Le Grand Mystère de Gornac

The author was invited to give a talk in the local library in the village about the origins of Le Grand Mystère de Gornac. It was well attended and many suggested they could identify from the novel characters in the village. Despite assurances that all characters were fictional, the idea persisted!

Gornac, France, 1927

Prologue

Lundi 19 septembre 1927

Marie se dépêcha de rentrer à la maison. Elle fit irruption dans le salon et chercha désespérément son père, mais il était toujours au travail dans son moulin. Elle s'affala sur une chaise et tenta de se remettre de sa frayeur, de sa panique. Après dix minutes elle sortit aller au moulin. Elle y trouva son père qui triait les sacs remplis de farine. Il sursauta en la voyant entrer, ce qu'elle faisait très rarement pendant la journée.

« Mais qu'est-ce tu fais ici, Marie ? Tu ne travailles pas ? »

Se rendant vite compte que sa fille était sur le point de s’évanouir, il la prit dans ses bras et la fit asseoir sur la banquette.

« Dis-moi ! Qu'est-ce qui s'est passé, Marie ? »

« Papa, je ne suis pas une voleuse. Je n'ai rien pris dans la maison. »

« Mais bien sûr que non ! Calme-toi ! Qui t'a dit que tu es une voleuse ? »

« Léonce Beynard, le frère de Madame Coustaut. Lui, sa femme et sa sœur, Lucette Marceau, ont passé la matinée à chercher dans la maison des bijoux appartenant à la famille. Ils n'ont rien trouvé. Monsieur Beynard m'a soudain accusée de les avoir volés dans la chambre de Madame. Ce n'est pas vrai, papa, je te jure que je n'ai jamais vu des bijoux dans la maison. Je ne savais même pas que Madame avait des bijoux. Je ne suis jamais entrée dans sa chambre. Elle m'avait interdit d'y entrer. Ce n'est pas ma faute s'ils ne les ont pas trouvés. Madame avait dû les bien cacher. Papa, je ne suis pas une voleuse ... »

« Mais non, mais non, ma petite. Il y a eu un malentendu. Il s'est trompé. Il va s'excuser quand ils auront retrouvé les bijoux, c'est sûr. »

« Tu ne le connais pas comme moi, papa. Il ne va jamais s'excuser. Même s'ils trouvent les bijoux, lui, il ne va pas s'excuser. »

« N’exagère pas. Tout va s'arranger. Rentre à la maison et calme-toi. J'aurai bientôt terminé ici et je rentrerai. J'irai voir Lucette. Nous nous connaissons depuis notre jeunesse. Je suis certain qu'elle ne croit pas que tu es une voleuse. »

« Merci, papa. Je t'aime. »

Elle quitta le moulin et alla se réfugier dans la maison.


1924


Chapitre 1

février 1924

La maison du docteur Lasserre se trouve à la lisière du bourg de Gornac, dans le lieu-dit Lamothe, tout près du lieu-dit du Moulin de Gonin C’est une grande bâtisse imposante du dix-huitième siècle, pas du tout conforme au style des autres vieilles maisons de Gonin. La maison donne sur la route qui mène à Cadillac, ancien siège des ducs d’Épernon, vers le sud, et qui va au bourg dans la direction opposée.

Le rez-de-chaussée comporte deux portes-fenêtres des deux côtés d'une porte-cochère qui donne accès à une pièce que sert de garage pour la nouvelle voiture du docteur. Voiture qui fit sensation dès son apparition dans le village pour la première fois ce mois froid de février 1924. Au premier étage une porte-fenêtre, qui ouvre sur un joli balcon en fer forgé au centre de la façade, encadrée de deux fenêtres de chaque côté, donne un aspect prestigieux au bâtiment. L’accès à la maison est sur le côté latéral par un escalier à double volée qui monte jusqu'à la porte d’entrée.

En fin d’après-midi Marie Bourdet, bonne à tout faire chez Mme Élise Coustaut, frappe timidement sur la porte. Pas de réponse. Elle frappe de nouveau, mais plus fort cette fois. Toujours pas de réponse. Gagnée par une panique croissante elle cogne de toutes ses forces sur le pan de la porte, mais elle comprend que le docteur est parti.

Il est peut-être avec un patient dans le bourg ou même dans un autre village loin de Gornac, pense-t-elle.

Elle ressent une peur viscérale. Elle n'ose pas rentrer chez sa maîtresse sans pouvoir lui dire qu'elle a averti le docteur que sa présence est demandée immédiatement par cette femme colérique et hypocondriaque.

Elle descend l'escalier, regardant plusieurs fois derrière elle, espérant que le docteur apparaîtra comme par miracle sur le seuil de la porte. Mais, en bas de l’escalier jetant un dernier regard vers la porte, toujours en vain, elle reprend le chemin qui mène au bourg.

Ou peut-être dans le 'Grand Hôtel' sur la place du marché. J'y irai d'abord, se dit-elle.

Mais elle ne sait pas si elle osera y entrer pour demander s'il est dedans. Les hôtels ne sont pas pour les petites gens.

Il commence à faire noir et sans la faible chaleur du soleil hivernal de février pour la réchauffer, Marie frissonne. Elle ne peut pas s'offrir un vrai manteau, tellement ses gages sont minimes. Elle ne porte que sa tenue de bonne, fait d'un tissu mince et bon marché, et une 'p'tite laine' usée. C’est son seul luxe.

Enfin bon. Je n'ai qu'à marcher vite pour me réchauffer.

Au loin elle voit les lampadaires électriques qui éclairent le bourg. Au centre de Gonin aussi il y a un lampadaire électrique – installé voilà deux ans à peine. À l’époque elle s’était émerveillée devant ce miracle de lumière qui fait disparaître même les étoiles, tellement il brille fort. Maintenant les étoiles lui manquent.

'Ce doit être comme ça dans les grandes villes. Il y a sûrement beaucoup de lampadaires électriques à Bordeaux. Un de ces jours j'irai voir', se promet-elle.

Elle se dirige vers les points de lumière dans le bourg. En longeant la route mal éclairée elle trébuche maintes fois sur les 'nids de poules' dont la chaussée est pleine. Dans les prés à côté elle entend les vaches, maintenant invisibles, qui continuent à brouter ou à mâcher l'herbe qu'elles ont avalée avant. Elle frissonne de peur en entendant des bruits de souris, ou peut-être de rats dont elle a horreur. Ils se faufilent le long des fossés des deux côtés du chemin.

Elle passe devant le nouveau lavoir construit seulement un an auparavant, Un peu plus loin elle voit la scierie des frères Blancheton. Elle arrive enfin à la première maison du bourg à droite du chemin. C’est la maison et l'atelier d'Alban Blancheton, forgeron, charron et carrossier, et de sa belle-sœur qui tient une épicerie et une mercerie dans l'autre moitié du bâtiment.

Un peu plus loin elle passe devant ce qui reste de l'ancien Hôtel et Café du Commerce.

L'incendie qui avait éclaté il y a une dizaine d’années avait été dramatique. Elle n'avait que sept ans à l’époque et pour elle cela avait été un événement extraordinaire. Depuis leur maison à Gonin, tout près des moulins, sa famille avait entendu les craquements des poutres enflammées de la toiture et avait vu la fumée qui montait en une énorme colonne grisâtre dans le ciel. La lumière de l'embrasement éclairait tout le bourg. Les gens du village étaient accourus de tous côtés pour regarder, hébétés, le désastre. Marie et sa famille s’étaient aussi dépêchés d'aller voir. Ils étaient arrivés juste à temps pour voir l'effondrement de la toiture. et la destruction presque totale de l’hôtel.

Les voitures des pompiers, qui étaient arrivées sur les chapeaux de roues, avaient impressionné la petite fille qu'elle était. Elle les avait regardés s'installer et lancer des jets d'eau étincelants sur le bâtiment. Mais en vain. Les pompiers avaient réussi à sauver le rez-de-chaussée, mais l’étage avait été complètement détruit.

Le bâtiment n'avait toujours pas été restauré et ce soir-là, passant devant les ruines, elle pense détecter encore un léger arôme de bois et de briques brûlés.

Mais elle ne s’arrête pas devant ce bâtiment qui lui avait fourni un des plus mémorables et dramatiques souvenirs de sa jeunesse. Elle est pressée. Elle passe devant le nouveau bureau de poste et arrive à la place du marché devant la mairie. Elle hésite. Le Grand Hôtel se dresse sur sa gauche derrière de belles grilles. La place est bien éclairée, voire illuminée, par trois lampadaires électriques que le maire a fait installer.

C’est comme s'il fait encore jour, se dit-elle.

Depuis la place elle regarde les fenêtres du rez-de-chaussée de l’hôtel qui diffusent une lumière jaunâtre sur les grilles. Elle voit des gens qui bougent à l’intérieur. Des gens qui se parlent, qui boivent, qui rient, qui dînent à des tables aux nappes blanches.

C’est un monde d'un luxe inimaginable pour la jeune femme. Un monde où elle rêve d'entrer un jour, mais qui reste, vu sa situation présente, définitivement hors de portée. Elle se promet dans l'instant même qu'un de ces jours …

Un homme sort de l’hôtel et la regarde, figée au milieu de la place.

« Qu'est-ce que tu fais là, Marie ? » crie le docteur Paul Lasserre. « Qu'est-ce que tu attends ? Il fait froid. Tu n'as pas de manteau. Viens ! Entre ! »

Hésitante, Marie avance de quelques pas vers l'homme qui reste sur le pas de la porte.

Elle le reconnaît.

« Monsieur le docteur ! C'est vous que je suis venue chercher. Ma maîtresse ... »

« Ta maîtresse peut attendre. Entre vite. Tu grelottes, ma petite. »

« Mais Monsieur le docteur, Madame souffre d'une crise de foie et c'est urgent, » objecte Marie, en partie pour la forme, mais surtout par peur.

« Ne t’inquiète pas, Marie. Je lui dirai que j’étais à Castelande et que tu as dû y aller à pied pour venir me chercher. Comme ça nous avons une bonne heure avant de devoir aller la voir. Entre, je te dis. Tu dois te réchauffer devant le feu. »

« Mais … »

« Allons, ma fille. Arrête ! Tu sais aussi bien que moi, Marie Bourdet, que c'est une crise de rien, mais si ta maîtresse veut toujours me payer pour lui faire des visites et lui donner des ordonnances, soit. Mais je le ferai à l'heure qui me conviendra. »

Les franches paroles du docteur, qu'elle sait vraies d'ailleurs, aident Marie à triompher de sa réticence. Elle entre dans l’hôtel en suivant le docteur qui se dirige vers le salon. Il lui ordonne de s'asseoir devant l’âtre où brûle un bon feu de bois. Il sort chercher un vin chaud pour elle et un petit cognac pour lui. Une fois revenu, il tend un verre à Marie et s'assoit dans un fauteuil confortable en face de la jeune femme.

Marie est toujours mal à l'aise dans cet environnement où elle ne se sent pas à sa place. Elle se tient raide au bord de sa chaise.

« Détends-toi ! Madame Coustaut ne peut pas te voir ici ! Raconte-moi un peu ta vie chez les Coustaut, Marie. Tu es devenue une jeune femme. Tu as des rêves ? Des ambitions ? Des projets pour l'avenir ? Un petit ami ? Fais-moi confiance. Je pourrai t'aider. »

Marie regarde son interlocuteur avec un mélange de gêne et d'excitation. C'est la première fois qu'elle se trouve devant un adulte qui la traite comme telle.

Normalement ses conversations avec Madame Coustaut – si c’est la bonne description de leurs échanges verbaux – consistent uniquement en consignes de la part de son employeur et d'assentiments de sa part. Elle n'ose jamais dire non. Ce n’est pas sa place.

Mais le docteur lui a posé des questions sérieuses auxquelles il faut trouver des réponses. Même avec son père une telle situation est rare.

Elle se redresse sur sa chaise, avale trop vite une gorgée de vin chaud, toussote et continue d'une voix hésitante.

« Je travaille chez Madame Coustaut depuis trois ans. Vous le savez, je crois. J'ai commencé un an avant votre arrivée dans le village. Mon père a conclu un arrangement avec Madame. Je dois arriver le matin à six heures et préparer le petit déjeuner pour Monsieur avant qu'il ne parte travailler au moulin de Monsieur Serizier. »

« Il est correct envers toi, Marie ? » interrompt Lasserre qui avait remarqué, quand il faisait ses visites à la maison, comment l'ancien combattant regardait la jeune femme.

Elle hésite avant de répondre.

« Au début, oui. Mais récemment il me regarde différemment. Il me touche souvent – sur le bras, sur l’épaule ou sur le dos. C'est tout. »

« C'est vraiment tout ? » demande-t-il doucement.

« Il me rend nerveuse en sa présence et c'est désagréable, mais je crois qu'il a trop peur de Madame pour ne rien tenter de plus. »

Et très vite elle ajoute : « Il ne faut absolument pas raconter ça à mon père, Monsieur le docteur. Je vous en supplie. »

« Calme-toi. Je ne dirai rien. C'est promis. Et après qu'il est parti travailler, qu'est-ce que tu fais ? »

« Je débarrasse la table et je nettoie la maison. Il y a toujours des restes du dîner de la veille et je dois tout laver et ranger.

« Madame Coustaut descend vers huit heures et je lui prépare son petit déjeuner. Elle critique systématiquement tout ce que j'ai fait depuis mon arrivée et je dois toujours tout refaire. J'avoue qu'il y a des fois que je ne fais pas grand-chose avant qu'elle ne descende parce que je sais que je devrai tout refaire ! »

« Bravo ! Mais fais attention à toi quand même, Marie. Elle est une femme très difficile.»

« Ensuite, elle me donne une liste des achats qu'elle veut dans le bourg ou au Caïffa et je dois aller faire les courses et préparer le déjeuner à midi. Elle me donne l'argent exact pour les courses et exige un reçu pour tout. »

« À midi, Monsieur Coustaut rentre à la maison ? »

« Normalement, oui. »

« Tu manges avec eux ?

« Oh non ! Je mange après, s'ils me laissent des restes. Sinon, je passe vite chez moi trouver quelque chose à manger si je peux. Mais souvent Madame ne me permet pas de m'absenter. »

« Donc, tu n'aurais rien mangés depuis six heures du matin ? »

« Non. »

Elle hausse les épaules.

« J'y suis habituée. »

Paul Lasserre se tait et réfléchit :

Comment cette situation peut-elle exister en 1924 ? se dit-il. Après tout ce que les femmes ont fait pendant la Grande Guerre en assumant les rôles des hommes absents, comment se fait-il qu'elles soient traitées encore comme des inférieures ? Et souvent par les femmes elles-mêmes ! Quant à Arnaud Coustaut, c’est un ancien de la guerre. Il a subi des conditions abominables dans les tranchées et a été gravement blessé. Il a toujours des éclats d'obus dans son corps et quand je l'examine j'entends toujours les effets du gaz sur ses poumons et sur sa respiration. Ce n'est pas une excuse, mais une évidence.

Il s'adresse encore à Marie qui boit son vin chaud cette fois avec précaution, à petites gorgées, et attend anxieusement. Parler aussi longtemps comme elle vient de faire lui est exceptionnel et elle a peur d'avoir trop dit.« Parle-moi du reste de ta journée chez les Coustaut. As-tu des heures de repos ? As-tu le droit de sortir ? Que fais-tu le dimanche ? »

Marie hausse les épaules et le regarde sans comprendre.

« Je fais ce que Madame me demande. Je lave la vaisselle, je vais au lavoir pour laver le linge. Il y a toujours les bleus de travail de Monsieur à laver, tout imbibés de farine. Je fais encore des courses et de temps en temps je fais la cuisine le soir. »

« Tu travailles jusqu’à quelle heure ? »

« Jusqu’à ce que Monsieur et Madame aillent au lit. Vers huit heures l'hiver, plus tard l’été. »

« Et puis tu rentres chez toi ? »

« Bien sûr ! Où aller autrement à cette heure ? Oh ! Excusez-moi, Monsieur le docteur, je ne voulais pas être impolie ! » balbutie-t-elle, soudain prise de peur.

« Ne t’inquiète pas, Marie. C’était une question stupide.»

Il hésite et la regarde pensivement pendant quelques moments, ce qui la gêne et elle baisse la tête.

« Peux-tu me dire combien tu reçois comme gages ? »

« Non. C'est mon père qui reçoit directement mes gages. C'est un arrangement fait entre lui et Madame, comme j'ai dit. Mon père me donne de l'argent de poche de temps en temps quand il peut, mais nous sommes pauvres, monsieur. Mon père trouve difficile de travailler. La meunerie, c'est dur. Il a terriblement souffert pendant la guerre. Pour lui maintenant tout est un effort. La nuit il a encore des cauchemars. Je l'entends souvent crier. Il est épuisé. Il n'est plus le père que j'aimais quand j’étais petite. Cette maudite guerre ! Et en plus nous sommes seuls depuis la mort de ma mère il y a quatre ans, quand j'avais quinze ans. C’était la grippe espagnole, comme pour beaucoup de gens. »

Marie fond en larmes et s'affale sur sa chaise.

Lasserre ne réagit pas. Il sait que ce qu'elle décrit n’est pas rare dans le village. Le Monument aux Morts n'a été érigé que trois ans après la fin de la guerre. Treize noms figurent sur la stèle, treize hommes de Gornac. Treize familles brisées. Mais aux Monuments aux Morts on ne sculpte pas les noms des hommes revenus, avec leurs blessures du corps et de l'esprit. Pour eux, il est souvent difficile de trouver du travail. Personne ne veut embaucher ces anciens combattants qui rentrent blessés et en proie à leurs souvenirs cauchemardesques.

Par contre pour les jeunes gens, après une guerre, il y a toujours du travail. Les grands domaines sont toujours en manque de main-d’œuvre surtout pendant les vendanges, mais aussi durant toute l’année. Pour les vendanges, des journaliers jeunes et forts arrivent de partout et les vignerons installent de vrais campements pour les héberger.

Mais pour les jeunes filles, il n'y a que le travail de bonne ou la vie de jeune mariée – ce qui revient souvent au même, se rend-t-il compte.

Marie s’est remise de sa crise de larmes et Lasserre lui prend la main.

« Bon. Il est temps d'aller voir ta maîtresse. Ne t’inquiète pas. Tout ce que tu m'as dit reste avec moi. En voiture ! »

Il sort de l’hôtel suivie de Marie. La voiture du docteur stationne sur la place du marché près de la pompe communale. Lasserre en est très fier. C’est une 5CV de 1922. Il se l'est offerte à l'occasion de la fin de ses études de médecine à Bordeaux. Les villageois avaient été ébahis quand il l'avait conduit dans le village pour la première fois. C’était la première voiture que la plupart d'entre eux ait jamais vu.

Debout à côté de la voiture Marie hésite, interloquée en la voyant de si près. Elle n'ose pas monter, tellement la belle bête l'effraie. Sous les reflets des lampadaires de la place la carapace noire de la voiture luit comme la peau d'un énorme animal mystérieux, puissant. Le bruit du moteur, qui démarre soudain et se répercute contre les murs des bâtiments autour, la fait sursauter. Le monstre beugle comme un taureau avant de ronronner comme un chat quelques secondes plus tard.

« Mais qu'est-ce que tu attends? Monte ici à côté de moi. Elle ne mord pas.”

La jeune femme contourne le véhicule pour monter. Elle doit faire un grand effort pour se hisser sur la banquette de cuir vert, tellement elle est élevée.

« C'est la première fois tu montes en voiture?” demande-t-il avec le sourire. « Tu vas voir. Ça va te paraître très rapide mais ici dans le village je fais attention parce qu'il y a une limitation de vitesse de douze kilomètres à l'heure. C'est le maire qui a imposé cette limite. Mais dès qu'il aura sa propre voiture à lui, il va l'augmenter, j'en suis sûr ! »

Le trajet entre le bourg et le village de Gonin ne dure que quelques minutes, mais pour Marie c'est comme un voyage des Mille et Une Nuits. La tête lui tourne non seulement grâce au vin chaud mais parce qu'elle a l'impression d’être sur un tapis magique qui survole le village à une vitesse vertigineuse et lui promet tout ce dont elle rêve la nuit quand elle est seule dans son lit.

La voiture entre dans Gonin et passe entre les trois moulins dont les énormes ailes se dessinent noires et menaçantes contre le ciel dans la faible lueur de la demi-lune. Tout de suite après, la voiture arrive devant la maison de Marie et s’arrête net.

« Descends et rentre chez toi, Marie. »

« Mais, monsieur ... »

« Ne t'affole pas, Marie. Je dirai que tu as été très courageuse de venir me trouver à pied si loin dans la nuit. Sans tes efforts je ne serais pas venu ce soir. Et que je t'ai déposée chez toi en passant parce que tu étais épuisée. »

Il saute de la Citroën et aide Marie à en descendre. Il la regarde entrer dans la maison et regagne sa voiture pour faire les cent mètres jusqu'à la maison des Coustaut. Prenant sa trousse médicale, il s'approche de la grande porte d’entrée. Il frappe et attend.

Arnaud Coustaut ouvre la porte.

« Monsieur le docteur. Merci d’être venu. Ma femme est très malade. Entrez, entrez, je vous en prie. »

L'ancien poilu de la Grande Guerre invite Lasserre à le suivre dans le salon. Il marche lentement et traîne un pied en boitant, souvenir de la bataille de la Somme. Lasserre l’arrête un instant et essaie de lui demander comment il va, mais il ne veut pas parler et ouvre la porte du salon.

Élise Coustaut est assise dans un fauteuil près de la cheminée. Il fait très chaud dans la pièce et Lasserre se dévêt immédiatement de son manteau.

« Bonsoir, docteur. Que je suis contente de vous voir. Je ne vais pas bien, vous savez, » dit-elle en minaudant.

Soudain se redressant, sans attendre sa réponse, elle se fâche en criant :

« Mais où est cette fainéante de fille ? Elle n'est pas avec vous, docteur ? »

« Bonsoir, Madame Coustaut, » dit-il calmement. « J'ai déposé Marie chez elle juste avant de venir vous voir ... »

« ...mais … »

« … parce qu'elle était épuisée après être venue me trouver à pied à Castelande. En plus, elle n'a pas mangé de la journée, j'ai pensé donc qu'elle avait le droit de rentrer chez elle à cette heure tardive. »

« Mais bien sûr, docteur. Vous avez bien fait. La pauvre. Elle devait avoir faim. C'est une vraie perle, vous savez. Je le lui dis tous les jours. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. Et avec mon mari qui n'a pas toute sa santé. »

Elle se rassoit dans son fauteuil, oubliant d'inviter le docteur à faire de même.

« C'est scandaleux, docteur. C'est un héro de la Somme et qu'est-ce que la nation fait pour lui ? Rien ! C'est une honte. Il a dû accepter du travail au moulin de Monsieur Serizier, lui qui était maître charron avant. Mon mari, employé de meunier, après tout ce qu'il a fait pendant la guerre. ! Monsieur Serizier est très gentil, mais c'est une honte, je vous le répète. »

« Calmez-vous, Madame Coustaut. Vous avez raison, mais souvent la vie n'est pas juste. La guerre est finie et il faut s'adapter. Vous avez de la chance d'habiter cette jolie maison et au moins vous avez toujours votre mari. Dans le village il y a beaucoup de veuves, je vous le rappelle. »

« Mais comme vous avez raison, docteur ! J'ai toujours mon cher Arnaud. »

Se tournant vers lui, elle enchaîne : « Mais justement Arnaud ! Ne reste pas là comme ça, va chercher un verre de vin pour le docteur, à quoi rêves-tu ? »

« Merci. Ce n'est pas nécessaire. »

Il fait signe à Coustaut de rester.

« Alors, madame, qu'est-ce qui ne va pas exactement ? »


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