Le siècle de l’humiliation
Afin de comprendre les motivations de la Chine à devenir une grande puissance mondiale, il nous faut nous pencher sur son histoire. Au XVIIIème siècle, l’Empire des Qing est le plus grand et le plus riche pays du monde et en 1830, la Chine réalise 30 % du PIB mondial. C’est un pays riche mais isolé qui ne pèse pas au niveau géopolitique .
Au XIXème siècle, les puissances étrangères convoitent ses ressources. L’Empire Qing doit faire face à l’intervention des puissances européennes au travers des deux guerres de l’opium. Celles-ci aboutissent à la défaite de la Chine. Les puissances occidentales en profitent pour lui imposer de s’ouvrir au commerce international. De même, la Chine est contrainte de signer des traités de paix dits « inégaux ». Ceux-ci obligent la Chine à céder des enclaves territoriales pour que les pays occidentaux y établissent leurs comptoirs sous leurs propres législations. De même, les occidentaux peuvent désormais importer et exporter librement en Chine. Un droit de séjour de missionnaire en Chine est même instauré. En parallèle, son territoire se réduit sous la pression russe et japonaise. Le XIXème siècle est appelé par les Chinois, « le siècle de l’humiliation ». Les Chinois n’auront de cesse de vouloir laver cette humiliation historique et recouvrer la puissance économique qui était la leur au XIXème siècle.
La Chine devient une République en 1912 mais bascule dans la guerre civile entre nationalistes et communistes à partir de 1927. Ce conflit aboutit en 1949 à la victoire des communistes chinois. Les nationalistes menés par Tchang Kaï-chek se retirent sur l’île de Taïwan et fondent la République de Chine. Mao Zedong devient le 1er président de la République populaire de Chine que l’on désigne aussi sous le nom de Chine continentale.
La Chine de Mao : l’affirmation d’un nouvel acteur international
Seuls les pays communistes reconnaissent la RPC. Ainsi, la Chine se rapproche de l’URSS avec laquelle est signé un traité d’amitié en 1950. Celui-ci prévoit une coopération économique entre les deux pays. La RPC reçoit 300 millions de $ d’aide financière ainsi qu’une aide industrielle. Adoptant le modèle économique soviétique, la Chine se lance dans une industrialisation du pays axée sur l’industrie lourde.
Cependant, entre la déstalinisation et le règlement de la crise de Cuba dans lequel la Chine reproche à Khrouchtchev d’avoir cédé devant les USA, l’URSS est accusée de trahir les idéaux de la Révolution mondiale. Aux yeux de la RPC, l’URSS a failli dans sa volonté d’incarner le socialisme et la Révolution mondiale. La Chine se détache progressivement de l’URSS.
Parallèlement, Mao Zedong veut que la Chine puisse « marcher sur ses deux jambes », c’est-à-dire se développe à la fois au travers de l’agriculture et de l’industrie : c’est le début du Grand Bond en avant en 1958. En 1961, le bilan s’élève à 30 millions de morts suite à des famines. Afin de reconquérir son pouvoir, Mao Zedong lance en 1966 la Révolution culturelle. Il s’agit selon lui de briser les dérives bourgeoises des élites. Mao apparaît comme le héros d’une société égalitaire. Un culte de la personnalité se met en place autour de la figure de Mao et Le Petit Livre rouge, traduit en 36 langues, devient un outil de propagande. Mais le coût humain de la Révolution culturelle est d'au moins 3 millions de morts.
En considération de sa prise de distance face à l’URSS dans le cadre de la guerre froide, la Chine obtient une reconnaissance internationale. La France reconnaît la Chine en 1964 la même année où le pays se dote de l’arme nucléaire. En 1971, la RPC entre à l’ONU.
Le tournant libéral sous Deng Xiaoping
Deng Xiaoping (1904-1997), qui succède à Mao, est à la tête de la RPC de 1978 à 1992. A son arrivée au pouvoir, le fonctionnement de l'économie chinoise repose sur les principes classiques d'un système communiste. Planifiée, autarcique et collectivisée, la Chine est un pays pauvre, qui connaît un écart de richesses important avec les économies occidentales développées. Deng Xiaoping met en place les « quatre modernisations » axées sur l’agriculture, l’industrie, la science et les technologies ainsi que sur la défense nationale. Le but affiché est de faire de la RPC une grande puissance internationale. Deng Xiaoping veut que la Chine se modernise.
Deng Xiaoping convertit son pays à une « économie socialiste de marché » qui allie un système politique communiste rigide qui refuse toute démocratisation avec une économie libéralisée. La politique économique mise en place consiste en une politique d’ouverture de la Chine aux capitaux étrangers. Ces investissements étrangers sont orientés uniquement vers des zones économiques spéciales (ZES) et des zones franches qui sont situées sur les littoraux chinois. La RPC se développe rapidement.
Cette politique d’ouverture se traduit aussi sur la scène internationale. Il met en place des relations diplomatiques apaisées avec les USA ou le Japon, ainsi qu’avec les pays occidentaux. La RPC intègre aussi des institutions internationales, telles le FMI et la Banque mondiale.
Les revendications de liberté et de démocratie de la jeunesse chinoise sont réprimées dans le sang lors du massacre de la place Tiananmen les 3 et 4 juin 1989. Le bilan oscille entre 300 et 10 000 morts.
Le rêve chinois de Xi Jinping
En 2011, Xi Jinping, à la tête du PCC (Parti communiste chinois), énonce le rêve qui deviendra le slogan de sa présidence à partir de 2013 et son ambition suprême : « Je crois que le plus grand rêve des Chinois, c'est la renaissance de leur nation dans les temps modernes. Plus de cent soixante-dix ans après d'âpres luttes commencées avec la guerre de l'opium, s'ouvrent de brillantes perspectives pour la nation chinoise plus proche que jamais de son but, un grand renouveau ». Le Rêve chinois est le programme politique du Président Xi Jinping visant au renouveau de la nation chinoise, qui prévoit d'en faire une grande puissance mondiale d'ici le centenaire de la République populaire de Chine. Les moyens de redonner à la Chine sa fierté et de protéger sa souveraineté passent par un État riche, une armée forte et un rayonnement mondial. L’objectif affiché est de hisser la Chine à la première place économique mondiale en 2049 (centenaire de la création de la RPC).
La puissance de la Chine doit déjà s’affirmer par la mer, d’autant plus que 10% de son PIB est issu de l’économie maritime. La Chine est une grande puissance maritime. Parmi les 10 premiers ports mondiaux en 2022, on dénombre 7 ports chinois (dont le 1er au monde : Shanghai). Le trafic de ses ports dépasse celui des ports américains et de l’Union européenne réunis. La Chine s’assure une présence maritime mondial au travers d’investissements dans les ports étrangers. Si elle investit massivement dans les ports asiatiques sur le pourtour de l’océan Indien, la Chine investit aussi dans les ports africains et européens. Si la participation de la Chine est souvent minoritaire, elle est majoritaire dans les terminaux du Pirée en Grèce (qu’elle possède à 100 %), d’Abou Dabi (90 %, Emirats arabes unis), de Zeebrugge (85 %, Belgique) et de Valence (51 %, Espagne).
Outre l’aspect commercial de ses investissements financiers, la Chine doit faire face au défi de l’approvisionnement de ses missions militaires à l’étranger (ravitaillement en pétrole, ports de relocalisation du personnel et sites de maintenance pour le matériel naval). Dans cette optique, la Chine a constitué un « collier de perles ». Le terme désigne l'installation par la marine de guerre chinoise de points d’appui le long de sa principale voie d’approvisionnement maritime vers le Moyen-Orient. Du Vietnam au Pakistan en passant par le golfe du Bengale, la Chine a négocié l’installation de bases militaires ou de facilités portuaires. En 2020, la Chine a dépassé les Etats-Unis en nombre global de bateaux et de sous-marins. De plus, Xi Jinping encourage à la construction de davantage de navires amphibiens et de porte-avions pour accroître sa puissance globale. Les Etats-Unis redoutent que la Chine ne devienne la 1ère puissance militaire mondiale en 2050.
Lors de son arrivée au pouvoir en 2013, Xi Jinping se lance dans la réalisation du « rêve chinois » en inaugurant le projet des nouvelles routes de la soie (2013-2016 = BRI = Belt and Road Initiative / à partir de 2017 = OBOR = One Belt, One Road = Une Ceinture, Une Route). Il s’agit d’un projet stratégique visant à relier économiquement la Chine à l’Europe en intégrant les espaces d’Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers et ferroviaires. Ce versant terrestre des nouvelles routes de la soie est complété par un aspect maritime au travers de routes commerciales maritimes vers l’Europe qui incluent aussi les espaces africains riverains de l’océan Indien. La Chine se projette ainsi dans 68 pays regroupant 4,4 milliards d’habitants et représentant près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète.
Ce projet est motivé par des objectifs économiques mais aussi politiques et géopolitiques. Au niveau économique, l’ambition de Pékin est d’accroître les exportations chinoises, d'écouler sa production et de trouver de nouveaux marchés pour ses entreprises de bâtiments et de travaux publics. La Chine voit aussi dans ce projet un moyen d’assurer la sécurisation de ses approvisionnements énergétiques, vitaux pour sa croissance économique et son développement, en diversifiant ses voies d’approvisionnement. Au niveau politique, ces nouvelles routes de la soie permettent à Pékin d’intégrer ses provinces moins développées à la croissance globale du pays et raffermir son emprise sur les provinces possiblement en proie à des contestations (le Xinjiang par exemple). Enfin, au niveau géopolitique, il s’agit pour Xi Jinping de réduire la menace d’instabilité des pays qui lui sont riverains en permettant, au travers d’aides financières, à ces Etats de se développer économiquement. Enfin, la Chine a pour ambition de s’affirmer comme un acteur incontournable dans les relations internationales en étendant son influence globale.
Les défis de la Chine
Si la Chine est aujourd’hui la seconde puissance économique mondiale avec 17 700 milliards de $, il faut cependant relativiser ces chiffres en prenant en compte d’autre indicateurs. Le PIB par habitant est ainsi bien inférieur à ceux des pays développés. Lorsque la France affiche un PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat de 58000$ en 2023, la Chine n’atteint que 23000$. De même, la Chine reste un pays en développement. Elle est en effet placée au 75ème rang mondial en 2022 avec un IDH de 0,788.
Les contraintes naturelles chinoises (Chaîne de l’Himalaya et désert de Gobi) alliées au développement économique pendant longtemps concentré sur le littoral entraînent des disparités régionales de développement. Les territoires situés à l’Ouest de la Chine ont un développement moyen tandis que des territoires en bordure de la mer de Chine connaissent un IDH élevé voire très élevé.
Ces disparités entre régions se retrouvent aussi au sein de la population. Si la pauvreté a chuté en Chine, voyant le nombre de personnes en état d’extrême pauvreté être divisé par 3,7 entre 2010 et 2016, elle concerne tout de même 45 millions de personnes. Selon le PNUD, la proportion de chinois vivant avec moins d’un dollar par jour s’élève aujourd’hui à 15 % tandis que le pays compte 6,5 millions de millionnaires. De même, le patrimoine des Chinois habitant en ville est 3 fois supérieur au patrimoine des Chinois vivant à la campagne.
Après l’encouragement à une fécondité débridée sous Mao, la politique de l’enfant unique mise en place sous Deng Xiaoping a ralenti la croissance démographique chinoise, lui permettant de se concentrer sur son développement économique. Cette politique antinataliste a pris fin en 2016 face aux inquiétudes quant à sa réussite. En effet, la Chine n’est toujours pas un pays développé mais est frappée par une démographie de pays développés : faible fécondité, augmentation de l’espérance de vie et vieillissement de la population. Les personnes âgées de plus de 60 ans devraient représenter près du tiers de la population chinoise d'ici 2035. Malgré des encouragements étatiques à faire 2 voire 3 enfants, les familles continuent à préférer un unique enfant. En effet, le coût élevé de l’éducation, le manque de confiance dans l’avenir économique ainsi que la méfiance croissante envers l’institution du mariage expliquent cette faible fécondité. La Chine est le second pays le plus peuplé du monde avec plus de 1,4 milliards d’habitants. Cependant, la Chine est entrée dans un hiver démographique qui entraîne une baisse de sa population. En 2100, la population chinoise devrait quasiment être divisée par deux. En parallèle, l’âge de départ à la retraite est relevé progressivement afin de palier ce déficit et préserver le dynamisme économique du pays.