Dans un monde où les pressions économiques et politiques pèsent de plus en plus lourd, l'indépendance financière devient une condition essentielle pour le journaliste d'investigation. Face aux risques de conflits d'intérêts et de censures, être économiquement autonome n'est plus un luxe mais une nécessité, garantissant la liberté « de travailler sans se soucier des pubs ou des pressions ».
par Vadim Milliex
Il existe « des manières de couper les vivres à un média pour le faire cesser d’exister. D’où l’importance d’avoir un modèle économique qui tient sur plusieurs pieds, explique Sana Sbouai. Ça vous permet de vous assurer que vous et votre rédaction n’êtes jamais dépendant et que vous pouvez travailler sans vous soucier des pubs ou des pressions financières » précise la journaliste dans sa réponse aux questions des étudiants de l’Ecole de Journalisme de Cannes lors d’une conférence professionnelle tenue le vendredi 25 octobre 2024 sur le journalisme d’investigation spécialisée sur la corruption et le crime organisé.
La nécessité d’un modèle économique indépendant
Alors que les médias européens peinent à acquérir leurs indépendances économiques. Pour assurer la pérennité de Inkyfada, un média tunisien qu’elle a cofondé en 2014 et pour lequel elle ne travaille plus. Sana Sbouai s’est assurée qu’il « fonctionne sur un modèle économique indépendant qui dépend d’une association pour la liberté de la presse et la liberté d’expression ». Cette étape a été essentielle pour lancer son média. « Créer un système économique nous a permis d’un côté d’accéder à des subventions grâce au statut d’association, et de l’autre côté, nous étions dès lors en capacité de donner des formations et créer des outils, comme des sites web pour d’autres médias par exemple » détaille l’actuelle rédactrice en chef en charge du bureau du Maghreb de l’OCCRP (l’acronyme de Organized Crime and Corruption Reporting Project, un regroupement de journalistes d'enquête et de centres d’enquête).
Après plus de dix années d’expériences dans l’enquête, Sana Sbouai avertit que « ce modèle économique et cette liberté a une limite quand on se trouve face à des décideurs politiques qui prennent certaines lois pour encadrer les financements ». Ce problème n’est pas réservé qu’aux régimes autoritaires, « on peut faire le parallèle avec la France aussi, relève la journaliste. Ces encadrements peuvent être faits et proposé des fois, simplement pour faire taire les opposants et non pas pour “ s’assurer de l’origine des fonds “ […] d’où l’importance d’avoir un modèle économique qui tient sur plusieurs pieds. Ça vous permet de vous assurer que vous et votre rédaction n’êtes jamais dépendants, pour travailler sans se soucier des pubs ou des pressions. » Pour s’en protéger, il existe depuis décembre 2023, l’Observatoire Français des atteintes à la liberté de la presse (OFALP) « qui s’est donné pour mission de les recenser, les vérifier et les rendre publiques ».
« Un parallèle peut être fait avec les gilets jaunes, illustre Sana Sbouai. Quand vous êtes face à cette urgence économique de vivre, vous avez moins de temps pour vous poser des questions comme : que fait-on de la liberté d’expression ? »