Divers courants théoriques linguistiques contemporains envisagent la langue comme des suites de moules, de schémas lexicaux ou syntaxiques, ou de constructions plus ou moins figés. Dans la lignée des études de Igor Mel’čuk (2006 ; 2015, par ex.), certains linguistes se sont intéressés dans ces dernières années aux constructions, dénommées dans ce cadre « pragmatèmes » (par ex. Blanco Escoda, 2013 ; et Blanco Escoda & Mejri, 2018). Il s’agit d’expressions monolexicales et/ou polylexicales avec un degré de figement syntaxique et lexical variable. Leur valeur sémantique n’est déchiffrable que dans une situation communicative donnée. C’est le cas de bonjour !, bonne nuit ! ou comment ça se passe ?, des énoncés libres – car ils véhiculent un sens pragmatique complet –, fortement ancrés dans un contexte sociolinguistique donné et qui n’admettent pas – dans ce cas – de variabilité lexicale. Gaston Gross (1996) parlait d’« expressions figées » pour décrire ce type de constructions ayant une polylexicalité formelle, un certain degré de figement et une opacité sémantique (passer son arme à gauche, les carottes sont cuites, un coup de brosse, un coup de téléphone). Le but de ce type d’analyse était, à l’époque, de réaliser un traitement automatique des langues, mais cette approche a été également productive dans le domaine de la didactique des langues (Mejri, Buffard-Moret, & Meneses-Lerín, 2020).
La réflexion théorique sur la notion de pragmatème s’est développée dans le domaine francophone à partir des travaux menés par Mel’čuk depuis les années 1970, mais il existe d’autres théories qui visent également à décrire le fonctionnement des unités linguistiques qui dépassent la sphère phrastique. C’est le cas des théories de la Grammaticalisation et de la Pragmaticalisation, amplement répandues dans le cadre angloaméricain et européen (par ex., Hopper & Traugott, 1993 ; Narrog & Heine, 2011 ; Dostie, 2004). Ces théories se centrent aussi sur les processus-mêmes de création de ces unités linguistiques, d’où l’importance de la dimension diachronique dans cette approche. Au cœur de ces théories se trouve la notion de marqueurs du discours, termes et expressions ayant subi une évolution leur permettant d’avoir une autonomie syntaxique et de recruter, éventuellement, de nouveaux sens dans la sphère pragmatique. Un exemple, parmi des centaines d’autres, seraient les verbes à l’impératif comme tiens/tenez, dis, voyons ou allez, qui ont développé des usages indépendants avec des valeurs propres au niveau discursif.
Dans ce même contexte scientifique s’est développé un nouveau cadre théorique, celui de la Grammaire de constructions (par ex., Goldberg, 2003 ; Hoffmann & Trousdale, 2013 ou Hilpert, 2014), dans lequel une construction correspond à une association conventionnelle d’une forme et d’un sens (form-meaning pair). Dans le domaine francophone, l’approche constructiviste a été largement exploitée d’un point de vue syntaxique (par ex. Bouveret & Legallois, 2012). Cette théorie est particulièrement intéressante pour décrire l’évolution de la langue et le changement linguistique (par ex., Traugott & Troustdale, 2013 et Hilpert, 2021). La constructionnalisation est un procédé qui aboutit à la création de nouvelles associations forme-sens et qui donne lieu à des changements lexicaux, morphologiques et sémantiques dans les constructions. D’après Traugott (: 49), « Constructionalization is the establishment of a new symbolic link between form and meaning which has been replicated across a network of language users, and which involves an addition to the construction ». L’auteure insiste sur la « conventionalization of a pairing of form and meaning and storage of that conventionalized pairing in the construction ».
Comme le rappellent Traugott et Trousdale (2014 : 272) lorsqu’elles abordent ce qu’elles dénomment des snowclones, beaucoup de travaux sur la constructionnalisation se sont penchés sur les expressions idiomatiques et sur des structures formulaires. Elles étudient ainsi des constructions telles que X be the new Y (Orange is the new Black). Ce type de structures (X be the new Y) se sont imposées dans la langue des locuteurs du XXIe siècle reliant un moule syntaxique (une forme) à un sens non compositionnel. Les marqueurs en voir, tels que voyons voir, regarde voir, dis voir, etc. sont également des variantes de la construction productive <impératif + voir>. L’approche constructionnaliste peut être appliquée à toutes les langues. De nombreux chercheurs ont travaillé sur les constructions en anglais (Hilpert, 2014 ; Traugott & G. Trousdale, 2010), mais également en français (Legallois & François, 2006 ; Legallois & Patard (éds.), 2017 ; Prévost & Carlier, 2021) et même en latin (Fedriani, 2014). L’approche contrastive et diachronique est tout aussi fructueuse, comme le montre la récente étude de Carlier, Vangaever et Pigère (2016) sur l’évolution des constructions progressives au gérondif en espagnol, italien et français.
Il s’agira, dans ce colloque, de réfléchir à la notion de construction, aussi bien d’un point de vue synchronique que diachronique, en adoptant différentes perspectives théoriques. On pourra présenter des analyses plutôt théoriques ou la description du fonctionnement d’une construction en particulier. Les propositions peuvent être ancrées dans les différentes composantes de la linguistique : morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique… Les recherches pourront concerner le français mais également d’autres langues, comme l’espagnol ou l’italien. Les langues de communication seront le français, l’espagnol et l’italien.
Références citées
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Blanco Escoda, X., & Mejri, S. (2018). Les pragmatèmes. Classiques Garnier.
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