"Lire, c'est voyager. Voyager, c'est lire."
(Victor Hugo)
Les fables contemporaines sont des histoires écrites pour être ressenties autant que lues. Derrière leur apparente simplicité, elles laissent une place aux symboles, aux émotions et aux résonances propres à chacun.
La lecture ouvre un espace de respiration où les mots peuvent parfois éclairer ce que le raisonnement, à lui seul, ne parvient pas à nommer. Alors, laissez ces histoires trouver doucement leur chemin en vous...
¤ Bonne lecture ¤
Au fil du temps
Il était une fois, dans un pays fort lointain, un peuple de tisseurs des fils du temps. Quand un enfant naissait, un métier à tisser muni d’une bobine de fil apparaissait au petit jour dans sa chambre. Personne ne savait d’où l'instrument venait, ni comment il était arrivé là mais dès le premier jour de vie, il commençait son travail. Nul besoin de mains, le métier tissait seul les fils de sa bobine au rythme des jours.
Certains villageois possédaient de grandes bobines bien épaisses, d’autres de plus petites et plus minces, mais personne n’avait jamais pu déterminer quelle quantité de fils les constituait. Les anciens avaient pourtant tenté de les examiner sous toutes les coutures, de les peser, de les comparer mais rien n’y faisait, cela restait un mystère...
Au fil du temps, tout à son ouvrage, le métier commençait à dévoiler une toile unique faite de couleurs, de motifs et de reliefs différents pour chacun. Et pour cause ! Les habitants avaient remarqué que les fils se coloraient en fonction de leur vécu du jour : des fils d’un vert profond après une balade en forêt, des éclats dorés après des rires partagés et des dégradés de bleu lors d’activités apaisantes. Les mauvais jours se teintaient de nuances plus sombres et les colères tissaient même des zones de rouge intense.
Certains examinaient leur toile chaque soir, repensant à leur journée et aux moments qui l’avaient créée, cherchant comment la rendre plus vibrante encore le lendemain. D’autres remettaient toujours à plus tard, quand ils seraient en repos, quand les enfants seraient grands, quand ils auraient le temps de s’y pencher… Leurs jours se succédaient ainsi semblables à la veille, sans surprise, sans imprévu, donnant à leur toile des dégradés de gris monotones et sans relief. Et pourtant, il suffisait d’une invitation, d’un chemin pris au hasard, d’une nouvelle rencontre ou d’un nouveau projet pour que la toile s’anime à nouveau de couleurs vives et dansantes. Personne ne savait combien de fil restait encore sur sa bobine...
Au jour du dernier fil, le métier s’immobilisait, silencieux, libérant son œuvre finale. Celui qui arrivait au bout du chemin pouvait enfin contempler l’œuvre de sa vie. Il se remémorait ainsi les petits et grands moments de son existence. Ceux qui semblaient insignifiants et qu’il avait oubliés étaient pourtant bien là dans leur expression colorée. L’ensemble formait une toile unique, vivante et vibrante, contant une dernière fois les années vécues. Puis, lorsque venait l'heure des adieux, les siens l’enveloppaient de sa toile. Elle l'accompagnait pour son dernier voyage, avec les couleurs de toute sa vie.
C’est ainsi que depuis toujours dans ce pays, lorsqu'une nouvelle bobine commençait à se dérouler, un dicton accompagnait les premiers fils : « Nul ne sait jamais combien de fil lui reste encore ».
La Petite Pervenche
Dans un jardin qu'il aimait profondément, un jardinier prenait soin de chaque plante avec une infinie attention.
Pourtant, depuis quelque temps, une légère tristesse l'accompagnait lorsqu'il parcourait les allées.
Le grand chêne semblait porter un poids invisible dans ses branches.
Le forsythia fleurissait sans éclat.
Même les roses paraissaient retenir une partie de leur lumière.
Le jardinier ne comprenait pas.
Rien ne leur manquait.
Ni l'eau.
Ni le soleil.
Ni les soins.
Et pourtant, quelque chose semblait les empêcher de s'épanouir pleinement.
La vérité était que chacun passait son temps à regarder ailleurs...
Le chêne enviait les oiseaux.
Ils parcouraient le monde, traversaient les saisons et disparaissaient parfois derrière l'horizon.
Le forsythia admirait le chêne.
Les oiseaux y bâtissaient leurs nids, les écureuils y trouvaient refuge et les hommes venaient chercher son ombre.
Les roses, quant à elles, enviaient les fleurs sauvages qui poussaient librement au-delà des murs du jardin.
Seule une petite pervenche continuait de fleurir paisiblement.
Un matin, les autres végétaux lui demandèrent son secret.
La petite fleur réfléchit quelques instants... Puis elle répondit doucement :
- Parmi toutes les fleurs qu'il aurait pu planter ici, le jardinier a choisi une pervenche.
Ses pétales mauves frémirent dans la rosée du matin.
- Alors moi, j'ai à cœur, chaque jour, de lui offrir le plus beau violet dont je suis capable.
Les mots de la petite pervenche prirent racine dans le jardin.
Le chêne redécouvrit la profondeur de son vert.
Le forsythia s'émerveilla de l'or qui dansait dans ses fleurs.
Les roses laissèrent leur parfum retrouver le vent.
Et chacun se souvint peu à peu de la couleur qu'il était venu offrir au monde.
Alors les nuances oubliées se remirent à danser dans la lumière... Et le jardin recommença à rêver en couleurs.