J'ai écris un certain nombre d'articles concernant les relations rats sauvages / humains. Ces écrits, je les dois à mes nombreuses lectures, mais aussi et surtout à mes expériences personnelles de vie avec des rats sauvages et demi-sauvages.
J'ai pu constater ces derniers temps que ces articles ramenaient un certain nombre de lecteurs et étaient à l'origine de nombreuses questions. Il n'est pas rare (de l'ordre d'une fois par mois, à vue de nez) que l'on me contacte au sujet d'un rat sauvage trouvé dans la rue et de la manière de s'en occuper. Certes, je l'ai déjà fait et je suis donc mal placée pour juger... Mais il m'est venu à l'esprit que si je suis moi-même consciente des risques et des précautions à prendre, ce n'est peut-être pas le cas de toutes les personnes qui lisent mes articles et me contactent !
L'article que vous trouverez sur cette page est là pour rétablir la vérité: tenter de venir en aide à un animal sauvage est peut-être un geste noble, mais c'est aussi un geste dangereux (et encadré par la loi) ! Pour vous, pour votre famille et pour vos animaux domestiques. Voici un zoom sur un risque bien réel lié au rat sauvage: la leptospirose.
N'hésitez pas à lire notre article connexe: "Les zoonoses et le rat"
La leptospirose a été décrite pour la première fois en 1886 par Alfred Weil. L'agent pathogène a quant à lui été identifié au Japon au XXe siècle. La leptospirose est une pathologie causée par un spirochète, c'est à dire une bactérie à gram-négatif: leptospira. L'ordre des spirochètes inclut aussi d'autres bactéries telles que les tréponèmes (auxquelles on doit la syphilis) ou les borrélies (provoquant la maladie de Lyme).
Leptospira se découpe en deux espèces: Leptospira biflexa est non pathogène. Leptospira interrogans est pathogène, c'est donc elle qui peut rendre malade. En 2001, Levett a distingué pour Leptospira interrogans plus de 200 sérovars ("variétés") classés en 24 sérogroupes (groupage des "variétés" comprenant des caractéristiques communes).
Cependant, un seul sérogroupe est responsable de la grande majorité des cas de leptospirose: le sérogroupe Icterohaemorrhagiae, dont le rat serait réservoir.
Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, la leptospirose toucherait sérieusement environ un million de personnes dans le monde, pour un taux de mortalité atteignant 10%. De 15 à 40% des personnes infectées n'ont que peu (ou pas) de symptômes de la maladie (Green-McKenzie et Shoff, 2006).
Ce sont les animaux, et plus particulièrement les rongeurs (le rat en tête), qui sont les principaux vecteurs de cette pathologie. Le rat a la particularité d'être asymptomatique à la leptospirose, c'est-à-dire qu'il peut être porteur de la bactérie, la transmettre, mais n'en avoir aucun symptôme. Cependant, il n'est pas le seul ! Toute espèce animale peut être porteur sain de la bactérie (c'est-à-dire être infecté sans être malade): il s'agit de la forme chronique de la leptospirose ! Les signes cliniques (les "symptômes") ne se développent que sous la forme aiguë.
La raison de cette différence se situe dans le sérovar incriminé. Chaque sérovar de la leptospirose possède un "hôte privilégié" chez lequel il sera asymptomatique ou de faible dangerosité. On peut supposer une forme de co-adaptation entre l'animal hôte et le sérovar associé. Ces animaux sont appelés réservoirs pour ce sérovar, car ils peuvent transmettre la maladie et contaminer d'autres animaux sans être eux-mêmes malades.
Ainsi, le rat est réservoir pour les sérovars Icterohaemorrhagiae et Copenhageni. Le chien est réservoir du sérovar Canicola. Le cheval serait réservoir du sérovar Bratislava. A titre d'exemple, un chien infecté par Canicola sera peu -voire pas du tout- malade. Si le même chien était infecté par Icterohaemorrhagiae, il serait très gravement atteint car il n'en est pas l'hôte privilégié ! Plus de 180 espèces animales peuvent être porteuses de leptospiroses: mammifères en particulier mais aussi reptiles, amphibiens et oiseaux.
Chez un animal réservoir, la bactérie a un tropisme cellulaire pour le rein: elle se loge dans les tubules rénaux où elle échappe aux actions du système immunitaire et peut donc être excrétée par l'urine. C'est l'une des raisons pour laquelle tenter de soigner un rat sauvage malade peut s'avérer dangereux et reste fortement déconseillé: le rat sauvage peut être porteur sain de la leptospirose et peut uriner sur vous. Il ne reste plus à la bactérie que de rentrer en contact avec une peau lésée ou une muqueuse pour vous infecter à votre tour !
Dans un groupe de rats, la contamination s'effectue pendant la gestation, l'allaitement, mais aussi durant les saillies. Chaque colonie de rats ne semble maintenir qu'une seule souche de la leptospirose: toutes issues du sérogroupe Icterohaemorrhagiae. Cependant, le mode de transmission de la bactérie de rat à rat est encore flou. Le rat a la particularité d'être parfois porteur sain pour d'autres leptospires dont il n'est pas réservoir, tel que Grippotyphosa, mais seulement pour une durée déterminée (1 mois pour Grippotyphosa alors qu'il est habituellement réservoir de Icterohaemorrhagiae pour une durée atteignant 7 mois).
Le pouvoir pathogène des leptospire tient à la fois de leur mobilité et de leur capacité invasive.
La probabilité d'infection par la bactérie semble augmenter chez un individu en fonction de son âge et de sa position hiérarchique (impliquant un certain nombre de bagarres et donc de morsures). Cependant, aucune différence significative n'a été observée concernant le sexe des animaux porteurs. De plus, le nombre de rats contaminés dans une même colonie ne semble pas non plus être lié aux nombres de rats comprenant ladite colonie. Cette bactérie apprécie particulièrement les milieux enrichis en vitamines B1 et B12.
Si les conditions sont réunies, la leptospirose peut vivre des mois dans l'eau grâce à leur capacité d'agrégation et de formation d'un biofilm (Ko et al. 2009). La bactérie est aérobie et sa croissance optimale se trouve dans des températures avoisinant les 28 à 30°. Boire ou se baigner dans une eau contaminée peut entraîner la leptospirose: il s'agit de la voie de contamination indirecte, la plus courante. Comme pour les animaux réservoirs, la bactérie pénètre via une peau lésée ou les muqueuses, c'est la raison pour laquelle on constate plus de cas de contamination après les périodes de crues.
Les leptospires ne se multiplient pas s'ils ne sont pas à l'intérieur d'un organisme animal: il faut donc que les conditions extérieures soient favorables à sa survie. Pour cela, elles préfèrent une bonne humidité, une eau douce non salée ainsi que les lieux obscurs et peu aérés.
La leptospirose était autrefois liée en particulier à l'environnement rural mais son incidence augmente à présent dans les villes des pays développés ou en voie de développement: les villes sont des environnements favorables aux rats et conduisant à des contacts étroits entre les populations de rongeurs et l'homme.
Il est possible que la leptospirose contamine le fœtus pendant la grossesse maternelle. La bactérie traverserait alors la barrière placentaire. Il semblerait que dans la majorité des cas, le leptospire entraînerait un avortement spontané, cependant des cas de leptospirose congénitale ont été rapportés par la littérature scientifique (Shaked et al. 1993).
Chez le rat, les ratons de moins de 2 semaines sont sensibles à la leptospirose et déclarent les symptômes tels qu'ictère, pétéchies dans les poumons, perte de poids de 5 à 15%, hémorragies ou troubles neurologiques. Contrairement au rat adulte dont les organes effectuent une clairance de la bactérie, le raton voit ses organes contaminés durablement. Cette sensibilité pourrait être lié au manque de maturité du système immunitaire du raton, sans aucune certitude scientifique actuellement (Muslich et al. 2015).
Le rat étant réservoir du principal sérogroupe infectieux, il est asymptomatique. Le seul moyen de savoir si votre rat est porteur de la bactérie est d'effectuer un test en laboratoire. Cependant, si l'animal n'est pas sauvage et s'il n'a pas de contacts avec l'extérieur, il n'y a aucun risque pour lui.
Après contamination, la bactérie se dissémine dans l'intégralité de l'organisme par voie sanguine durant les 5 jours suivants. Tous les organes effectuent une clairance, c'est-à-dire qu'elles se purgent de la présence du leptospire, à l'exception du rein (sauf chez les ratons de moins de 2 semaines qui tombent alors malades). C'est à partir de 9 jours suivant la contamination que la bactérie s'installe dans les tubules rénaux et s'excrète par l'urine du rongeur. Cependant, dans les 3 semaines suivant l'infection, on peut constater dans 30 à 70% des cas une néphrite interstitielle, soit l’inflammation du rein contaminé par la bactérie. Cette lésion peut être de moyenne ou de grande gravité et dure pendant les premiers mois d'infection. Il s'agit du seul signe clinique connu de la leptospirose chez le rat.
On notera cependant que quelques rares individus sauvages ont été diagnostiqués comme présentant des leptospires dans l'épithélium bronchique du poumon. Il peut s'agir d'une évolution naturelle du tropisme de la maladie pour les cellules pulmonaires, mais cela peut aussi être un effet secondaire dû à la présence d'autres agents pathogènes dans l'organisme du rat (le hantavirus, par exemple).
La voie de contamination la plus efficace chez le rat semble être la contamination indirecte par le biais des sources d'eau contaminées.
L'incidence des cas de leptospirose chez l'homme en France métropolitaine est d'environ 0.5 cas pour 100 000 habitants. Pour l'année 2012, 347 cas ont été recensés et pour l'année 2013 ce nombre augmente à 385.
L'incubation de la maladie est de 4 à 14 jours. Il existe une forme modérée de la maladie présentant des symptômes de fièvre, céphalées, atteintes viscérales, ictère ou myalgies. La mortalité est quasi nulle et la récupération est bonne. Des complications pulmonaires s'ajoutent aux symptômes cliniques dans 20 à 70% des cas.
Dans sa forme aiguë, la leptospirose peut porter le nom de maladie de Weil. Elle présente une insuffisance rénale, un ictère, des hémorragies viscérales et une atteinte neurologique pouvant aller jusqu'au coma. Elle représente 10% des cas de contamination.
Les symptômes peuvent être différents en fonction du sérovar incriminé. En effet, l'ictère est observé chez 83% des victimes de Icterohaemorrhagiae mais seulement chez 30% des patients atteints de Pomona. Ces dernières années ont pu observer une recrudescence des cas d'infections par d'autres sérogroupes comme Grippotyphosa, Australis ou Sejroe.
La leptospirose se traduit par une maladie multi-systémique. L'incubation peut aller de 2 à une dizaine de jours. Tout commence d’abord par de l'abattement et de la fièvre. Vous pouvez constater des symptômes de gastro-entérite chez votre chien, de l'anorexie, des vomissements et une néphrite. L'ictère touche environ 20% des chiens. l'animal peut aussi subir des hémorragies, une insuffisance rénale, des douleurs musculaires, des hémorragies pulmonaires...
La plupart des chiens contaminés boivent ou nagent dans les mares d'eau. Les chiens de sexe mâle semblent plus touchés par la leptospirose sans lien avec l'âge ou la race (Lee et al. 2014).
Une étude effectuée sur la prévalence de la leptospirose dans la région Lyonnaise (France) a été effectuée en 2015. Ce sont 84 rats sauvages qui ont été piégés durant cette étude sur 8 sites urbains et périurbains de la région Lyonnaise. Pas moins de 44% d'entre-eux étaient porteurs de la leptospirose. Il est important de noter que le risque est réel et nécessite une prévention stricte.
Bien entendu, la leptospirose peut affecter les rats sauvages comme domestiques. Une hygiène de vie normale pour vos animaux prévient sans difficulté les risques de leptospirose. Ne laissez pas vos animaux entrer en contact avec des animaux sauvages. Ne laissez pas vos rats se promener dehors et se baigner dans une mare d'eau extérieure. Tenter de sauver et soigner un rat sauvage, ainsi que toute manipulation d'animal sauvage est entièrement à vos risques et périls, ainsi qu'à ceux de tous les êtres vivants dans votre maison !
Certaines professions sont naturellement plus exposées au risque que d'autres. Ainsi, les égoutiers par exemple, mais aussi les éboueurs, éleveurs, vétérinaires... Certains loisirs peuvent aussi être source de risques: les sports nautiques se pratiquant en eau douce particulièrement.
Si vous devez absolument manipuler un animal sauvage (je rappelle que c'est totalement contre-indiqué et déconseillé), portez des gants et veillez à ce que rien ne puisse entrer en contact avec votre peau. Faites subir un test de dépistage de la leptospirose aux rats sauvages ainsi qu'aux rats domestiques abandonnés dehors.
Mon rat est-il porteur de la leptospirose ? Voici une question que se pose couramment toute personne ayant sauvé un rat sauvage, un rat domestique abandonné dans la rue ou adopté un rat demi-sauvage.
Il existe un test de détection de la leptospirose: soit par le biais d'une analyse urinaire, soit par une prise de sang. Cette dernière est fortement conseillée. En effet, un rat atteint de leptospirose n'évacuera des leptospires par l'urine que ponctuellement, et non pas en constant. Alors qu'à l'inverse, la leptospirose est toujours détectable dans le sang. Privilégiez donc la prise de sang.
Il vous en coûtera un prix de l'ordre d'une cinquantaine d'euros, ce qui est bien peu cher payé pour votre sécurité.
Sources:
"Rôle du rat brun (Rattus norvegicus) dans la persistance des leptospires en conditions naturelles" par Anne-Laure Zilber
microbes-edu.org
sos-medecins.ch/
Revue médicale suisse
"La leptospirose canine: revue bibliographique", par Capucine Kosossey Vrain
"Guide pour la prévention de la leptospirose après une exposition à un animal infecté"
"Rôle du rat brun (Rattus Norvegicus) dans la persistance des leptospires en conditions naturelles", par Anne-Laure Zilber
Diagnostic biologique de la leptospirose - HAS
"Profil sérologique et recherche de leptospires pathogènes par méthode PCR sur sang et urine de chiens apparemment sains : étude prospective sur 30 cas", par Marie Nennig
caducee.net: dossier leptospirose