L'association a pour objet de protéger les sites archéologiques du Rhône à Arles de la menace de pillage, des risques d’érosion naturelle et de toute autre action nuisible. Mais il s’agira de protéger et promouvoir plus largement le patrimoine archéologique subaquatique, sous-marin et terrestre, national et international. Les activités envisagées pour atteindre le but de l’association seront les plongées de contrôle sur les sites, les expertises, les recherches et les études scientifiques, les conférences, la parution d’articles dans des revues, la création d’un blog et de tout autre moyen pour informer et alerter les politiques, les chercheurs et le public.
courriel : defensedutresordurhone(arobase)gmail.com
Le Rhône, un coffre-fort oublié :
Je suis une plume, une plume d’oie trempée dans les eaux du Rhône pour vous relater une histoire de trésor à peine croyable. Absent ou négligé dans les humeurs puissantes de ce fleuve qui court vers la Méditerranée ? L’auteur de ces lignes, la plume libre, vous invite à décortiquer ce faux débat au travers d’un feuilleton en douze épisodes sur l’invraisemblable présence d’une fortune en or et en argent aux abords de la cité d'Arles, l’un des plus beaux joyaux de la romanité.
Le Rhône, un coffre-fort oublié
Épisode 1 - Le secret du Drac
Les eaux du Rhône à Arles, sources de nombreuses découvertes
(temps de lecture : 4 minutes)
Au Moyen Âge, dans le royaume d'Arles, pour divertir son empereur, le maréchal de cour Gervais de Tilbury, rédige dans les années 1180 un Liber de mirabilibus mundi (livre des Merveilles du Monde). Inspiré de légendes et de traditions populaires, le narrateur y décrit des êtres fantastiques, notamment "Draco", le grand Drac à tête de loup et corps de serpent, sorte de dragon aquatique qui hantait les bords du Rhône. Pour attirer ses victimes dans des fosses, ce diable, issu de lointaines sources antiques et de quelques témoignages oculaires, utilisait une graisse magique et des formules spéciales qui le rendaient invisible une fois hors de l’eau. Mais il pouvait prendre aussi une apparence humaine et murmurer des incongruités, des menaces, voire des mots d'amour de ses lèvres tremblantes aux jeunes femmes qu'il choisissait pour proies.
Huit cent trente ans plus tard, par une matinée brumeuse et calme, se joue une autre fable du Rhône qui met de nouveau en scène le Drac avec, cette fois, un fabuleux trésor dissimulé dans une épave fantôme.
Les restes du navire, probablement antique, viennent d'être repérés sur la pente, le 10 octobre 2018, dans une fosse obscure, par près de 20 m de fond, à une soixantaine de mètres du bord. L’épave gît face à la rive gauche, au centre de la cité, dans une zone hostile à la plongée où les silures de 3 m de long tapissent l’ombre pour se dissimuler. Lorsque l’équipe de l'archéologue Luc Long (conservateur en chef du patrimoine au DRASSM), la met au jour, les conditions d’intervention sont déjà difficiles dans ce secteur. Par 2 à 3 nœuds de courant dans le noir absolu, la visibilité sur le fond flirte avec les 30 cm, en dépit de puissantes lampes torches. Les prospections déclenchées récemment portent sur cette zone du fleuve depuis que les plongeurs de l'équipe, l’année précédente, y ont repéré des tuyaux romains en plomb qui conduisaient l’eau d’une rive à l’autre. L’un des membres de l’équipe, Dominique Azam, a d’abord suivi la plus grande de ces fistules jusqu’au fond. De très belles décorations végétales sont alors apparues dans le métal, avec le nom du fabricant associé à de grands félins apotropaïques qui protégeaient cette eau potable. L’un de ces êtres fantasmagoriques ressemble à un grand carnassier, un autre appartient à la famille des griffons, avec ses ailes déployées, mais tous évoquent les grands monstres du fleuve.
Le jour suivant, lorsque Laurent Masselin, le géomaticien du groupe, intervient dans le secteur avec Axel Eckman, il croit discerner sur un méplat de la pente un mur effondré, constitué de pierres et de briques. La construction rappelle les parements des thermes de Constantin, situés juste au-dessus, au bord du fleuve. Les chercheurs réalisent assez vite qu’il s’agit d’un ensemble de tuiles romaines plates, posées sur la tranche, les unes contre les autres, sur plusieurs mètres carrés. Au pied de ces tegulae, côté pente, apparaissent de grandes planches alignées, en résineux clair. Il n'y a aucun doute, ce sont les virures de bordé d’un fond de carène, plus simplement les parties assemblées d’un bateau. Il s'agit donc bien d’un navire et de son chargement, vraisemblablement un chaland à fond plat d'après la forme aplatie des fonds. L’objectif consiste alors à dater et délimiter rapidement le déversement spatial du navire et de sa cargaison dans la pente. Ce n’est qu’un peu plus tard, lors de la plongée de Giorgio Spada, qu’est réalisée un peu plus encore l'importance de la découverte. Près des tuiles et du bois, le sol chaotique est constellé de pièces de monnaies et de plusieurs groupes de lingots métalliques. Nous sommes bien en présence d’une épave homogène, riche et variée. "Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous" disait Paul Eluard, car voilà plus de 30 ans que cette équipe expérimentée scrute les fonds du fleuve et accumule les découvertes. Elle y dresse une carte topographique renseignée qui est la plus aboutie aujourd'hui dans le fleuve. Les trouvailles les plus célèbres sont sans doute le portrait de César et le chaland romain Arles-Rhône 3, relevé et exposé au « musée bleu ». Mais 23 épaves romaines ont également été recensées dans le fleuve, en plus ou moins bon état, car ces gisements sont désormais très vulnérables face à l'action du courant et des crues. En cet automne 2018, surgit donc de l'oubli un 24ème navire, le premier en rive gauche, au cœur de la ville. Jusqu’à présent, en effet, toutes les épaves antiques occupaient la rive droite, contre le faubourg de Trinquetaille. Alignées grosso modo à la même profondeur, aujourd’hui à quelques dizaines de mètres du bord, on pense à des navires abandonnés ou coulés lors d'une crue en bordure de la rive, sur une ligne d'échouage. C’est là que se concentrent aussi les vestiges du port fluvial et que sont attestés à terre les magasins de stockage, les corporations de bateliers et de naviculaires marins, puis les grandes villae de notables, à l'arrière-plan.
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Épisode 2 - Un "trésor de circulation" antique ?
De l'or, de l'argent, sous des eaux turbulentes et le va-et-vient des péniches
(temps de lecture : 3 minutes)
Si le Rhône s’obscurcit en ce début d’octobre, les lingots de diverses formes, sous le reflet des lampes, s’organisent en groupes, comme s'ils avaient été conditionnés en caisses. Après plusieurs plongées d’observations et de mesures, l’ensemble du gisement est approximativement circonscrit sur 150 m2. Il est bordé au nord, vers la pente, par plusieurs sections de tuyaux en plomb, notamment six tronçons soudés ensemble et des sections plus courtes, en désordre (RG5-2 à 5). L’idée émergera plus tard que tout ce plomb faisait peut-être partie aussi du chargement, ce que seule la fouille pourra vérifier. Ainsi, parallèle à l’épave, la conduite RG5-1, d’une quinzaine de mètres de long, pourrait dans ce cas avoir été chargée à bord dans la longueur du navire ?
Les autres métaux se répartissent sous des formes diverses : demi-galettes, barres courtes et une très grande quantité de plaques rectangulaires aplaties, d’environ 30 cm de long. Sur ces dernières, des tâches vertes révèlent la présence de cuivre tandis que les demi-galettes sont en plomb et en étain. Mais l’aspect brillant des petites barres courtes est étonnant, on dirait de l’argent. En outre, parmi les monnaies en bronze, lorsque nous brassons le sable, le site livre également des pièces en or, et pas seulement, car voilà qu'émergent aussi des médailles d'or et d'argent. Nos yeux s'écarquillent, on plaisante à peine, serait-ce le trésor du Drac ? Chaque jour la tension monte un peu plus, les visages sont plus graves, il faut rester discret, le directeur de fouille donne des consignes en ce sens. Mais que transportait vraiment ce navire ? On pense à un trésor de circulation, car si loin de la berge rien n'a pu être jeté du bord ou caché volontairement. L'hypothèse la plus vraisemblable est celle d'une embarcation qui a coulé en arrivant à Arles, avec de précieux objets.
La découverte de ce site extraordinaire est immédiatement signalée au DRASSM et à Xavier Delestre, directeur du SRA-PACA (Service régional de l’Archéologie), les deux tutelles administratives et scientifiques des fouilles du Rhône. Son intérêt est aussitôt pris en compte, au point qu’une autorisation spécifique de prospection, avec prélèvement d’objets, valable un mois, est validée le 11 octobre 2018, pour assurer au mieux l’expertise du site. Car, si bien des incertitudes demeurent encore, l’hypothèse la plus vraisemblable demeure celle d’un navire lesté ou chargé de tuiles avec une cargaison complémentaire de matières premières. Contrairement à la rive droite où se concentrent les vestiges d’un très riche dépotoir portuaire, qui s'étend loin sur la pente, cette zone en rive gauche, côté ville, ne connaît pas une telle activité ni de tels déversements si loin de la berge. A l’évidence, le regroupement de tuiles, parfaitement bien organisées entre elles, avec des vestiges de bois en place, à près de 60 m du bord, correspond au naufrage d’un navire. Examinées en détail par le numismate de l’équipe : Jean-Claude Thiry, qui préside par ailleurs à Bruxelles le Centre européen d’Études numismatiques, les 900 premières monnaies remontées en surface datent toutes du milieu du IVème siècle. Un premier tri et l'inventaire systématique dressé par Aline Huybrechts, chargée de conservation sur le chantier, estime à 80% le nombre de pièces frappées avant 340 (effigies de Constantin Ier, Constantin II, Constant et Constance II en César), ce qui offre un premier indice chronologique. Il n’y a visiblement pas, par ailleurs, à ce stade de la recherche, de monnaies frappées à Arles. La très grosse majorité provient des ateliers de Trêves et de Lyon.
A chaque reprise, la photographie « in situ » de toutes ces petites pièces, avant leur récupération, est réalisée au flash et avec des lampes puissantes. Mais le faisceau lumineux se heurte souvent à un rideau de particules qui floutent les clichés. Les vidéos enregistrées avec des caméras GoPro fixées à nos casques apportent quelques compléments d'information. La concentration des plongeurs est souvent mise à l'épreuve car les dangers sont pléthores : un détendeur qui s'accroche et qui fuse, un joint torique qui lâche, un mastodonte qui rôde avec ses vibrisses menaçantes... De plus, à quelques dizaines de mètres derrière nous, dans un enchevêtrement de câbles et de ferrailles, s'étalent les restes du pont métallique de Trinquetaille, détruit en 1944. Enfin, dans le noir absolu, face aux remous et aux turbulences, le risque de perdre les filières d’échappée vers la berge n’est pas rassurant. Remonter alors en pleine eau vers la surface exposerait les plongeurs au péril des péniches, dont les va-et-vient sont fréquents, 20 m au-dessus. Vigilants, les chefs de plongée, Daniel Mageaud et Gérald Savon, se remplacent à tour de rôle à bord de l'embarcation de sécurité, à l'aplomb des plongeurs durant toute l’immersion. Dominique Azam, le plongeurs-secours, est entièrement équipé. Il surveille les bulles, prêt à intervenir si l'ordre lui est donné.
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Épisode 3 - L'expérience des professionnels
Face à une découverte majeure, la joie des plongeurs et la crainte d'être piraté (temps de lecture : 3,4 minutes)
Le lundi 8 octobre 2018 les observations et la topographie du site se poursuivent avec des techniques maîtrisées, notamment la triangulation, la trilatération et les relevés GPS de surface. Face au courant, les plongeurs de l'équipe s'abritent parfois derrière de grands blocs de 1,5 m de côté, qui ont dévalé la pente abrupte et se sont déversés sur l’épave, sans doute vers la fin de l’Antiquité. D’épais placages en calcaire, qui faisaient peut-être partie du même édifice, on pense au rempart au bord du fleuve ou à l'assise du pont de bateaux, se regroupent au point B. En examinant de près les vestiges du navire, la majorité des planches de la sole sont au contact des tuiles. Plusieurs virures de bordé ont même été emportées par l'un des blocs, lorsqu'il a traversé le site. Elles sont inclinées à 90° dans le sens de la pente, perpendiculairement au navire. A l'évidence, le bois est très érodé, laminé et désépaissi par l’effet abrasif du courant et du sable, au point que les nœuds des branches sont en relief à la surface des fibres ligneuses. Luc Long et Axel Eeckman l’examinent de près et distinguent de nombreux détails qui confirment l’excellente homogénéité du site. Ainsi, par exemple, des tuiles rondes, des monnaies et des plaques de cuivre sont au contact du bois dans la pente. Liés ensemble, les monnaies, les petits lingots et les plaques métalliques en cuivre se répartissent en 7 groupes distincts, immédiatement au-dessous de l'épave et de son lot de tuiles. La couche de surface, qui renferme l’essentiel des monnaies, se compose selon le cas de sable, coquilles et gravier, sur 10 à 20 cm d’épaisseur. Plus lourdes, les plaques métalliques sont parfois enfouies au-dessous, dans 30 cm de glaise. Un peu plus bas, encore, le substrat stérile est un lit de gravier et de sable induré.
Lorsque les premiers lingots sont déposés au laboratoire A-Corros, à Arles, Philippe de Viviès les analyse par fluorescence X grâce à un appareil portatif de nouvelle génération, le Delta Olympus XRF. A la surprise générale, les petits lingots allongés sont bien en argent, un métal pur à 97,7%. Notre joie est vite contenue par le sentiment de discrétion qui s’impose désormais à tous les acteurs de la fouille. Mais la satisfaction ne se boude pas, car pour une fois, ce sont des archéologues de l’État et non des pirates ou des plongeurs clandestins, qui ont découvert un trésor. C'est la garantie qu’il ne sera pas pillé.
Sur le site, les barrotins d’argent, dont treize exemplaires ont été récupérés en brassant le sable, sont étroitement associés aux autres formes de lingots, dans les groupes A et B. L’un d’eux porte une marque sur le dos en forme de tau, peut-être l’initiale d’un atelier ? L'analyse, par ailleurs, des grandes plaques aplaties révèle un pseudo-alliage de cuivre et de plomb, tandis que les lingots en demi-lune sont en plomb et les galettes arrondies en étain. Curieusement, ces formes de lingots sont nouvelles, car jusque-là les métaux romains étaient conditionnés sous des aspects différents.
En dépit des mauvaises conditions de plongée automnales, les découvertes se poursuivent. Dans le groupe de monnaies en bronze se concentrent aussi des monnaies d’or, une dizaine de solidi au moins, majoritairement d'époque constantinienne. Mais Giorgio a le souffle coupé lorsque apparaissent soudain d’autres objets dans ce même métal. Notamment une magnifique boucle de cingulum, à l’effigie du prince, et un fragment de torque ou de bracelet torsadé. Ce gisement est de plus en plus extraordinaire. Sous l’un des blocs, près des bois du navire, se distingue maintenant une balance de marchand, en bronze. Les bras de l'instrument a cédé sous le poids d'un bloc de pierre qui a roulé sur le site. Dans le même temps, deux autres coéquipiers, Jean Garreta et Didier Giachin, aperçoivent, incrustée sur les tuiles, une pièce d’assemblage en plomb appartenant à une ancre antique. Cet objet faisait sans doute partie de l’accastillage de l’embarcation. Au cours du mois de novembre, après de nombreuses interruptions liées aux orages, les plongées tirent à leur fin car le Rhône a grossi et la visibilité est quasi nulle.
Dans les petits cercles bien informés, la découverte ne laisse pas indifférent. S’il n’est pas plongeur, Xavier Delestre (SRA-PACA), qui chapeaute les fouilles du Rhône, a très bien compris l’importance du site. Le 31 novembre 2018, lors de sa visite à Arles, avec son adjoint, Bruno Bizot, au local de fouille mis à disposition par le Service des Voies Navigables de France, il approuve notre demande d'opération pour 2019 qui vise à fouiller la cargaison de l'épave dans son intégralité. Financée à hauteur de 87 000 €, cette mission d’envergure devra être programmée sur deux mois (de la fin août à la mi-octobre 2019) et menée en une seule fois, pour éviter tout risque de pillage après l'arrêt du chantier.
Sur ce point, plusieurs affaires de pillage dans le Rhône, impliquant des plongeurs de nuit, après le départ des fouilleurs, ont généré d'importantes saisies et des procès retentissants. Du coup, Xavier Delestre ne veut pas que l'on publie la découverte, pour ne rien ébruiter.
Comme convenu, le 19 décembre 2018, le rapport de fouille, l’inventaire, la demande d'opération 2019 et le mobilier précieux (or et argent), sont directement déposés au SRA-PACA (Service régional de l'Archéologie), à Aix-en-Provence.
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Épisode 4 - La commission est favorable à la fouille
L'exploitation des données confirme l'intérêt d'une découverte exceptionnelle. (temps de lecture : 4 minutes)
Durand l’hiver 2018-2019, tandis que l’étude plus approfondie du mobilier suis son cours, Didier Bayard, le rapporteur chargé du dossier, rend son avis à la Commission Territoriale de la Recherche Archéologique (CTRA, Ministère de la Culture). Ainsi, lors des sessions des 5, 6 et 7 février 2019, est validé sans surprise le caractère exceptionnel du site tandis que les menaces qui pèsent sur sa conservation sont prises très au sérieux. La demande de fouille programmée est par conséquent autorisée pour 2019 sur les 20 carrés qui composent le site, pour une période de deux mois et demi. L’avis de la commission préconise, en outre, que soit débloqués des moyens financiers et logistiques conséquents demandés pour cette opération (87 000 €).
Pendant ce temps se poursuit l'étude du site et du mobilier récupéré. Les relevés et les photos du chargement central de tegulae, enregistrés en 2018, déterminent un peu mieux son emprise : 6,5 m de long sur 3,30 m de large. Les tuiles plates, plus nombreuses que les imbrices, sont encore étroitement imbriquées et recouvrent, au nord, les vestiges de bois du navire. De ce lot de plusieurs centaines de tuiles, peut-être un millier, deux exemplaires incomplets, soudés ensemble, ont été remontés. La position du chargement et la présence apparemment d’une fine couche de résine sur les tuiles, pourraient suggérer qu'elles étaient collées ensemble. Plutôt qu’un chargement principal ou complémentaire, on pense à un lest pour équilibrer le navire et le maintenir dans ses lignes d’eau ? Quant à l’épave elle-même, nous avons assez peu d’information. Assemblée avec des planches de résineux clair, il s’agit vraisemblablement d’un chaland à fond plat d’une quinzaine de mètres de long, dévasté par les effets du courant et l’effondrement de la berge.
Il apparaît aussi que les artefacts visibles à la surface du site (monnaies, médaillons, objets ciselés et lingots variés) se répartissent en une dizaine de groupes, sur la pente inclinée à 70°. Proches les uns des autres, ces tas correspondent peut-être à l'origine à des emballages périssables ; on pense à des sacs ou des caisses. Si le groupe A renferme 5 plaques de cuivre et 3 lingots d’argent, le groupe B est le plus riche. Visiblement protégé par 3 à 4 grands blocs de calcaires et 8 plaques de calcaire blanc, il regroupe 10 plaques de cuivre, 9 lingots d’argent, 865 monnaies en bronze, des monnaies et médaillons en or et en argent, un fragment de bracelet en or, une boucle de ceinture en or et une balance en bronze. Les autres groupes se décomposent ainsi : groupe C : 5 plaques de cuivre ; groupe D : 5 plaques de cuivre et 3 lingots d’argent ; groupe E : 6 plaques de cuivre ; groupe F : 3 plaques de cuivre ; groupe G : 1 plaque de cuivre ; groupe H : 3 plaques de cuivre ; groupe I : 1 plaque de cuivre. Cet inventaire ne prend en compte que les objets visibles à l’œil nu, car l'expertise n'a pas eu recours aux aspirateurs hydrauliques. Au final, seule une petite part des métaux a été prélevée en 2018. La collaboration, dès 2019, avec l'équipe d'A-CORROS et le chercheur Florian Teyrégeol (CNRS-IRAMAT), spécialiste de monnayage et de métallurgie ancienne, a permis l’analyse par MEB-EDS de plusieurs échantillons de métal. Ainsi, les deux lingots de plomb en forme de demi-lune, provenant des points B et C, ont visiblement été coulés dans un sable de fonderie. Leur poids (11,3 et 12,1 kg) est proche de 36 livres romaines. Leur tranche épaisse est très riche en plomb (respectivement 86 et 93%), alors que le fond s’est largement enrichi en cuivre qui est le dernier métal à solidifier. Le lingot d’étain en forme de disque, glané à la périphérie du groupe B, est un alliage plomb-étain proche de 50% de Sn.
Par ailleurs, les 4 plaques rectangulaires font partie d’un ensemble évalué sur le site à une quarantaine d’individus visibles, soit un poids minimum de l’ordre de 500 kg. Mais d’autres plaques de ce type sont en partie cachées par la sédimentation. Les valeurs de ce pseudo-alliage plomb-cuivre varient entre 66 à 87 % de plomb et 11 à 32% de cuivre. Il pourrait s’agir de minerais de plomb (type galène) mélangés à des minerais de cuivre (sulfurés, oxydés ou carbonatés), nécessitant à ce stade un nouvel affinage pour séparer les deux métaux. Leur destination semble multiple. Ce produit pouvait aboutir chez un artisan plombier ou chez un bronzier ? Enfin, si l’on retient la possibilité d’une liquation suivie d’une extraction de l’argent, ou d’un usage par mélange, alors ces lingots pouvaient également rejoindre en théorie un atelier monétaire. Cette piste intéressante devra être confirmée en croisant ces données avec la composition élémentaire du numéraire en circulation à cette période.
Enfin, les lingots d’argent, purs à 97,7%, revêtent majoritairement la forme d’une barre un peu aplatie, de section trapézoïdale, aux angles légèrement arrondis (type 1). Une deuxième forme regroupe des barres plus hautes (type 2). Ces deux premiers groupes admettent des variantes (1b et 2b), tandis que la forme 3, très étroite, est proche de la forme 1. Les autres formes (4a et 4b), de type arrondi ou de coulée informe, correspondent plutôt à des fins de série versées dans une cupule.
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Épisode 5 - Des objets précieux pour la refonte ?
Le temps des hypothèses ou le printemps de la recherche archéologique. (temps de lecture : 3,10 minutes)
Durant le premier trimestre 2019, l’étude du mobilier se poursuit, essentiellement à partir des relevés et des photos. De fait, l'essentiel a été remis au SRA-PACA, tandis que le numismate de l’équipe, Jean-Claude Thiry, a pu ramener officiellement en Belgique les 843 petites monnaies de bronze pour en poursuivre le décroutage, l’inventaire et l’étude. Parmi elles, quelques exemplaires frappés à la fin du IIe et durant le IIIe s. côtoient des exemplaires URBS ROMA et CONSTANTINOPOLIS, émis à partir de 330 pour fêter l’installation de la nouvelle capitale.
Cinquante-sept groupes de 2 à 4 monnaies liées par la concrétion montrent que ces exemplaires collés ensemble appartiennent tous à cette même période 330-340. La période après 340 débute avec la dynastie constantinienne, principalement les deux frères Constance II et Constant, qui livrent 33 monnaies. La période valentinienne est également représentée avec un ensemble de 40 monnaies dont 19 de Gratien. Une cinquantaine de monnaies illisibles et très légères, datées de la fin du IVème s., voire du début du Vème, composent également le lot. Par ailleurs, 5 monnaies décorées d’une croix entourée de grènetis au revers représentent des imitations d’un monnayage officiel frappé en Orient par Arcadius en 404-406. Au bilan, les monnaies les plus récentes qui doivent dater le naufrage sont datées du début du Vè s., ce qui modifie notre hypothèse de départ. Les premières évaluations nous situaient entre 337 et 340, à la mort de Constantin II.
Il existe aussi un petit nombre de monnaies encore plus tardives mais qui sont peut-être arrivées postérieurement sur le site comme intrusions. Plusieurs indices, en effet, nous portent à croire que la position de l’épave pourrait se trouver au niveau du pont de bateau qui traversait le fleuve dans ce secteur ? Ce pont, au moins jusqu’au VIIIème s., sera un lieu de passage important. Éparses, ces émissions tardives appartiennent à des séries anépigraphes de Théodose II et de Valentinien III (425-435). C’est également le cas d’un rarissime argenteus burgonde de Sigismond (516-518) frappé au nom d’Anastase et de 13 jetons et monnaies médiévales qui pouvaient être perdus ou jetés volontairement en offrande, lors de la traversée du pont.
L’étude concerne aussi l’ensemble de monnaies en or et de médailles en or et en argent mises au jour dans le groupe B. Il comprend un aureus de Trajan, un de Maximien Hercule, un médaillon en or de Constantin II, 6 solidi de Constantin Ier, et 5 médaillons en argent dont 1 de Constantin Ier et 4 de Constantin II. C’est vraisemblablement, en effet, en 336-337, juste avant la mort de Constantin le Grand que sont frappés des multiples d’argent, une monnaie lourde qui peut être considérée comme un multiple de 4 argentei.
Il faut également distinguer dans cet ensemble le médaillon en or à l’effigie de Constantin II, d’un poids de 19,85 g, équivalent à 4 ½ solidi, frappé à Thessalonique, à la fin 335, qui constitue vraisemblablement une pièce inédite d’une valeur inestimable. Les seuls médaillons recensés dans cet atelier pour cette émission ont été frappés jusque-là au nom de Constantin Ier. En outre, les exemplaires répertoriés ne sont pas des multiples de 4 ½ solidi mais de plus petits modules. Pour mémoire, un médaillon en or d’un poids identique, à l’effigie de Constance II, a été vendu le 9 mai 2018 aux enchères de Chicago pour 1 million d’euros (750 000 € + 20% de frais).
Outre les médailles et les monnaies qui constituent ce trésor, l’un des plus beaux objets, qui est également d’une rareté absolue, demeure la plaque-boucle de cingulum en or. De forme rectangulaire, elle est encochée pour le passage d’un axe également en or, et l’articulation d’une boucle rectangulaire à double charnière et ardillon bifide. Au revers, 4 rivets de fixation traversaient le cuir. Ils ont été tordus lorsque la boucle a été détachée en force de la ceinture, un détail qui confirme que cet objet n’était pas porté par un personnage à bord du navire mais appartenait à un lot de récupération pour le poids de l’or. Sa masse est de 45,85 g, soit une valeur un peu supérieure à 10 solidi moyens de 4,40 g. Au centre, dans un médaillon circulaire en grenetis, se distingue le profil diadémé d’un empereur : Constantin Ier ou Constantin II. L’inscription IVLIVS F P …… V, gravée à l’aide d’un pointeau très fin sur le plat de la boucle rectangulaire doit désigner son ancien propriétaire. Elle n’est pas moulée et a donc été réalisée après la fabrication de l’objet.
Pour sa part, le très beau fragment de torque ou d’armillaire, également en or (long. : 4,8 cm, diam bifide à la section : 0,7 cm, poids or : 24,84 g), est composé de deux épais fils d’or entrelacés. Sectionné volontairement, il constitue, avec l’arrachement de la boucle, la preuve que ces objets étaient vendus au poids, sans doute pour la refonte. C’est ce qui justifie la présence sur le navire d’une balance romaine de précision, dont le fléau gradué (long. 38,10 cm), équipé de son crochet de suspension (ht. 11 cm), se termine de part et d’autre par une tête arrondie en « pigne de pin ». Seuls le plateau et le peson n’ont pas encore été localisés mais pourraient être ensevelis sous le même bloc où sous un bloc voisin.
Enfin, la pièce d’assemblage en plomb laissée en place sur le groupe de tuiles servait à assembler la verge de l’ancre à une seule patte. Elle fait sans doute partie ici, logiquement, de l’accastillage d’un navire, au début du Vè s.
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Épisode 6 - Anguille sous roche !
Pour d'obscures questions de personnes, les formalités se compliquent
(temps de lecture : 3,20 minutes)
Au cours du deuxième semestre 2019, l'étude du mobilier se poursuit tandis que commence le recrutement du personnel de fouille, notamment les nouveaux archéologues-plongeurs issus du master MoMarch (DRASSM) qui vont se joindre aux titulaires de l'équipe. La préparation du chantier impose aussi de renouveler les contrats annuels : logement, nourriture des bénévoles, locaux de travail (VNF), carburant, prêt des embarcations et du matériel technique (DRASSM). Informée du projet, la société de production Eclectic, qui a diffusé par le passé plusieurs documentaires sur les fouilles du Rhône, souhaite suivre la mission. En respectant les impératifs de confidentialité, elle propose de suivre discrètement cette nouvelle fouille pour mettre à l’honneur le savoir-faire des archéologues français. Mais lors de la réunion de préparation du 25 juillet 2019 au SRA-PACA, les choses ne se déroulent pas comme prévu. Xavier Delestre décide d'abord que la fouille annuelle du dépotoir urbain de la rive droite, qui doit précéder celle de l’épave Arles-Rhône 24, est annulée. La décision est sans appel. Il ne souhaite pas, par ailleurs, prendre en charge comme cela était convenu sur la mission Arles-Rhône 24 toute une série de dépenses habituelles (déplacements, hébergement, carburant, fluides, nourriture, assurance). D'un total de 20 000 €, il renvoie ces dépenses à la charge de l’association 2ASM, partenaire historique des fouilles du Rhône, qui gère les mécénats. Accueilli froidement, le projet de documentaire devra quant à lui être lié à une convention entre le Ministère de la Culture et la société Eclectic. Mais un autre élément trahit définitivement dans ce projet le changement de stratégie de la DRAC. Xavier Delestre décrète, en effet, que la fouille ne portera plus sur l’ensemble du site comme prévu mais sera limitée à 15 m2, dans la partie centrale. Face à l’incompréhension de ne fouiller qu’une petite partie d'un site qui risque d’être soumis ensuite au pillage, Xavier Delestre rétorque qu'il activera la surveillance permanente de la police et de la gendarmerie. On sait hélas, par expérience, que le risque est grand et qu'aucun site n'est inviolable, surtout lorsque sa localisation est connue de tous. Les pirates qui se sont déjà illustrés dans le fleuve, intervenaient toujours de nuit, sans jamais faire surface dans la zone concernée. Au bilan, ce brusque revirement de situation et cette gestion inattendue d'un dossier sensible paraissent totalement inadaptés à la logique et à l'intérêt archéologique. Il va falloir, en outre, annoncer à de nombreux fouilleurs professionnels et bénévoles, qui ont organisé depuis longtemps leur calendrier pour fouiller avec nous le dépotoir urbain de Trinquetaille, que le chantier est annulé, à quinze jours de commencer. En 40 ans d'archéologie et de loyaux services, l’équipe a rarement été aussi maltraitée, et ça ne fait que commencer.
Le 30 juillet 2019, les représentants de la société Eclectic et la réalisatrice Saléha Gherdane rencontrent Xavier Delestre, au SRA-PACA, à Aix-en-Provence, pour exposer le projet de documentaire. Celui-ci déplore que les gens de télévision ne soient intéressés que par l'or, alors que l'archéologie est une affaire de sédiment ; il ne veut visiblement pas de ce film. Après une série d'arguments explicites, il dévoile son aversion pour le directeur de fouille dont il critique le travail, contre l'avis des commissions qui supervisaient jusque-là ses recherches. Pour Saleha Gherdane, qui craint que les négociations en restent là, on est face à un conflit de personnes, entre un archéologue et son équipe, qui font de belles découvertes, et des chefferies locales qui les détestent.
Tout au long du mois d'août, l'équipe de fouille est à pied d’œuvre, prête à intervenir pour installer les filières d'accès, corps morts et balises, afin de préparer le site. Mais Xavier Delestre, contre toute logique, interdit les plongées tant que les crédits ne sont pas débloqués par Paris. Décision étonnante puisque ces plongées de préparation, qui vont faire gagner du temps face aux intempéries prévisibles, peuvent être prises en charge par l'association 2ASM.
Pendant ce temps, les réalisateurs de la société Eclectic, qui ont obtenu un mécénat de la région Ile de France et un accord de France 5 pour diffuser le film, interrogent la Sous-Direction de l'Archéologie, à Paris. L'un des réalisateurs, Richard Poisson, connaît bien le sous-directeur de l'archéologie, Arnaud Schaumasse, et son adjoint, Christian Cribellier, avec qui ils ont collaboré en 2018 au documentaire "Le vrai visage des Gaulois". C'est lors d'un entretien dans les bureaux de la SDA, rue Saint-Honoré, que les deux hauts-fonctionnaires reconnaissent le problème en région et déplorent un conflit de personnes qui perturbe cette affaire. Selon eux, Xavier Delestre déteste radicalement l'archéologue Luc Long, découvreur du buste de César et beaucoup trop médiatisé. Ils autorisent cependant le tournage et donnent leur feu vert à la mise en œuvre de la convention entre la société Eclectic et le Ministère de la Culture. Les choses se sont éclaircies et semblent donc enfin rentrer dans l'ordre.
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 7 - On gère les silures du fond du Rhône mais pas les requins de surface !
Un pas en avant, deux pas en arrière : la valse hésitation de la hiérarchie...
(temps de lecture : 3,10 minutes)
En attendant de plonger, l'étude des monnaies et des médailles se poursuit, avec celle de quelques fragments d'amphores glanés sur le site, en 2018. Datés entre la deuxième moitié du IVè s. et le début du Vè s., ces récipients, examinés par Guillaume Duperron, sont en bonne adéquation chronologique avec l'épave. ils servaient peut-être à bord aux réserves d’équipage, à moins qu'il s'agisse d'objets erratiques sur la pente ? Parmi eux, deux cols se rapportent à des amphores africaines, trois à des productions de Sicile, tandis qu'un bord et deux fonds proviennent de la région d’Éphèse. Le seul tesson de vaisselle inventorié appartient à une cruche en sigillée luisante produite en Savoie et très diffusée dans la basse vallée du Rhône, du début du IVè s. au milieu du Vè s.
Mais durant ce mois de septembre 2019, la convention pourtant bien avancée à Paris entre le Ministère de la Culture et Eclectic n’est toujours pas validée en province où Xavier Delestre traîne visiblement les pieds. Lorsque Saleha Gherdane contacte Marc Céccaldi, directeur régional des Affaires Culturelles, ce dernier, à bout d'argument, finit par lâcher : « On ne va tout de même pas faire un film sur les fouilles de Luc Long, alors qu’il a fait un procès à sa hiérarchie ». La remarque renvoie à une affaire impliquant Michel L’Hour (DRASSM) et son éditrice, Françoise Nyssen, nommée entretemps ministre de la Culture de mai 2017 à octobre 2018, qui ont été condamnés pour diffamation. Mais cette décision de justice n’ai rien à voir avec le sujet ?
Les responsables de la maison de production sollicitent alors le soutien de Déborah Munster, conseillère auprès de Franck Riester, ministre de la Culture, qui va tenter de raisonner Marc Céccaldi. Dans le même temps, d’un ton agressif, Xavier Delestre rétorque au téléphone à Richard Poisson : « Luc Long a enfumé tout le monde, il n’y a pas d’épave, ni de trésor ; les objets qu’il a ramassés sont juste dispersés dans un dépotoir ».
Sur ces entrefaites, le 4 octobre 2019, Josiane Rebuffat, secrétaire du SRA-PACA, informe l'équipe que les crédits de fouille sont enfin débloqués, avec un mois et demi de retard. Grande est la surprise de Richard Poisson qui, évoquant ce retard avec Arnaud Schaumasse (SDA), apprend de ce dernier que les subventions ont bien été virées en région dans les délais. Ce supposé retard des crédits n’était-il donc pas un prétexte pour gagner du temps ? Quoi qu’il en soit, même s’il faut réactualiser tous les devis des plongeurs, le travail va enfin pouvoir commencer.
Xavier Delestre décide cependant que le début de la fouille sera conditionné au préalable à la plongée sur le site d'un expert du Ministère de la Culture. Cette procédure inattendue n'avait jamais été requise en trente ans de fouille dans le fleuve, d’autant que le directeur de fouille est lui-même un expert du DRASSM. Ce nouvel expert, désigné par Xavier Delestre et Michel L'Hour (Directeur du DRASSM), est Yves Billaud, ingénieur de recherches, spécialiste des habitats palafittes de l'Âge du bronze. Il sera accompagné lors de sa visite du site par Emmanuel Berry, technicien plongée. Malheureusement l'expert n'est pas libre en cette période et ne pourra intervenir avant la mi-octobre. A cet instant, tous les membres de l'équipe, impatients de commencer la fouille depuis la fin août, ont tous le sentiment qu'une obstruction administrative tente de repousser le plus tard possible la mission afin de la saborder, d'autant que les pluies commencent à grossir le fleuve. La plongée de l'expert est enfin programmée le 14 octobre 2019, l'autorisation de plonger pour sécuriser le site, sans fouiller, étant accordée le 12 octobre. Ce jour-là le courant est déjà un peu plus fort et la visibilité limitée. Les remous bousculent les plongeurs qui installent les filières depuis le quai jusqu'à l'épave, tandis qu'un carroyage de 4 carrés est mis en place dans la zone où ont été recensés les objets précieux. Les tuyaux d'alimentation des aspirateurs sont fixés le long d'une chaîne qui relie la surface au site, une ligne de vie est balisée par des cyalumes (bâtons lumineux) et des flasheurs intermittents, comme pour une intervention spéléologique. Enfin, des bouées en surface, signalées par un avis à la batellerie, informe les péniches de la présence de travaux subaquatiques.
Lorsque le 14 octobre 2019 se déroule enfin la plongée d'expertise, Luc Long, Giorgio Spada, puis Laurent Masselin accompagnent à deux reprises Yves Billaud et Emmanuel Berry et leur montrent les éléments importants. Est alors passé en revue le chargement de tuiles, les planches de l'épave, les groupes de lingots et les monnaies dans le sable. A chaque fois les experts acquiescent et font le signe OK, ils ont vu chaque chose. C'est ce qui est confirmé en surface lors des conversations détendues pendant le repas commun dans les locaux de fouille (VNF), avec Bruno Bizot (SRA-PACA). En début d'après-midi, Yves Billaud est appelé sur son portable depuis Paris par Michel L'Hour et Xavier Delestre, qui sont en réunion au Ministère. Ils veulent connaître en urgence le compte-rendu de la plongée. Il est loisible d'imaginer pour nous, à cet instant, que la fouille va enfin pouvoir commencer, mais il en sera décidé tout autrement.
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 8 - L'épave disparaît par enchantement
L'art de réécriture d'une vérité observée...
(temps de lecture : 4,40 minutes)
Le 15 octobre 2019, une note très restrictive rédigée par Bruno Bizot sur la base, paraît-il, du rapport d'Yves Billaud (dont nous ne verrons jamais l'original), précise dorénavant qu'un seul carré sera fouillé au lieu des quatre prévus initialement. Le but de ce sondage restreint sera de connaître l'état de la sédimentation en vue d'envisager les meilleures dispositions de sauvegarde possibles. Mais aucune épave, aucun trésor, aucune pièce de monnaie, n’est plus mentionné ? Dans la mesure où Yves Billaud a reconnu et confirmé l’existence de l’épave après notre plongée commune, le contenu de sa note n’est donc visiblement pas repris. Déconcerté, on est face à un manque de transparence évident, un vrai mensonge par omission. De plus, maintenant, la fouille ne peut commencer sans l'avis d'une nouvelle Commission CTRA qui va devoir se réunir pour définir les nouveaux objectifs de la mission. Convoquée en urgence par son président, Xavier Delestre, une commission en comité restreint annule, le 17 octobre 2019, la décision initiale de la première commission plénière. La fouille programmée de l'épave Arles-Rhône 24 est donc suspendue au motif que les données de l'expertise ne sont plus en adéquation avec les objectifs de la demande initiale. En gros, il n'y a plus d'épave ni de trésor. En outre, si la fouille est limitée désormais à un seul carré, il n'est plus central mais se trouve excentré par rapport au cœur du site où gisaient les objets précieux. Ce sondage limité, valable un mois, est autorisé à partir du 18 octobre 2019, période où le fleuve a déjà grossi. Avec les orages, la visibilité est passée en dessous de 50 cm. Ainsi, le 21 octobre, les premières crues stoppent les plongées sans qu'on ait pu étudier cet unique carré, excepté un épierrement de surface dans l'un de ses angles. Parmi les monnaies qui traînaient sur le fond, l'un des plongeurs récupère une filière rouge équipée d'un aimant. Cet objet est couramment utilisé en surface pour la pêche à l'aimant par les braconniers. On attend donc ensuite sur la rive que l'état du Rhône s'améliore mais durant les jours qui suivent la visibilité passe en dessous de 10 cm et toute plongée est dès-lors impossible. Immobilisés dans l'espoir d'une accalmie, le travail n'avancera plus jusqu'au 20 novembre 2019, date à laquelle Xavier Delestre décide la clôture budgétaire et ferme le chantier. Au bilan, les aspirateurs n'ont pas été branchés et la fouille n'a pu avoir lieu car l’expertise a conclu à l’absence de site. Le contrat des plongeurs, immobilisés à pied d’œuvre depuis la fin août n’est pas honoré par le SRA-PACA, contrairement aux accords. Néanmoins, Xavier Delestre décide que 6 jours de paye seront réglés pour les plongeurs contractualisés lors du « rebouchage » et du nettoyage du chantier, lorsque le Rhône le permettra. Le terme de rebouchage est impropre puisque la fouille n'a jamais commencé mais cette intervention ultérieure sous-entend la récupération des lignes de vie, des bouteilles de secours, des lampes flasheurs de sécurité, des drisses des carrés et des balises de surface. Le fleuve, toutefois, durant l'hiver et le printemps 2020, ne sera pas plongeable et reporte sine die cette mission. A la fin octobre 2019, la publication du Bilan scientifique du SRA-PACA, qui fait état des recherches en 2018, annonce la découverte « d’un dépôt de médailles d’or et d’argent du IVè s., probablement en lien avec un atelier monétaire dans le lit du fleuve ». Compte tenu des mesures de discrétion exigées pour la sécurité du site, concrétisées par des engagements de confidentialité signés par chaque membre de l’équipe, la sortie de ce texte est étonnante. Il est signé Xavier Delestre.
Le 28 février 2020, lors de la remise en main propre par le directeur de fouille d'un rapport synthétique de l'opération avortée et du dépôt d’une nouvelle demande de fouille pour 2020 (limitée à 4 carrés), Xavier Delestre lui assure de son soutien lors de la toute prochaine CTRA. Au demeurant, aucun courrier ne transmet ensuite de décision officielle en dépit des mails adressés au SRA-PACA. Ce n'est que le 7 août 2020 que Xavier Delestre précise qu’aucune fouille n’a été prévue dans le Rhône cette année, car la CTRA Sud-Est (qu'il préside) a décidé que la priorité sera désormais de constituer un projet collectif de recherche pour fouiller le Rhône. Encore crédules jusque-là, on tombe à nouveau de haut. Puis, le 1er septembre 2020, Xavier Delestre nous informe par téléphone qu’il a décidé de limiter les 6 jours de "rebouchage" à une seule journée, qui sera programmée le 10/09/2020. L'état des lieux sera effectué par notre équipe, sous le contrôle de l'expert du DRASSM : Yves Billaud.
Après toutes ces désillusions, la coupe est pleine. Luc Long informe par mail le jour même (01/09/2020), Arnaud Schaumasse, Sous-directeur de l’Archéologie, de sa désapprobation sur la gestion de l'affaire par les services de l’État en région. Il adresse le même jour à Roseline Bachelot, ministre de la culture, une lettre l’informant de son inquiétude au sujet des décisions, en région, qui sous-estiment l’intérêt de l'épave Arles-Rhône 24 et ne correspondent pas à l’urgence de la situation. Remise en main propre par la députée Monica Michel à Tristan Frigo, conseiller de la Ministre, cette lettre restera sans réponse. L'archéologue confirme ensuite à Xavier Delestre qu'il sera impossible de nettoyer le site et récupérer tout le matériel technique en place en une seule journée alors qu'il a fallu une semaine pour l'installer. Il ne recevra au final aucune réponse, ni des uns, ni des autres, à l'exception d'un courrier de Maylis Roque, directrice de la DRAC-PACA par intérim, après le départ à la retraite de Marc Ceccaldi. Elle précise qu’elle a bien demandé à Yves Billaud de diriger la plongée de contrôle sur le site Arles-Rhône 24, prévue lors du « rebouchage », le 10/09/2020.
Dans le même temps, les représentants de la société Eclectic, qui ont reçu l'aval de la Sous-Direction de l'Archéologie pour réaliser le documentaire, espèrent toujours obtenir quelques images en plongée. Considérant qu'une seule journée ne sera pas suffisante, ils s'adressent directement au cabinet de la ministre de la Culture, Roseline Bachelot, pour solliciter des jours supplémentaires. Très gêné, le chef de cabinet de la ministre, Arnaud Roffignon, répond le 10 septembre 2020 à la directrice d’Eclectic qu'il ne peut intervenir : « en l’absence d’épave visible ou même affleurante, comme de trésor métallique susceptible d’être pillé (ce qui aurait nécessité une opération immédiate)…. ».
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 9 - Le Drac se mord la queue
Les méandres de la mauvaise foi sont infinis
(temps de lecture : 3 minutes)
Ce 10 septembre 2020, la seule journée de "rebouchage" autorisée se heurte à une visibilité médiocre, entre 30 et 40 cm, qui ne permet pas de retrouver les bouteilles de secours, ni les suceuses et les cages-filtres. Au total, seule une manche à eau est récupérée. Curieusement, Xavier Delestre ne souhaite pas que les plongeurs démontent le carroyage en place qui marque pourtant l’emplacement des lingots et des monnaies. La chaine qui balise le site depuis le bord est détachée mais là encore, la câblette servant de ligne de vie jusqu'à l'épave, doit demeurer en place. Laisser de tels repères paraît totalement imprudent et peut guider des plongeurs clandestins jusqu'au gisement. A moins que Xavier Delestre ait prévu d'y envoyer plus tard une autre équipe ? Sollicité par la société Eclectic, Jack Lang, ancien ministre de la Culture et président de l'Institut du Monde Arabe, demande en vain à Maylis Roques (SRA-PACA) d'autoriser des jours de tournage supplémentaires pour mettre en valeur le travail des archéologues dans le Rhône. Mais le courrier que cette dernière adresse, en contrepartie, au directeur de fouille, le 15 décembre 2020, précise que la fouille est refusée en 2020 au motif que l'expertise réalisée en 2019 n'a pas démontré l'existence de l'épave et que les risques de pillages ne sont pas plus prégnants là qu'ailleurs. L'avis de la CTRA Sud-Est, qui est joint en copie, confirme que l'identification de ce site à une épave n'a pu être démontrée, que les risques de pillage sont mineurs et, en outre, que les résultats scientifiques ont été limités en 2019. Et pour cause, les plongées ont été repoussées à la période des pluies ! Mais la commission a également statué sur la demande concernant le dépotoir urbain de Trinquetaille, où se poursuivaient jusqu'en 2018 la fouille d’un dépôt de marbre qui a livré le portrait de César. Dans les faits, cette opération a été suspendue de manière autoritaire un mois avant de commencer, par Xavier Delestre, pour concentrer les moyens sur l'épave Arles-Rhône 24. La CTRA, qui donne donc là aussi un avis négatif, évoque incidemment dans son analyse l'absence de rapport 2018. Pourtant cet important document a bien été transmis en son temps comme chaque année au SRA-PACA. Ce détail va s'avérer par la suite plus insidieux. La commission précise enfin qu'à l'avenir la reprise des investigations dans le fleuve devra réunir un PCR (Programme Collectif de Recherches). Il reste donc très peu de temps pour actualiser en ce sens toutes nos demandes de fouilles pour 2021.
Pendant ce temps, Saléha Gherdane et Richard Poisson tentent d'avancer sur le documentaire dont le synopsis a été communiqué au Ministère de la Culture et au SRA-PACA. En complément des maigres images tournées sur le fond, sont réalisées des interviewes de chercheurs, des scènes de reconstitutions et des vues 3D de la ville d'Arles au IVè s. ap. J.-C. Une nouvelle lettre de Jack Lang à la DRAC demande cette fois que les objets découverts en 2018 puissent être filmés. Sous la pression, Xavier Delestre finit par accepter de participer au documentaire, dévoilant aux caméras les objets en or et en argent mis au jour sur le site. Il évoque aussi les risques de pillage dans le fleuve, brandissant un détecteur à métaux sous-marin. Le film de 90 minutes, intitulé " Le trésor du Rhône", est finalement diffusé sur France 5, à 21 h, dans la série Science Grand Format. Il sera rediffusé le 20 octobre 2022, avec à nouveau plus d'un million de téléspectateurs et 5,5% de part de marché. On pense à ce moment-là qu'il va crever l'abcès et ramener les partenaires autour d'une table pour relancer la fouille d’un site désormais connu du grand public. Dans le même temps, même si le lieu de découverte n’est pas précisé dans le reportage, les risques de pillage sont désormais plus grands. C’est en ce sens que Stéphane Bern, sensibilisé à l’affaire, intervient le 31 mars 2021 auprès de Jean-François Hébert, nouveau Directeur Général des Patrimoines. Ce dernier lui répond qu'il va s'intéresser au problème. C'est à ce moment, le 9 avril 2021, que Bénédicte Lefeuvre (nouvelle DRAC-PACA) spécifie que la demande d'opération sollicitée sur Arles-Rhône 24 pour 2021 ne sera pas examinée par la commission car elle a été reçue après la date butoir du 15 décembre 2020. Ce point est assez équivoque, car l’avis et les nouvelles recommandations de la DRAC ont été envoyées à cette même date, soit avec six mois de retard. Il était donc impossible d'y répondre dans la journée, d'autant qu'un Programme Collectif de Recherches (PCR) nécessite plusieurs semaines de montage. Par ailleurs, il y a toujours eu jusque-là un peu de souplesse dans les délais de réception des demandes.
Quelques temps après, le 26 avril 2021, dans une lettre conjointe adressée à Roseline Bachelot (ministre de la Culture), Monica Michel, députée de la 16è circonscription des Bouches-du-Rhône et Patrick de Carolis, maire d'Arles, soulignent l’intérêt de l’épave du Rhône et la nécessité de la fouiller face aux refus incompréhensibles de l’Administration. Ils rappellent au passage un problème identique concernant la cathédrale paléochrétienne St-Césaire, dont la fouille est bloquée là encore par Xavier Delestre. Les choses bougent mais de nouveau les positions se figent. Ainsi, le 24 mai 2021, un tweet d’Arnaud Schaumasse (Sous-Directeur de l'Archéologie), rapidement effacé, précise "qu'Il n’y a aucune preuve scientifique de l’existence d’une épave à cet endroit. La commission scientifique saisie, comme les textes le prévoient, a considéré qu’aucune preuve avérée n’avait été apportée. Et les plongeurs envoyés sur le site par le ministère de la Culture n’ont rien vu non plus qui confirmerait la présence à cet endroit d’une épave ".
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 10 - Les canards se déchaînent
Dans les eaux troubles du Rhône, si les experts n'y voient pas clair et manquent d'expérience, des journalistes leur écrivent le chemin.
(temps de lecture : 2,40 minutes)
Dans le même temps, des journalistes qui ont visionné le film « Le Trésor du Rhône » s’intéressent à l’épave. Si le conflit de personnes n’est généralement pas évoqué, les articles de presse vont souligner l’importance de la découverte et les risques de pillage, d’autant que le dépôt de fouille installé dans les locaux des VNF subit une première tentative de cambriolage le 1er avril 2021, puis une deuxième effraction le 5 avril. Le mobilier précieux avait été depuis longtemps transféré en lieu sûr. Ces articles sont publiés dans les journaux suivants : le 25 mars 2021 dans le Figaro Magazine, le 9 mai dans "Le Parisien", le 14 mai dans "Vaucluse Matin", le 24 mai dans "Le Midi Libre", le 12 juillet dans "Le Maine Libre", le 31 juillet à nouveau dans le Midi Libre, le 05 aout dans "Paris-Match" et le 5 octobre dans "La Provence". Si tous ces articles appellent à la reprise des fouilles, seul le "Canard enchaîné", le 21 juillet 2021, met en avant la réalité d’un antagonisme entre archéologues au détriment du patrimoine.
Le 26 mai 2021, Bénédicte Lefeuvre (DRAC) informe le directeur de fouille qu’elle a demandé au DRASSM la réalisation prochainement d’une mission d’expertise sur Arles-Rhône 24, qui sera placée sous la responsabilité de X. Delestre. L'archéologue Luc Long est requis pour participer à une seule plongée afin de transmettre les informations sur le site. Ce dernier répond le 4 juin qu'il se tient à disposition, précisant néanmoins que l’expertise a déjà été réalisée par les experts du Ministère (Yves Billaud et Emmanuel Berry) en octobre 2019 et juin 2020. Pour lui, les rapports de fouille apportent déjà toutes les précisions topographiques sur le site et la seule façon de le protéger est d’en réaliser la fouille complète. Un nouveau courrier de la DRAC, le 15 juin 2021, l'informe que la plongée d’expertise sera effectuée dans le courant de la semaine 25 sous la responsabilité scientifique et administrative de Y. Billaud. Sa présence est requise sur une seule journée pour participer à la reconnaissance du site.
Entretemps, le 29 juillet 2021, Arnaud Schaumasse, alors Sous-Directeur de l'Archéologie, est nommé directeur du DRASSM à la place de Michel L’Hour parti à la retraite, avec effet au 1er septembre 2021. Il avait pris soin de préciser sur son poste Face Book du 15 juin, rapidement effacé : " Depuis quelques semaines, une opération médiatique joliment orchestrée vise à laisser croire que l'incurie de l’État laisserait un trésor archéologique à la portée des pilleurs, sans action de protection ni scientifique ".
C'est ensuite durant une huitaine de jours, du 18 au 26 octobre 2021, que Xavier Delestre supervise en surface la mission d'expertise conduite en plongée par Yves Billaud. L'archéologue Luc Long n'y est pas convié. A cette occasion, Yves Billaud est escorté par deux techniciens-plongeurs du DRASSM et cinq ou six gendarmes. David Djaoui, archéologue au musée d'Arles, limite sa participation à une seule plongée. Au bilan, si cette mission est très largement médiatisée (presse écrite, info-TV et radio, avec notamment un reportage sur TF1 au journal de 20 h), rien ne filtrera sur l'existence ou pas de l'épave. Dirigée, semble-t-il, de façon à légitimer un discours officiel, tous les commentaires se résument à des banalités dans le cadre d’une communication étroitement contrôlée. L'interview de Sébastien Puccini, lieutenant de la gendarmerie nationale auprès du journaliste de France-Bleu, précise par exemple : " On a vu des bouts de carrelage qui en fait s'avèrent être des plaques en bronze, une amphore, une ancre absolument magnifique. Mais je pense que je suis passé à côté de plein de choses importantes, des choses que seul un expert peut voir ". Quant à l'expert lui-même, Yves Billaud, sa déclaration est encore plus ambiguë : " Ce qui a attiré mon attention durant cette plongée ? Un bout de bois. Est-ce qu'il est taillé ? Est-ce que ça peut être un élément de bateau ? Ou un bout de bois transporté sur un bateau ? Ce genre de questions qui peuvent permettre ensuite de comprendre le reste du site ".
Quelques soient à ce moment les éléments de langage, l'équipe qui a découvert le site n'est pas dupe. La mise en œuvre d'aspirateurs à sédiment durant cette mission officielle pendant près d’une dizaine de jours, ne peut que conforter l'existence de l'épave. Il n'y a cependant pas d'expertise contradictoire car ce sont les mêmes "experts" qui plongent à nouveau sur l’épave. Quant aux gendarmes, de leur propre aveu ils ne paraissent pas suffisamment familiarisés aux vestiges enfouis d'une épave, dans de si mauvaises conditions de plongée.
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 11 - Le dragon volant
Jetez l'opprobre dans l'espoir qu'il en reste quelques approximations.
(temps de lecture : 3,20 minutes)
La députée Monica Michel et Patrick de Carolis, le maire d'Arles, souhaitent connaître les résultats officiels de la nouvelle expertise menée par le SRA-PACA et obtiennent de la ministre Roseline Bachelot une réunion avec la DRAC. Au cours de l'entretien qui réunit, le 9 décembre 2021, la députée Michel, Sophie Aspord (élue au patrimoine Ville d'Arles), Bénédicte Lefeuvre (DRAC) et Xavier Delestre, la réponse est inattendue : " Il n'y a toujours pas d'épave et pas de trésor ". Ils n'ont rien trouvé, au mieux des fragments de navire d'époque médiévale ? Si Bénédicte Lefeuvre garde ses distances, Xavier Delestre charge l'archéologue Luc Long, qui fait preuve selon lui de confusion médiatique et scientifique. Lorsque est évoqué le film "Le trésor du Rhône", diffusé sur France 5, qui révèle des preuves de la présence d'une épave homogène, Xavier Delestre répond ne pas l'avoir visionné et martèle que l'archéologue ne remet pas ses rapports, ni ses inventaires. Pour démontrer que ces accusations sont fausses, tous les rapports et inventaires sont transmis le 12 février 2022 à la DRAC, par Monica Michel (députée) et Sophie Aspord (mairie d'Arles). Rappelons ici un point de la réglementation archéologique, aucune fouille ne peut être autorisée par la commission CTRA si les rapports et les inventaires de l'année précédente n'ont pas été rendus à temps. Or, jusqu'à ce jour, toutes les opérations dans le Rhône étaient irréprochables et ont bien été autorisées. Pour preuve, lorsque le rapport "fouille programmée du dépotoir urbain 2018", déclaré manquant par la commission, a été renvoyé en copie au SRA-PACA, la personne chargée de la documentation, Gabrielle Vitali-Pacini, a précisé aussitôt qu'elle le possédait déjà en archive. Il semble donc plutôt qu'il n'ait pas été transmis en interne au rapporteur de la CTRA, chargé d'examiner les résultats de la fouille, mais le directeur de fouille n'y est pour rien. Quant à l'inventaire 2018 de l'épave Arles-Rhône 24, seules des petites monnaies en bronze non nettoyées au moment de compléter l'inventaire et de remettre le rapport, n'étaient pas encore identifiées. Elles étaient bien cependant portées sur l’inventaire, numérotées et conditionnées chacune dans un sachet selon la règle. Ces identifications ont été complétées ensuite par Jean-Claude Thiry, le numismate de l'équipe dans les mois qui ont suivi la fouille. En outre, sur les opérations du Rhône, une spécialiste à plein temps, Aline Huybrechts, était recrutée spécialement pour superviser l'ensemble de l'inventaire et du conditionnement du mobilier. L'inventaire général qu'elle dressait durant chaque fouille était repris ensuite et complété par chaque spécialiste, dans sa partie. Il n'y a donc aucune raison de mettre en doute les rapports et les inventaires sauf à vouloir dénigrer et décrédibiliser le responsable des opérations.
Mais ces insinuations vont rapidement être reprises au plus haut niveau de l’État, dans un rapport IGAC de diagnostic établi sur le DRASSM, en octobre 2021, par Isabelle Maréchal et Robert Lacombe (inspecteurs généraux des monuments historiques, Ministère de la Culture). Le document reprend ces assertions sans avoir jamais entendu la personne mise en cause, qui n’est pas citée, et précise ainsi : « … le DRASSM est parfois dans l’incapacité de faire face aux attentes des DRAC, générant de ce fait des initiatives individuelles aboutissant à des découvertes parfois spectaculaires mais quelque peu anarchiques dans leurs méthodes et sujettes à caution dans leur argument scientifique ». Lié à ce paragraphe, la note n° 75 au bas de la page 61, est révélatrice d’une ardeur particulièrement opiniâtre à l'encontre de l'archéologue : « La découverte en 2013 dans le Rhône du buste de Jules César par un agent du DRASSM dans un contexte flou de mise en scène pour un reportage échappant apparemment à tout contrôle du DRASSM et du SRA de Paca, relève de ce cas de figure, de même que l’annonce par la même équipe, d’un navire coulé avec sa cargaison de lingots d’argent et de cuivre destinés à la fabrication de monnaie près d’Arles. Largement relayée dans la presse au cours de l’été 2021, l’existence de cette embarcation n’a pu être attestée sur le terrain lors des expertises de contrôles diligentées par le SRA et le DRASSM. Quant à la cargaison, elle aurait été stockée sans inventaire par les soins du chercheur, puis partiellement volée… ». On précisera ici que le cambriolage de ce dépôt n'a pas entraîné le vol des objets de l'épave Arles-Rhône 24, déjà remis au SRA, mais n’a concerné que de tessons en cours d'étude, déjà inventoriés, liés au dépotoir urbain de Trinquetaille.
Par ailleurs, toutes les découvertes du Rhône ont été réalisées dans le cadre de missions de Carte Archéologique ou de Fouilles Programmées du DRASSM, contrôlées par le Ministère de la Culture. Ce n’est qu’à partir de 2014, avec le transfert des limites des eaux fluviales et du domaine fluviomaritime, que le SRA-PACA est devenu l’organisme de tutelle des recherches fluviales. On sent donc poindre dans ce rapport, les aléas d'une guerre des services.
Enfin, le reportage dont il est question, sur la découverte du portrait de César (août 2007), a été réalisé en accord avec Michel L’Hour (directeur du DRASSM), qui était présent à bord lors du tournage et qui a défini avec le ministère les éléments de langage pour la presse lorsque la découverte serait annoncée. Le reportage, diffusé en mai 2008, a été suivi de près lors de sa fabrication et du montage par Aude Revillon d’Apreval (chargée des relations presse au cabinet de la Ministre de la Culture) et a reçu l’aval de la ministre elle-même, Christine Albanel. Cette dernière en a profité pour prendre la parole sur les antennes lors de la diffusion afin d’annoncer de nouvelles mesures contre le pillage. On est donc apparemment assez loin d’un « contexte flou de mise en scène, par un agent, pour un reportage échappant apparemment à tout contrôle du DRASSM » ?
Le Rhône, le coffre-fort oublié
Épisode 12 - Dans le Rhône qui veut noyer son chien l'accuse de la rage
La fin mérite une suite, au risque de perdre un pan exceptionnel de l’histoire romaine d’Arles
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En mai 2023, les autorisations de fouille viennent à nouveau d’être refusées au motif que les priorités sont désormais l’inventaire et les publications scientifiques. Si le premier, on l’a vu, a toujours été remis avec les rapports et les CD complémentaires, les publications scientifiques sont désormais un nouvel argument à charge. Ainsi, dans cette dialectique négative et irrationnelle, les problématiques, à l’origine, étaient d’ordre administratives et non imputables à l’archéologue en personne (retard des crédits, entraves administratives, nomination impromptue d’un expert, mini-commission, requalification de la fouille, sondage excentré, capotage programmé en attendant les crues…). Ensuite le ton s'est durci : déni d’épave, les traces de son existence sont délibérément occultées dans les documents officiels, l’archéologue est mis à la faute : atteinte à sa réputation, privation de ses programmes de recherches ("il dit n’importe quoi, il a enfumé tout le monde, il confond science et média"). On insiste dès-lors sur des fautes professionnelles sans fondement, à l’encontre pourtant d’un professionnel expérimenté, conservateur en chef du patrimoine au DRASSM, rompu aux règles administratives, à qui on reproche désormais l’absence de rapport, d’inventaire, de publication…
Sur ce point, l'état des publications scientifiques comme le reste est vérifiable, avec 80 articles sur les fouilles du Rhône en 30 ans, soit près de 3 articles par an (et 330 articles et ouvrages toutes publications confondues).
Mais tous ces prétextes sont là pour occulter un manquement grave dès l'origine, une fake news embarrassante qui sera reprise jusqu'au plus haut niveau de l’État.
Ainsi, au départ, une équipe de plongeurs du ministère de la Culture découvre une épave à trésor dans le Rhône alors que le fonctionnaire en charge du dossier, Xavier Delestre, prétend qu’elle n’existe pas. Point névralgique de l'affaire, l'objet de la découverte est dénaturé par un jeu d’expertise volontairement orientée, avec un expert qui a pu rentrer volontairement ou involontairement dans un jeu de pouvoir et de règlement de compte ?
D’ordinaire, les « trésors » sont mis au jour de manière fortuite ou intentionnelle par des personnes privées ou des clandestins, ce qui entraîne la perte d’un grand nombre d’objets et de données archéologiques. Là les planètes étaient alignées, les chercheurs aux techniques aguerries travaillaient pour l’État, mais un conflit de personnes inattendu, sur la base sans doute d’une jalousie hiérarchique (?), a précipité l’intérêt général au second plan.
Dans un tel dysfonctionnement, on se retrouve perdant-perdant, avec un débat scientifique faussé par confiscation et, au final, un navire et son trésor qui coule deux fois. Sorti de l’oubli au fond du Rhône, où il reposait depuis plus de 1500 ans, il vient d’y retourner. Son propriétaire millénaire, le Drac, était sans doute à la manœuvre, parfois invisible, parfois sous apparence humaine. Il suffisait, disait Gervais de Tilbury, de lui passer la pommade.
Cette aventure rhodanesque est d'autant plus incroyable qu'elle est véridique. Comme la fable de science-fiction médiévale, elle s'est passée près de chez vous, dans les réserves abyssales du grand fleuve. Finit-elle bien ou mal ? C'est à vous d'en juger ! Une fois les plongeurs zélés, spoliés de leur travail et suspendus par les palmes, le "trésor coupable" a été préempté et rendu aux tréfonds du néant. Comme le dit Xavier Delestre, les archéologues s'intéressent moins aux objets qu'au sédiment. La grande victime de cette farce est sans doute, au final, la ville d'Arles, à qui ce précieux chargement était destiné, et au-delà, notre passé commun, notre mémoire collective.
Mais pour se rassurer contre l'amnésie et le gaspillage, allons écouter une conférence de Xavier Delestre sur la lutte contre le pillage et les trafics archéologiques. Autre suggestion, question lecture : "Les grandes énigmes de l'archéologie en PACA", du même auteur.
En guise d’épilogue : les chercheurs de l’équipe du Rhône n’ont pas les moyens ni l’ambition de proclamer des vérités absolues, leurs hypothèses doivent être étayées et peuvent être critiquées. C'est le jeu des rapports de fouille et des commissions qui les examinent. C’est pour cette raison que l’archéologie peut se considérer comme une science. Le portrait de César, présumé ou pas, existe bien et resplendit de son marbre phrygien. L’épave Arles-Rhône 24, qu’elle ait coulé au Bas-Empire, à la fin de l’Antiquité ou au début du Moyen-Age, est bien elle aussi une réalité objective, au fond du Rhône, en dépit des censures et des gesticulations de surface.
Cette affaire souligne au passage les problèmes dans l’organisation de l’archéologie française aujourd’hui, notamment l’incompétence des DRAC-SRA dans un domaine, l’archéologie des eaux intérieures, dont ils n’ont pas la maîtrise et où ils ne peuvent intervenir directement.
A suivre