P Cette œuvre est surtout un exercice de rhétorique parce que La Boétie organise sa réflexion selon les principes de l’éloquence antique afin de convaincre, émouvoir et entraîner son lecteur. Le Discours ne prend pas la forme d’un traité politique systématique. Il adopte celle d’une parole construite pour persuader. A1 Le Discours reprend la structure canonique du discours oratoire antique. I L’œuvre suit les grandes étapes de la rhétorique classique : exorde, narration, argumentation et péroraison. Cette composition renvoie directement à la dispositio héritée de Cicéron et de Quintilien. L’exorde ouvre sur une captation de l’attention : « C’est une chose vraiment étonnante ». Le texte ne commence pas par une définition ni par une démonstration abstraite. Il débute par l’étonnement afin de susciter la curiosité. L’argumentation progresse ensuite selon des conclusions intermédiaires clairement annoncées : « Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ». Le connecteur « ainsi » guide le lecteur dans la démonstration. Enfin, la péroraison abandonne l’analyse au profit de l’exhortation : « Apprenons donc ; apprenons à bien faire ». L’anaphore du verbe « apprenons » donne au texte la forme d’un appel collectif. Montaigne confirme cette lecture lorsqu’il affirme que La Boétie écrivit ce texte « par manière d’essai, d’exercice », ce qui rattache l’œuvre aux exercices rhétoriques humanistes. R Ainsi, l’organisation même du Discours reproduit les étapes du discours oratoire antique. Cette architecture démontre que cette œuvre est surtout un exercice de rhétorique.
A2 La Boétie multiplie les procédés de persuasion afin de produire l’adhésion du lecteur. I Le texte repose sur des questions rhétoriques destinées à provoquer l’indignation : « Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes […] n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? » La répétition « ce vice, ce vice horrible » amplifie la condamnation morale. La gradation « biens », « parents », « enfants », « vie » montre une dépossession progressive qui atteint jusqu’à l’existence humaine. Le texte recourt aussi aux images. Le peuple devient un « taureau à dompter », une « proie », un « troupeau d’esclaves ». Cette succession métaphorique animalise les dominés et transforme une idée politique en image frappante. Enfin, les accumulations produisent un effet d’écrasement : « théâtre, jeux, farces, spectacles, gladiateurs, bêtes curieuses, médailles, tableaux ». Le rythme accéléré mime l’étourdissement du peuple par les divertissements. R Ainsi, questions rhétoriques, métaphores et accumulations visent moins à expliquer qu’à persuader. Ces procédés montrent que cette œuvre est surtout un exercice de rhétorique.
A3 Le Discours repose sur une démonstration exemplaire héritée de la tradition humaniste. I La Boétie fonde sa réflexion sur une multitude d’exemples antiques, empruntés à l’histoire et à la mythologie, qui donnent à sa pensée une portée universelle. Sylla, général et dictateur romain du Ier siècle avant Jésus-Christ, et Néron, empereur romain célèbre pour sa cruauté et sa démesure, incarnent la figure du tyran violent, dominé par l’excès et l’abus de pouvoir ; ils représentent l’image même d’un pouvoir qui se nourrit de la peur. À l’inverse, Caton, modèle de rigueur morale dans la Rome républicaine, Brutus, associé à la chute de César et à la défense de la liberté politique, ou Thrasybule, chef athénien qui contribua au rétablissement de la démocratie, prennent les traits de héros civiques : ils symbolisent la vertu, le courage politique et la fidélité à la liberté commune. Harmodios et Aristogiton, citoyens athéniens passés à la postérité comme les tyrannoctones qui frappèrent Hipparque, fils du tyran Pisistrate, personnifient quant à eux la résistance légitime contre l’oppression. Par ces figures, La Boétie ne se contente pas d’aligner des noms prestigieux : il construit une véritable galerie de personnages exemplaires dont l’origine antique et l’identité morale éclairent son propos. Chacun devient un type humain et politique, immédiatement reconnaissable par le lecteur humaniste. Sylla est ainsi associé à la « caverne de tyrannie », image qui transforme son palais en lieu obscur, presque infernal, tandis que Brutus ou Caton apparaissent comme des modèles héroïques propres à susciter admiration et imitation. Cette mise en scène des grandes figures antiques relève du procédé rhétorique de l’exemplum : elle permet à la fois de prouver, de frapper l’imagination et d’orienter le jugement moral du lecteur. En convoquant ces identités héroïsées, La Boétie inscrit son texte dans la tradition humaniste, où les Anciens offrent des modèles de pensée et d’action. La péroraison confirme cette finalité lorsqu’elle s’adresse directement au lecteur : « Apprenons donc ». Le texte cesse alors d’être une simple analyse pour devenir une exhortation à reconnaître, à travers ces personnages exemplaires, ce qu’exige la défense de la liberté. R Ainsi, l’usage des figures antiques, présentées à travers leur origine et leur identité morale et politique, montre que le Discours cherche avant tout à agir sur son auditoire. Cela prouve que cette œuvre est surtout un exercice de rhétorique.