Changer de modèle agricole, ou adapter dès aujourd’hui l’agriculture au dérèglement climatique semble être la solution pour ne pas avoir à utiliser l’eau tant convoitée des retenues de substitution, selon les chercheuses interrogées. Comment entamer ce virage écologique à 180 ° avec le poids lourd qu’est l’agriculture française ? Des ingénieur·es agronomes nous éclairent.
Victor Pommatau
"L’eau est un facteur limitant crucial pour la production agricole." C’est le constat sans appel que pose un rapport de l’association Les Greniers d’abondance, structure réunissant citoyens, chercheurs, experts et acteurs de terrain engagés pour la transformation des systèmes alimentaires. "Dans un contexte de changement climatique rapide, les tensions d’accès à la ressource vont être exacerbées. Le choix des cultures et l’utilisation de pratiques agronomiques économes peuvent limiter la gravité de cette menace", détaille l’étude qui s’intéresse à des réponses concrètes pour répondre à la raréfaction de l’or bleu.
En France, l’agriculture consomme en moyenne 58 % de l’eau douce (la consommation représente la partie de l'eau prélevée et non restituée aux milieux aquatiques), contre 26 % pour la production d’eau potable, 12 % pour le secteur de l’énergie et 4 % par l’industrie, selon le Commissariat général au développement durable.
Évolution temporelle des sécheresses agricoles (SWI3) au cours du 21e siècle selon les saisons (janvier = hiver ; mai = printemps ; août = été ; novembre = automne) à partir des projections Arpège V4.6 scénario A2.
Cette eau est donc utilisée pour irriguer les cultures. Or, la plupart des régions souffriront en milieu de siècle d’un taux d’humidité des sols très dégradé, selon un rapport prévisionnel de Météo France. En particulier, au printemps et en été (principales saisons de croissance végétale), le taux moyen d’humidité des sols correspondra en 2050 au niveau "très sec" ou "extrêmement sec" d’aujourd’hui dans la majorité des régions. Des territoires très productifs comme la Beauce, la Champagne ou la Picardie connaîtront des épisodes de sécheresse exceptionnels et inédits.
Publié par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), le rapport "Explore 70" prédit, lui, une baisse de 10 à 25 % de la recharge des nappes phréatiques à l’échelle nationale, et jusqu’à 30 à 50 % dans le Sud-Ouest, entre la période 2045-2065 et 1960-1990. Ceci serait notamment dû à une intensification de l’évapotranspiration, au détriment de l’alimentation des nappes phréatiques.
Face à cette délicate équation, certains agriculteurs optent pour des retenues de substitution, plus connues sous le nom de bassines ou "mégabassines". Des équipements controversés présentés comme une solution de sécurisation.
Pourtant, une étude publiée dans la revue Nature en 2018 indique que cette stratégie est la plupart du temps contre-productive. Elle enclenche un "cercle vicieux de la demande" : le stockage supplémentaire encourage l'extension des surfaces irriguées, ce qui rend le territoire encore plus vulnérable en cas de sécheresse prolongée. Ces projets "créent une illusion de ressource stable, retardant ainsi les transformations structurelles nécessaires pour réduire la demande réelle en eau", mentionnent ainsi ces travaux. Face à ce constat, des scientifiques optent pour d’autres alternatives.
Surfaces irriguées (en milliers d’hectares) par culture.
Ce "besoin" d’eau en grande quantité réside majoritairement dans les types de cultures choisies. En France métropolitaine, certaines productions sont plus gourmandes en eau : le maïs (fourrager et grain) représentait en 2023 à lui seul 40 % des surfaces irriguées, tandis que les fruits et légumes en totalisent 17 %. Les maïs grain et fourrager sont donc fortement consommateurs d’eau.
Une autre étude du gouvernement, qui compare les apports en eau moyens annuels sur les cultures irriguées, démontre bien que le maïs, par sa pousse en été notamment, a beaucoup plus besoin d’apports en eau que le blé par exemple (les cultures permanentes sont des cultures semées une seule fois, comme les arbustes à fleurs, les arbres fruitiers, les noyers ou les vignes, par exemple).
Or, ce maïs est très majoritairement destiné à l’alimentation animale et à l’export. Le rapport précise que toutes les surfaces irriguées le sont d’abord pour des produits exportés, qu’ils soient à usage d’alimentation animale ou humaine (34 % des surfaces irriguées). Viennent ensuite la production d’aliments pour les animaux (28 %) puis celle pour les humains (26 %).
Surfaces irriguées (en milliers d’hectares) par culture et par destination.
En reprenant alors les données des différentes cultures irriguées et en mettant le filtre de la destination (humaine, animale etc) de ces cultures, on obtient ces chiffres.
On remarque alors deux choses : D’abord, la part de l’export dans le maïs grain (40 %), le blé (49 %), et toutes les autres céréales (76 %) est très importante.
Ensuite, et le point le plus important, est la part de surface irriguée destinée à l’alimentation animale et celle à l’alimentation humaine, dans les cultures les plus irriguées.
Pour le maïs, si on ajoute la surface du maïs fourrager et grain, 42 % de celle-ci est destinée à l’alimentation animale, contre seulement 16 % pour le blé et pour les autres cultures et 0 % pour les légumes frais, fraises et melons et les cultures permanentes (qui sont en majorité destinés à l’alimentation humaine).
C'est avant tout la culture de maïs destinée à nourrir les animaux d'élevage qui est la plus gourmande en eau. Si on ajoutait la surface des deux types de maïs seulement destinée à l’alimentation animale, elle serait plus grande que toute la surface destinée à l’alimentation humaine du blé, des légumes frais, des fraises, des melons et des cultures permanentes réunies.
La priorité est donc de réduire drastiquement ces grandes cultures de maïs, dépendantes de l'irrigation. Le Shift Project est un think tank qui essaie justement d’agir au niveau du monde agricole pour trouver des solutions.
Dans un rapport sur - entre autres - les usages de l’eau dans le milieu agricole publié en 2024, l’organisme réunissant des ingénieur·es de tous bords prévoit qu’en 2050, 2 milliards de mètres cubes d’eau douce viendront à manquer.
“On préconise d’utiliser des prairies pour nourrir les bêtes [donc de faire paître les ruminants, ndlr] plutôt que du maïs ensilé, qui demande de l’irrigation, et en plus favorise la fermentation, et donc l’émission de gaz à effet de serres”, explique Emmanuelle Pignede, membre des Shifters et ancienne directrice d’études chez le groupe Lactalis. Elle ajoute : “Ce mode d’alimentation favorise en plus une certaine autonomie de l’agriculteur.” Dans tous les cas, “il faut réfléchir à d’autres cultures moins consommatrices d’eau, comme le chanvre, le sorgho et le millet dans la région du Sud-Ouest par exemple, plutôt que du maïs”, conclut la bénévole.
Champs de sorgho. (Photo : Despierres via Pixabay)
Une étude réalisée par l’agence de l’eau Adour-Garonne, le rapport prospectif Garonne 2050, expliquait déjà en 2014 que “réduire les besoins en eau passe par l’augmentation de la part des cultures résistantes à la sécheresse et par une forte diminution des grandes cultures dépendantes de l’irrigation, telles que le maïs. L’utilisation et la sélection de variétés adaptées au manque d’eau est également à encourager.”
Ce rapport conclut d’ailleurs que “seules des ruptures fortes des modes de production et de consommation permettant de réduire drastiquement la demande pourraient à répondre à l’enjeu des sécheresses”.
Pour réduire les besoins d’irrigation, le rapport des Greniers d’abondance explique l’importance de l’infiltration et la rétention des eaux dans les sols. C’est l’un des objectifs de l’agroécologie, qui regroupe de nombreuses techniques agricoles différentes des pratiques industrielles les plus répandues, qui s’inspirent des sciences (écologie, agronomie, géologie). Leur but est de mieux produire, en favorisant la biodiversité ou en améliorant la qualité des sols, par exemple.
On peut notamment retrouver la mise en place d’obstacles au ruissellement comme des haies, ou encore la protection des zones humides et des prairies permanentes, qui favorisent l’infiltration d’eau et recharge les nappes phréatiques.
Selon un rapport de 2018 de l’Agence de l’eau de Garonne, l’intégration de couverts végétaux dans les rotations des cultures fait partie des pratiques réduisant les besoins d’irrigation. Le maintien permanent d’une couverture végétale favorise l’infiltration des eaux pluviales, la matière organique apportée au sol par les végétaux en couverture augmente sa capacité de rétention d’eau et une plus grande activité biologique des sols, qui permet une meilleure alimentation des plantes en eau grâce aux symbioses avec certains champignons.
La plantation de couverture végétale des sols donc, augmente la matière organique dans les sols (et donc sa fertilité) et limite l’érosion de surface et l’assèchement.
Toujours selon le rapport de l'agence de l'eau de Garonne, le semis direct sous couvert (le nom de la technique précédemment expliquée) est encore peu répandu en France, alors qu’il est largement développé dans les pays tropicaux, et de plus en plus adopté aux États-Unis et au Brésil.
Couvert végétal de “diplotaxis fausse roquette” en viticulture. (Photo : Michel Chauvet via Wikipédia)
“L’agroforesterie est une autre solution qui consiste en la réimplantation d’arbres et de haies dans les champs, qui protègent tous les animaux de la chaleur, et donc retiennent la biodiversité, tout en limitant la sécheresse”, ajoute Hélène Aussignac, ingénieure agronome de formation, qui a travaillé au sein du conseil de chambres d'agriculture et de certains syndicats agricoles.
Une autre réponse à l’irrigation massive consiste à ne plus considérer l’eau comme une ressource “linéaire”, mais circulaire. La réutilisation des eaux usées traitées (REUT) issues des stations d'épuration est une piste sérieuse. Par exemple, sur l'île de Noirmoutier, un tiers des eaux usées traitées sert à irriguer 380 hectares de pommes de terre, apportant à la fois de l’eau et des nutriments. En effet, cette pratique permet également de fertiliser les cultures avec les nutriments encore présents dans les eaux traitées.
Pour réussir cette transition, le rapport des Greniers d’abondance rappelle que les collectivités et l'État doivent activer plusieurs leviers politiques.
Le rapport détaille qu’il s’agit de “concevoir et mettre en œuvre une politique de conseil et de soutien économique aux choix de cultures économes en eau, avec les partenaires locaux, organismes professionnels agricoles, syndicats d’irrigation et agences de l’eau”. Une idée que partage Emmanuelle Pignede, du Shift Project : “il faut travailler au niveau local, mais en prenant des décisions avec tous les acteurs autour de la table”.
Le Shift Project avait d’ailleurs lancé en 2024 une consultation à grande échelle auprès d’agriculteurs et d’acteurs du milieu. Objectif : faire entendre leur voix dans les décisions politiques. Un succès qui a conduit le think thank à aller plus loin. Fin 2025, un réseau entre agriculteurs a ainsi été lancé pour échanger sur leurs transitions agricoles.
L’un des résultats concrets de ces réflexions est à observer du côté de Lons-le-Saunier. Dans cette commune de 26 000 habitants située dans le Jura. La municipalité s’était trouvée confrontée dans les années 1980 à des teneurs en nitrates et pesticides élevées. Elle a décidé d’agir en contractualisant avec des agriculteurs pour qu’ils modifient leurs pratiques : abandon de la culture de maïs, maintien des prairies, etc. Dans les années 2000, la ville a même développé le soutien à la conversion en agriculture biologique.
En dernier levier d’action, le rapport des Greniers d’abondance plaide pour que les politiques publiques valorisent “dès l’installation des modèles d’exploitations économes en eau”. Malheureusement, la réalité du terrain montre que certains conseils ne s’appliquent pas, selon Hélène Aussignac. Directrice de l’action publique et des projets stratégiques transversaux à la coordination nationale des chambres d’agriculture, elle gère notamment la réponse de ces structures aux politiques publiques.
Selon elle, “il faut que l’agriculture soit rentable, car il y a un véritable enjeu de viabilité économique pour chaque proposition”. À l’époque où elle travaillait dans une chambre d’agriculture, “on donnait la référence [de travaux à faire ou de matériel à se procurer] à l’agriculteur pour qu’il puisse chiffrer l'intérêt d’une solution, mais parfois l’intérêt n’était pas suffisant par rapport à ce que ça coûtait”.
Elle prend l’exemple d’un plan pour développer les protéines végétales en France, avec les crédits de la planification écologique, pour moins dépendre du soja venant des pays du Mercosur : "Comme c’était moins cher d’acheter du soja à l’autre bout du monde, et qu’il fallait des usines de traitement de ce soja que l’on n’avait pas trop en France car il n’y avait pas d’aides publiques pour implanter ces usines, ce n’était pas rentable."
Hélène Aussignac, coordination nationale des chambres d’agriculture
“Le rôle des chambres d’agricultures n’est pas d’imposer des solutions aux agriculteurs, seulement de lui les proposer”, détaille celle qui a travaillé pour le syndicat des Jeunes agriculteurs, mais aussi pour le développement de l’agriculture biologique dans les Pays de la Loire. “C’est à l’agriculteur de définir quels sont les leviers les plus adaptés. Malheureusement, ce sont souvent les plus simples d’accès, donc pas forcément les plus écologiques”, déplore-t-elle.
Sur la modification en elle-même des cultures semées, Hélène Aussignac explique que “certaines cultures ‘trop’ adaptées au changement climatique, donc habituées à des sols secs, seront impossibles à implanter dans certaines régions où les sols retiennent parfois trop d’eau et où les précipitations sont très inégales. Dans ces cas-là, les sols peuvent se retrouver détrempées et les plantations ruinées.”
Un autre frein est davantage psychologique, mais “n’est pas moins important”, selon Bertrand Daveau, ingénieur agronome de formation, qui a participé à la "grande consultation" des agriculteurs au Shift Project : l’acceptabilité de certains modes d’irrigation comme la réutilisation des eaux usées, comme le REUT. “Il y a toujours cette image comme quoi l’eau est sale, contaminée et impropre à finir dans nos estomacs”, regrette-t-il.