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J'ai rencontré ce matin au coin de la rue un étrange personnage. Il m'a brièvement conté son histoire. Je m'en voudrais de ne pas la partager avec vous...
Sans domicile fixe
Depuis plusieurs mois, je dormais dans la petite chambre d’amis. De toutes façons, des amis, nous n’en avions plus, et ça ne datait pas d’hier. Il faut croire que le temps exerçait sur eux une force centrifuge qui sans pitié les éloignait. Parfois, telle une comète lointaine, l’un ou l’autre passait encore nous saluer mais ne s’attardait pas. On eût dit que les gens avaient de plus en plus de choses à faire, que les heures leurs étaient comptées.
Peut-être aussi nous lassions-nous mutuellement. Lorsqu’on se connait depuis longtemps, nos histoires ont un goût de vieux ragoût réchauffé. « Tu te souviens quand... - mais oui, tu m’en as déjà parlé - ah oui, tu as raison... Et si on partait ensemble cet été à... - oh tu sais, les touristes, les vendeurs du temple, les jongleurs de rue, j’en ai soupé, c’est tellement surfait - ah oui, tu as raison... ». Alors on accroche des sourires sur nos babines, comme on punaise des guirlandes de Noël sur un plafond écaillé, on débouche une bouteille et on trinque à la vie passée...
J'ai décidé de parler, je ne dois pas taire l’essentiel : si je ne dormais plus dans l’autre chambre, c’est que désormais quelqu’un avait pris ma place. Je ne sais pas ce qu’elle lui trouvait. Il n’est pas beau, il sent mauvais, n’a même pas de poils sur la poitrine. Et puis il est du genre désagréable. Lorsqu’il m’apercevait, il dardait sur moi un regard mauvais. S’il avait pu se débarrasser de moi, il n’aurait pas hésité une seconde, quitte à m’attacher à un arbre au fond d’une forêt et m’y laisser crever comme une bête.
Je ne protestais pas. Je ne suis pas jaloux, ne suis pas un mâle dominant, j’estime qu’elle avait droit à sa liberté. Il faut vivre avec son temps, n’est-ce pas ? Mais au fil des jours, je constatais qu’elle s’occupait moins de moi, il me semblait que je la gênais. Terminés les bises dans le cou, les grattouilles sur le bas-ventre, et ces minutes d’extase si précieuses que nous partagions.
Un jour, j’en ai eu marre. Marre d’assister à leurs ébats bestiaux, d’entendre ses halètements porcins à lui, ses gémissements à elle, puis ses cris de démente, à la fin. Il me semble qu’elle en rajoutait, comme toutes les femelles, dans le but de le persuader de sa puissance. De le berner, en somme.
C’est là que je décidai de faire chambre à part. La perversité finit par poser des limites à la permissivité. Afin d’apaiser sa conscience, elle passait parfois me voir, une caresse par ci, une caresse par là, et s’enfuyait très vite. Il est patent que je ne l’intéressais plus, mais qu’eu égard à notre ancienne complicité, elle tenait à me manifester encore de brèves attentions. Le remords, sans doute.
L’hiver s’écoula ainsi. Je sortais peu, il pleuvait sans cesse, j’attendais des jours meilleurs. Je descendais manger la nuit, lorsque tout dormait. Depuis que l’usurpateur avait investi la maison, je préférais me restaurer seul. Avez-vous déjà déjeuné en devinant derrière votre dos une présence hostile ? Je puis vous assurer que dans ce cas les bouchées ont tendance à rester coincées en travers de la gorge et que vous risquez à tout moment de vous étouffer. Très peu pour moi, je tenais encore à la vie, fut-elle solitaire et un brin tristounette.
La situation perdurait, et nonobstant leurs râles nocturnes, je m’en accommodais vaille que vaille. Je remarquai toutefois que, dans la journée, leur doux babil se muait à l’occasion en vociférations. Des coups furent échangés, je me gardais alors de paraître car j’ai toujours eu une sainte horreur de la violence. Et puis, pourquoi m’en serais-je mêlé ? Qui avait ramené ce type ici ? Qui lui avait ouvert les cuisses, pardonnez l’expression, mais je ressens encore parfois une colère que j’ai du mal à contenir, moi qui suis d’une nature, comment dire... agneline.
Bon, le tintamarre de leurs ébats la nuit, les éclats de voix la journée, elle qui venait en larmes quêter auprès de moi quelques bribes de réconfort que j’étais bien en peine de lui apporter, j’en ai eu par-dessus la tête ! Le printemps venu, les jours rallongeant, je ressentis un soudain besoin de prendre l’air. Je ne suis pas si âgé, ma foi, quel obstacle s’opposait à ce que je refisse ma vie ailleurs ?
D’autant qu’un matin, je surpris leurs propos alors qu’ils prenaient le café dans la cuisine. Ils ne m’avaient pas entendu descendre l’escalier. N’ayant nulle envie d’entretenir des contacts insipides avec eux, j’avais cultivé l’art de la discrétion, que je maîtrisais désormais à la perfection. La teneur de la conversation ne manqua pas de m’alarmer. Dissimulé derrière la porte du salon à demi ouverte, je n’en ratai pas une miette. J’ose à peine vous la narrer, tant le sentiment d’effroi qu’elle m’inspira est encore vif. Mais je dois en passer par là afin que vous maîtrisiez tenants et aboutissants de l’affaire. Sans entrer dans des détails sordides, sachez qu’il y fut question de meurtre ! Et qui, d’après vous devait endosser le rôle de la victime ?
Elle protestait, mollement à mon goût, et je trouvais que la robe d’avocate de la défense, de ma défense, ne lui seyait guère. Lui, avait enfilé celle de procureur et il excellait dans ce registre. Les piètres arguments qu’elle lui opposait étaient balayés comme fétus de paille. Comme un boxeur amateur face à un poids lourd du ring, elle était sans cesse renvoyée dans le cordes, le KO était inéluctable.
Je compris alors que je devais m’enfuir au plus tôt, n’ayant nullement la vocation de martyr. En vue de son noir dessein, il descendit préparer je ne sais quels ustensiles dans le garage, elle remonta s’habiller dans la chambre. C’était le moment ! Je gagnai la lingerie, grimpai sur le congélateur et réussis - par quel miracle ? - à me glisser sans bruit à travers le soupirail. Parvenu dans le jardin, je constatai que je m’étais blessé au passage, mais que m’importait, j’étais dehors ! Le reste fut un jeu d’enfant. Sauter par-dessus la clôture, gagner la ruelle à l’arrière de la maison, m’enfuir en courant.
Voilà, vous savez tout ! Vous comprenez désormais pourquoi je suis là chaque matin et chaque soir. Mais je ne suis pas seul. Nous sommes plusieurs compagnons d’infortune demeurer dans le coin. Mais, infortune, le terme est-il opportun ? Bonne fortune serait plus adapté. Car nous sommes libres, notre vie sociale est riche, aventureuse. Certes parfois houleuse, mais nos rencontres sont nombreuses, enrichissantes, et je n’échangerais cette vie pour rien au monde.
Une petite vieille très aimable passe tous les jours remplir nos assiettes, nous parle, nous caresse et c’est désormais à elle, et non à la traitresse et à son fumier d'amant, que je réserve mes plus doux ronronnements...
La douche de Manon ( extrait )
Le déclic du mécanisme d’ouverture, c’est le signe inéluctable du basculement du visiteur dans une autre dimension ; celle d’un microcosme peuplé de corps abimés et en sursis, d’âmes seules en perdition, dont on redoute à chaque recoin de couloir qu’elles ne vous agrippent et vous entraînent au fond, comme des naufragés effrayants et épuisés, alors que vous ne maîtrisez pas la natation, que vous n'aviez pas jugé indispensable d'emporter une bouée et que vous avez une trouille bleue des abysses... Mais impossible de reculer, le saut a eu lieu, l’avion s’éloigne et il va falloir contrôler l’ouverture du parachute afin que l’atterrissage soit le moins brutal possible.
— Bonjour Monsieur, vous pouvez vous rendre dans la chambre de votre mère. Elle est réveillée de sa sieste et nous venons de lui servir un thé. Je vous en apporte un ?
— Volontiers, merci !
« Un double cognac m’aurait aidé davantage, mais c’est gentil quand même, songe Adrien. »
— Je vous préviens : elle a eu un sommeil très agité cette nuit et nous avons été contraints de lui administrer des calmants. Vous comprenez, nous...
— Je comprends, bien sûr je comprends, ne vous excusez-pas !
— Je ne m’excuse de rien du tout Monsieur, je vous relate la situation, ni plus, ni moins ! Si je ne vous informais pas de l’état de votre mère, vous seriez en droit de vous plaindre, non ? »
L’employée qui l’accueille affiche sa mauvaise humeur. La journée a été laborieuse, si tant est qu’il puisse en ces lieux en être de faciles, riantes et joyeuses. Elle n'a pas la trentaine, il ne l’a jamais vue ici. Une nouvelle, c’est inscrit dans l’amertume de son visage, la sècheresse de ses mots, dans son attitude sur la défensive ; pas rodée au sous-effectif chronique, aux heures supplémentaires non payées, aux réquisitions pendant les congés ou les week-end, aux gardes de nuit de douze heures d’affilée, aux engueulades de l’infirmière en chef, aux mains au cul des toubibs, et pour parfaire le tableau, aux lamentations et gémissements constants de ces vieux, ces vieux impitoyables et tyranniques.
L'Homme-Assis ( extrait )
L’inspecteur - mais était-il confronté là à des inspecteurs, à des enquêteurs, à des commissaires politiques, des hommes du renseignement, mais quelle différence pour lui, et quelle que fût leur dénomination, dépendants de quel service, de quel ministère ? – soupira à grand bruit :
« Pff, je subodore que nous en aurons pour longtemps avec vous. Je le pressens et je le redoute … tu prends le relais ? Il est gentil, mais il me fatigue un peu ! »
Les deux hommes changèrent de place. Le gros, un Herman Goering jeune tel que se le dessinait l'Homme-Assis, rejoignit le bureau et régla la position de la lampe afin que le prisonnier ne distinguât de son visage qu’un contour inquiétant. L'autre, un petit sec, le nain, celui qui ressemblait à Joseph Goebbels - mais les perceptions de l'Homme-Assis étaient sans doute altérées par l'effroi qu'il lui inspirait -, se posta à côté de lui, légèrement en retrait. Cette présence, flairée plutôt que vue, le rendait mal à l’aise et l’inquiétait.
« Mon collègue a raison, commença le gros. Malgré son apparente jeunesse, il est expérimenté, tu verras ! »
On était passé au tutoiement, les rôles étaient bien répartis ! Il poursuivit :
« Oui, ce sera long avec toi, car t’es pas au clair avec toi-même, c’est … c’est … comment on appelle ça déjà ?
— Une litote, l’aida Goebbels.
— Oui, ça doit être ça, une litote. Avec la maturité, tu serais pourtant censé savoir si, dans le fond, t’es une crapule, ou un gars honnête. De prime abord, on se méfie des demi-mesures, et si t’es pas plus convaincu que ça d’être un homme honorable, c’est que … c’est peut-être que t’en es l'opposé ? Mais je comprends que cette déduction, si c’est le cas, ne puisse comme ça s’imposer à toi … soit … allons-y par étape. Quand t’étais gosse …
— Oublions la petite enfance si tu permets, intervint le petit, nous allons nous y perdre. Elle porte en germe le développement de l’adulte, mais elle est un peu délicate à décortiquer, y compris pour des professionnels aguerris ; trop vive, trop instable, trop contradictoire ; fictions et réalités s’y côtoient, s’y marient, s’y entrelacent. Les souvenirs que l’on en retrouve sont faussés par l'accumulation des sédiments du temps, déformés par notre fourberie congénitale …
— Vous estimez que nous sommes mauvais de nature ? tenta l’Homme-Assis.
— Je n'estime pas. Je me borne à poser des jalons ; j’emprunte des concepts à droite, à gauche, au fil de mon inspiration. C’est la beauté de l’exercice, vous apprendrez à l'apprécier. Et c’est nous qui en dictons les conditions, cela vous avait échappé ?
— Non, non ! C'était juste une tentative de dialogue, n'y voyez pas malice !
— Hélas pour vous et pour nous, nous ne nous livrons pas à une conversation de salon. Nous sommes en service et notre rendement en pâtirait si nous nous attardions à la bagatelle. Vous nous déclarez résider à Rouen, en centre ville, où vous louez un appartement cossu - deux chambres, bureau, cuisine, réception, terrasse - c’est cela ?
— Oui ! rétorqua l'Homme-Assis, qui s'était renfrogné. »
Puisqu'ils n'étaient pas enclins à la conversation, il se limiterait maintenant au strict nécessaire !
Les deux fonctionnaires se jetèrent un coup d'œil. Herman - il le baptisa ainsi par commodité -, assis, donc, en face de l’Homme-Assis, opina du chef avec un sourire entendu.
« Pourquoi tu t’es installé en centre-ville ? C’est pas l’endroit idéal pour multiplier les mauvaises fréquentations, par hasard ? C’est pas là le terreau propice à toutes les turpitudes ?
— Mais je suis seul depuis mon divorce, il y a de ça trois ans. A mon âge, si je déménage en banlieue pavillonnaire ou dans un village de ploucs, je ne risque pas de retrouver une compagne ! Non ?
— Mais oui … c’est ce que vous dites tous : besoin de briser la solitude, de se construire un cercle de copains, d'avoir des centres d'intérêt en dehors du boulot, etc., etc., … mais c’est notoire, et crois-moi, nos dossiers d’archives sont assez étoffés pour nous autoriser cette affirmation, c’est notoire qu’il n’y a pas d'endroit plus adéquat que la ville pour lutter contre l’ordre, fomenter des troubles, agiter des théories sulfureuses dans des locaux enfumés et malsains, boire, user et abuser de produits illicites, se procurer des armes, conspirer avec des gars louches à la morale défaillante … trouve mieux, ou mon jeune collègue va être contraint de te prouver qu'il a aussi des grands talents de communiquant !
Sous la surface ( extrait )
Ce matin à marée basse je me suis promené sur un rivage d'avril. L'absence totale de vent rendait inoffensive la piqûre du froid. Tout ressemblait à l’attente, la parenthèse, la suspension. L'immobilité régnait. Une brume légère flottait en nappes fines à quelques centimètres de la surface lisse de l'eau, la protégeant des premiers rayons d'un soleil rouge, un soleil chargé des rêves du monde.
J’apprends à côtoyer de nouveau la mer. Je l’apprivoise, à moins que ce ne soit elle qui ne s’en charge. J'aime la contempler, elle est pour moi source de calme intérieur. Mais le large ne m’attire pas. Il m’effraie. Seul mon regard peut naviguer jusqu’à l’horizon sans crainte de s’y perdre ou de s’y noyer.
Musardant dans les rochers glissants entrecoupés de chemins sableux à peine esquissés, j’ai retrouvé l’émerveillement qui saisit le promeneur quand il dirige son attention vers la transparence des mares et des flaques, lorsqu’il a l'heureuse inspiration de s’arrêter, soulève avec précautions les algues, observe les êtres qui s’y dissimulent, peuplades d’un pays si proche pourtant hors de portée de notre entendement, lorsqu’il passe avec précaution la main sous le granite et déloge ainsi quelques étrilles, avec bienveillance, humilité et respect, avec pour seul objectif de dire bonjour, de dire : « Eh la belle, je suis plus fort que toi sur ce coup. Malgré ta rapidité, en dépit de tes pinces impressionnantes et tranchantes comme l’acier aiguisé de la guillotine, tu es captive. Je pourrais, dès ce soir, te plonger au court-bouillon. Ta dernière perception serait le parfum de l'oignon, du thym et du laurier montant de cette eau devenue tueuse ! Mais rassure-toi, je n’en ferai rien. Je préfère caresser furtivement le velouté de ta carapace, lorsque je te relâche te voir nager, t’immobiliser, m’observer de tes petits yeux rouges puis disparaître prestement dans les forêts de varech. Et puis, au risque de te décevoir, il te faut admettre que tu n’offres pas une chair généreuse et commode à déguster, comme celle de l’autre, là, le gros fainéant aux énormes pinces, celui que j’ai réussi à déloger de son feint sommeil, et replacé dans le creux de la roche afin qu’il aie sa chance lui aussi. Ce ne serait pas juste que tu en profites seule ! »
J’ai retrouvé, avec la joie de qui rentre chez lui au terme d'une longue odyssée, le parfum puissant du sel dans l’air, l’odeur pleine des laminaires à marée descendante lorsque le vent du large en fait cadeau au rivage. J’ai retrouvé le crissement soyeux et engageant du sable sous les pas. J’ai retrouvé les cris perçants et moqueurs des oiseaux de mer. J’ai retrouvé la lumière et les couleurs dont les variations illimitées peuvent rendre les peintres fous, dit-on ici avec une fierté mal dissimulée.
Mais il me faut rester prudent : l’océan, comme le désert incandescent, peut être à l'origine de mirages d’une traîtrise insoupçonnée, et cette ivresse donne l’illusion de comprendre et maîtriser la mécanique des forces qui sont à l’œuvre. Méfiance ! C'est une paix en trompe l’œil, une paix armée, un armistice provisoire, une trêve fugitive !
Hannah ne m’a pas quitté, mais l'évoquer me devient moins cruel. Depuis que je me suis réinstallé ici, je ne suis pas monté sur Paris pour tenter de la revoir. Trop tôt pour l'envisager, ou déjà inutile. Mais, sensation douce et précieuse, on dirait qu’elle a emménagé dans ma vie, qu’elle a désormais conscience d'en faire partie et qu’elle en est rassurée. J’imagine que là-bas, dans la grande ville, à mille lieues d'ici, elle doit s’être apaisée. Je veux croire que je suis devenu l’un des chapitres de son livre intérieur, et que ce chapitre, elle prend plaisir à le consulter lorsque la nostalgie l’effleure (...)