoins ou protagonistes, sans que la vérité puisse être établie. Toutefois, dans notre cas, il ne s’agit pas tellement de la position subjective des différents témoins, de leurs points de vue respectifs devant la scène qu’ils décrivent. En fait, il n’y a aucun témoin oculaire connu de la fin de Rubino, aucun du moins qui ait pu laisser le témoignage direct de sa « connaissance éprouvée, [...] inaccessible à qui n’a pas été spectateur de l’événement », mais qui, néanmoins, constituerait déjà une description organisée, car « l’œil qui voit est un œil qui pense » (Lenclud 2013 : 25-26). Toutes les versions produites le sont après les faits ou à partir de récits et non pas d’observations directes de la part de leurs auteurs. Malgré cela, chaque version est présentée comme étant la vérité, et toutes sont, d’une manière ou d’une autre, « self-serving » (Heider 1988 : 74), appuyant une position particulière ou un parti pris, pas toujours en relation directe avec l’épisode relaté.
Il ne serait pas question ici de simples manières de voir, de points de vue divergents ou de vérités subjectives. Je serais plutôt tenté de mettre ces versions différentes sur le compte d’options opposées et contradictoires sur ce qu’il convient de dire, de taire, d’exagérer ou d’inventer au sujet d’un même épisode. Bref, les sources peuvent mentir, délibérément, fausser au moins en partie la réalité, ajuster les faits aux enjeux du moment. Ainsi, dans l’immédiat, les officiers coloniaux ne voulaient certainement pas donner trop d’emphase aux « actes barbares », souvent évoqués et condamnés, certes, mais pas forcément au moment de leur exécution, ce qui aurait montré surtout leurs échecs et leurs insuffisances dans le contrôle de la colonie. Après les faits, en revanche, une fois la colonie « pacifiée » et solidement « en main », on pouvait exagérer les cruautés de l’ennemi battu et son état arriéré, en vue de justifier les retards dans la « mise en valeur ». Les journaux populaires, quant à eux, avaient tout intérêt à créer des « scandales », quitte à demander une plus dure répression des pratiques sauvages des indigènes, en y ajoutant, le cas échéant, un tropisme tel que celui des femmes déchaînées. Les Abbey d’aujourd’hui, enfin, tout en entretenant leur réputation de guerriers farouches – et d’opposants depuis toujours –, pourraient être tentés de reprendre à leur compte les clichés coloniaux, les transformant en ruse et en loi du talion envers les « Blancs », métamorphosés en anthropophages naïfs et ignorants.
La confrontation de ces quatre versions nous a permis de montrer à quel point chaque narrateur obéit en définitive à ses fantasmes, auxquels il convient de plier les faits. Mais chacun se réclame aussi de son mode d’autorité pour produire son discours : Noguès, qui a vu le cadavre de Rubino ; Autard, qui a assisté à la révolte des Abbey ; Antonetti, qui n’a rien vu mais qui écrit à partir de son rôle de gouverneur ; Nanan Okoma Calvaire, qui n’a rien vu non plus mais qui met en avant son lien de parenté avec l’un des protagonistes de la révolte. Si l’on reprend, quelque peu transposés, les termes de François Hartog (2005 : 11-12), on peut alors affirmer que l’« évidence des orateurs », produite par le logos qui donne à voir « en créant un effet ou une illusion de présence », prime ici sur l’évidence de la « vision complète, donnant la certitude d’une connaissance claire et distincte ».
Finalement, lisant aujourd’hui ces sources contradictoires, nous ne pouvons que prendre acte de leurs divergences et, par-là, de la nécessité d’en rendre compte telles qu’elles se présentent, de « dire ce qui se dit » (Hartog 2005 : 76). Cela revient à se focaliser surtout sur leurs intentions, sans forcément prendre parti pour l’un ou l’autre des différents effets de vérité éventuellement contenus dans chacune d’entre elles. La source devient donc elle-même, en tant que telle, un « objet de recherche », à interroger en ayant à l’esprit « l’oubli, le mensonge, l’affabulation et la mystification » (Valensi, Wachtel 1996 : 272) dont elle peut être l’expression, figée – le cas échéant – dans l’écriture.
L'AFFAIRE BOKA YAPI
Premier président de la Cour suprême de Côte d'Ivoire, Ernest Boka est né en 1927 à Azaguié-Gare. Chez les peuples Abbey et Krobou, l'homme était considéré comme un « Astre ». Son influence positive sur ces deux peuples, liée à sa stature, voire à son ascendant intellectuel, est toujours vivante dans les esprits. 52 ans après sa mort, les cœurs, dans cette contrée,continuent de saigner. Tant il incarnait l'espoir de ces communautés… Ernest Boka était donc cette « lumière du jour » qui s'élevait pour éclairer l'horizon brumeux de ses parents martyrisés par les colons. Diplômé en droit latin, docteur en droit, doué d'une sacrée intelligence, s'exprimant correctement en une dizaine de langues dont le français, l'allemand, l'anglais, le russe, l'espagnol, le portugais, l'arabe, le wolof etc… Ernest Boka, de père Abbey et de mère Attié, était donc vu comme une véritable faveur spéciale, un don fait par Dieu à ces peuples de l'Agneby… Hélas ! Il mourut dans des conditions troubles à seulement 37 ans. C'est pourquoi, on continue de le pleurer, 52 ans après sa tragique disparition, et de porter le deuil dans les coeurs. A 15 ans, en 1942, Ernest Boka est admis au concours d'entrée à l'Eps (École Primaire et Secondaire de Bingerville). Puis, il est brillamment admis en 1945 au concours d'entrée à l’École normale de Katibougou au Soudan ( Actuel Mali) d'où il sort Major de sa promotion pour la Côte d'Ivoire, et deuxième de l'Afrique de l'ouest ( A.o.f). Président des étudiants et élèves de l'Afrique occidentale française au Soudan, Ernest Boka mène un mouvement de grève qui débouche sur la fermeture de l'école, et le renvoi de tous les élèves. De retour en Côte d'Ivoire dans son village, il prend vite la direction du Sénégal où il devient instituteur. Mais peu après, il fera partie du « contingent » ivoirien dit de « l’aventure 1946 », après qu'il eut obtenu une bourse d'études supérieures. En France, après ses études universitaires couronnées par l'obtention d'un doctorat en droit à 27 ans, (premier ivoirien) et de son diplôme d'Avocat en 1954, il est engagé comme stagiaire au barreau de Grenoble, avant d'être recruté par le cabinet de François Mitterrand ( ancien président français), alors ministre des colonies de l'A.o.f., ministre de l'Enseignement, de la Jeunesse et des sports (Premier à occuper cette fonction) à 31 ans en 1957, ministre de la Fonction publique à 33 ans, il est chef de la délégation ivoirienne à l'Onu en 1960. Ernest Boka est nommé en 1961, président de la Cour Suprême, troisième Institution après la Présidence de la République et l'Assemblée Nationale. Mais, en 1963, il démissionne, de façon fracassante de la présidence de la Cour Suprême, refusant l'arbitraire des ''faux complots d'Houphouët-Boigny''. En fait, il a refusé de juger ses amis dont Charles Bauza Donwahi, Jean-Konan Banny, Samba Diarra … accusés de complot contre la sûreté de l’État. Il sera retrouvé mort le 5 avril 1964 à la prison d'Assabou (Yamoussoukro), maquillé en suicide. C'est à juste raison que ses parents demandent la réhabilitation de cet « homme hors-paire ». Signalons que Henri Konan Bédié lui a érigé un mausolée à Grand-Morié, à une quinzaine de kilomètres d'Agboville.
L’enterrement mouvementé d’Ernest Boka
«... Le corps était déjà dans le cercueil placé dans une voiture, avec des inspecteurs de police et des gendarmes qui devaient l'accompagner à son village natal, Grand-Morié, dans la sous-préfecture d'Agboville. La famille est donc partie avec le corps, le 8 avril. Ils ont pris la route de N'Douci-Agboville. Ils se sont arrêtés à Agboville, car on devait renforcer la garde de gendarmes. Ils sont arrivés à Grand-Morié, dans la nuit du 8 au 9 avril 1964. Les inspecteurs ont dit qu'ils avaient reçu des ordres, qu'il fallait enterrer Boka immédiatement, dans la nuit, sans ouvrir le cercueil. Les parents ont argué des coutumes qui exigent que l'on voie le corps ,avant de l'enterrer, ainsi que les rites de l'exposition du corps, de sa toilette, etc. (…). Les gendarmes s'y sont opposés formellement, mais les parents n'ont pas cédé. Ils ont donc ouvert le cercueil. Ils ont sorti Boka qui présentait des écoulements sanglants des narines, de la bouche, des oreilles, le nez très enflé, et, chose curieuse, pour un soi-disant suicidé par pendaison, la langue ne sortait pas de la bouche. Boka avait également un enfoncement des os du crâne vers la nuque, le dos complètement écorché, la clavicule gauche cassée, des fractures au membre supérieur gauche, les dents cassées, les côtes fracturées. Son sexe était œdématié (très enflé), des suites de violences. Il présentait aussi des fractures aux membres inférieurs. Seuls les pieds paraissaient solides, alors que les autres membres paraissaient de caoutchouc. On a d'ailleurs trouvé son corps nu dans le cercueil, avec un simple tricot de peau et un drap de lit. D’où, la famille a procédé à la toilette du corps. Ils ont bien voulu l'exposer, mais le sang coulait encore : on l'a donc remis dans le cercueil, et on l'a laissé dans sa maison natale jusqu'au 9 avril à 16 , puis on l'a enterré, entouré d'un peloton de miliciens, d'inspecteurs, et de gendarmes qui ont empêché les gens d'assister à l'enterrement, disant qu'ils avaient reçu cet ordre du président de la République, M. Félix Houphouët-Boigny, et que seul son père pouvait l'enterrer. Mais, malgré ça, les gens qui étaient au village, se sont rendus quand même à l'enterrement ».
(Extrait d'un document de source confidentielle daté du 17 mai 1964).