Il y a quelque chose de profondément subversif à accueillir une parole sans lui demander d’abord de se justifier.
Dans un monde où chacun est de plus en plus sommé de se définir, de s’évaluer, de nommer ce qu’il ressent, d’identifier son problème et de trouver rapidement la réponse qui lui correspond, la psychanalyse introduit une autre temporalité. Elle ne promet pas de faire disparaître le malaise. Elle ouvre un lieu où celui-ci peut être entendu autrement.
C’est à partir de cette conviction que nous avons souhaité créer le Service d’accueil psychanalytique.
Accueillir ne signifie pas ici orienter immédiatement, diagnostiquer, conseiller ou apporter une solution. Accueillir, c’est d’abord faire une place à ce qui vient dans la parole, y compris lorsque cette parole est hésitante, contradictoire, confuse, répétitive ou silencieuse. C’est accepter qu’un sujet ne sache pas encore ce qu’il veut dire, et que cette ignorance même puisse avoir quelque chose à nous apprendre.
La psychanalyse commence peut-être là : lorsque nous cessons de considérer que nous savons à l’avance ce qui fait problème pour quelqu’un. Cette position n’a rien de confortable. Elle suppose de renoncer à la maîtrise. Elle implique de prendre au sérieux ce qui, dans la parole d’un sujet, résiste aux catégories disponibles. Le symptôme n’est pas seulement ce qu’il faudrait supprimer ; il est aussi une manière singulière de dire quelque chose qui ne trouve pas d’autre voie pour se dire.
C’est pourquoi l’accueil psychanalytique ne peut être réduit à une prestation supplémentaire dans l’offre contemporaine de soins ou de soutien psychologique. Son enjeu est ailleurs. Il s’agit de préserver la possibilité qu’une parole produise un déplacement chez celui qui la porte.
Nous vivons une époque qui valorise l’immédiateté tout en multipliant les dispositifs destinés à gérer l’urgence. Nous avons voulu, paradoxalement, inscrire l’immédiateté de l’accueil dans une démarche qui ne renonce pas à la complexité du sujet. Être disponible rapidement ne signifie pas répondre vite. Cela signifie permettre qu’une rencontre ait lieu, sans exiger que le sujet ait déjà formulé correctement sa demande.
Cette distinction est essentielle.
Car la demande n’est pas toujours là où on l’attend. Celui qui appelle ne demande pas nécessairement une solution. Celui qui vient peut ne pas savoir pourquoi il vient. Celui qui affirme vouloir « aller mieux » peut découvrir, dans l’espace de la parole, que ce mieux ne recouvre pas ce que l’on croyait. La rencontre analytique commence précisément lorsque quelque chose peut se déplacer dans cette demande.
La subversion de la psychanalyse ne tient donc pas à un goût de la transgression. Elle tient à une opération beaucoup plus discrète : déplacer les évidences.
Là où l’on voudrait réduire le sujet à son comportement, elle restitue une parole. Là où l’on voudrait immédiatement nommer, classer ou normaliser, elle laisse entendre ce qui déborde les classifications. Là où l’on voudrait faire taire le symptôme, elle demande ce qu’il vient dire. Et là où le discours social tend parfois à faire de chacun le gestionnaire de sa propre existence, elle rappelle que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes.
Cette subversion est aussi une question politique, au sens le plus large du terme.
Non pas parce que la psychanalyse aurait vocation à fournir un programme politique, mais parce qu’elle touche à la manière dont une société considère ceux qui la composent. Quelle place accordons-nous à celui qui ne fonctionne plus comme prévu ? À celui qui ne parvient pas à répondre aux injonctions de réussite, d’autonomie, de performance ou de bonheur ? Que faisons-nous de celui qui dit « je ne sais pas », « je n’y arrive plus », « quelque chose ne va pas », sans pouvoir immédiatement transformer cette plainte en projet ?
Accueillir cette parole, c’est refuser de considérer que tout ce qui échappe à la norme doit nécessairement être corrigé.
Notre expérience respective de l’écriture et du droit nous rend particulièrement sensibles à cette question. L’écriture comme le droit entretiennent, chacun à leur manière, un rapport singulier aux mots : aux mots qui disent, qui inscrivent, qui nomment, qui engagent, mais aussi aux mots qui manquent ou qui déplacent le sens. La psychanalyse nous confronte, elle, à ce point où le sujet ne maîtrise jamais entièrement ce qu’il dit.
C’est peut-être là que se nouent nos parcours.
Le langage n’est pas seulement un instrument dont nous disposerions pour exprimer une pensée déjà constituée. Il nous travaille. Il nous précède. Il nous échappe parfois. Et c’est précisément dans cet écart que quelque chose du sujet peut apparaître.
Le Service d’accueil psychanalytique entend offrir un espace pour cet écart.
Un espace accessible, mais qui ne soit pas simplificateur. Un espace immédiat, mais qui ne cède pas à l’injonction de l’immédiate résolution. Un espace ouvert, mais qui maintienne les exigences d’une pratique clinique, d’une formation et d’une réflexion éthique.
Il ne s’agit donc pas de rendre la psychanalyse plus « facile ». Il s’agit de rendre possible la rencontre avec elle.
Car il suffit parfois d’un premier échange pour que ce qui semblait aller de soi cesse de l’être. Pour qu’une souffrance ne soit plus seulement vécue comme un échec personnel. Pour qu’un symptôme puisse commencer à être entendu. Pour qu’une question apparaisse là où il n’y avait jusque-là qu’une impasse.
La subversion psychanalytique commence peut-être dans ce très petit déplacement.
Faire une place à une parole qui n’a pas encore trouvé sa forme.
Et accepter de ne pas savoir, avant de l’avoir entendue, ce qu’elle a à nous dire.
Sigolène Boyer
Juriste et psychanalyste
Frédéric Mauvignier
Écrivain et psychanalyste