Le 2 février 2026, la cour d’appel de Poitiers a rendu son jugement concernant l’organisation de la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline du 29 octobre 2022. Parmi les prévenu·es condamné·s en première instance en janvier 2024, Julien Le Guet, militant et fondateur de Bassines Non Merci, a vu sa peine de prison avec sursis allégée à trois mois. Il dénonce une répression policière et judiciaire du mouvement.
Paul Hetté
« Ce n'est pas la décision que l'on attendait », déplore Julien Le Guet, à la sortie du tribunal de Poitiers. Lundi 2 février 2026, la cour d’appel l’a condamné, à trois mois de prison et 300 euros d’amende pour avoir organisé la manifestation interdite contre la mégabassine de Sainte-Soline, en 2022.
Une peine allégée, par rapport aux six mois de prison avec sursis dont il avait écopé en première instance, mais toujours trop lourde, selon ce militant : « Je m’attendais à une relaxe, parce que la bassine de Sainte-Soline est bien illégale. »
Julien Le Guet est le fondateur de Bassines Non Merci, un collectif informel né en 2017 et combattant les projets de « retenues de substitution d’irrigation » (ou mégabassines). Il revient sur les deux manifestations contre la mégabassine de Sainte-Soline - le 29 octobre 2022 et le 25 mars 2023 -, des événements violents ayant marqué la lutte contre ces installations, mais aussi sur les violences politiques, policières et judiciaires dénoncées par le mouvement.
Qu’avez-vous vécu lors des manifestations contre la mégabassine de Sainte-Soline ?
Les deux manifestations ont été très violentes. À Sainte-Soline 1 [le 29 octobre 2022], j'ai reçu un violent coup de matraque qui m'a valu huit points de suture au crâne. À Sainte-Soline 2 [le 25 mars 2023], j'étais sous le coup d'une interdiction judiciaire de me rendre sur la commune de Sainte-Soline, je me suis donc arrêté à la limite communale. C’est de cette limite que j'ai vu le feu d'artifice funeste qu’a constitué la manifestation.
Julien Le Guet, fondateur de Bassines Non Merci
J'ai aidé à brancarder les dizaines de blessé·es au campement. J'ai vu des blessures extrêmement graves : des visages défigurés, des mâchoires fracassées, et des blessures aux jambes aggravées par des éclats de plastique orange insérés dans certaines bombes pour blesser durablement. Jamais je ne l’aurais imaginé, mais l'État était prêt à tuer ce jour-là, comme cela a failli arriver avec Serge et Michaël [deux manifestants blessés gravement]. [Gérald] Darmanin [alors ministre de l’Intérieur] était prêt à assumer ça. J’ai eu peur pour les 30 000 camarades qui manifestaient ce jour-là.
Comment analysez-vous la manière dont les manifestations antibassines sont perçues, et donc traitées, par le gouvernement ?
Les premières années de la lutte antibassine étaient assez calmes, nos manifestations l’étaient aussi : on convenait même du tracé avec la gendarmerie. Le tournant a eu lieu en 2021, lors du démarrage du chantier de la bassine de Mauzé-sur-le-Mignon [Deux-Sèvres], même si notre marche s’est déroulée sans violences. À partir de ce moment-là, nos rassemblements ont été interdits et réprimés. On recevait des amendes pour s’être stationné·es sur le bord de la route. Ça a aussi été le début des perquisitions au domicile et des gardes à vue.
C’est également à ce moment-là que les dispositifs policiers se sont élargis : à Sainte-Soline le 25 mars 2023, il y avait environ 3200 gendarmes et neuf hélicoptères. Faire venir des gendarmes de l’autre bout de la France, ça a participé à la déshumanisation du mouvement antibassines, car nous n’avions plus nos interlocuteur·rices locaux habituels. À Sainte-Soline, il y avait quelque chose de l’ordre de la guerre civile, surtout quand on entend ce que disaient les gendarmes avant de nous tirer dessus.
Le ministre de l’intérieur de l’époque a alors qualifié votre mouvement d’« écoterrorisme ». Qu’est-ce que cela a changé ?
Julien Le Guet, fondateur de Bassines Non Merci
Quand je l’ai entendu la première fois, ça m’a fait rigoler. C’est une formule de communication à la Trump, ça vise aussi à nous déshumaniser. Cela permet surtout de pouvoir utiliser les moyens affrétés à l’antiterrorisme contre nous sans se faire mal voir. On a retrouvé devant chez mon père un kit de surveillance de haute technologie valant 40 000 euros, un matériel de guerre normalement réservé aux armées.
Vous parlez aussi de répression judiciaire de votre mouvement.
Je cumule à titre personnel une quinzaine de garde à vue, et j’ai déjà comparu à trois reprises devant les tribunaux dans différents procès. On m’a aussi attaqué pour diffamation car j'ai qualifié le gouvernement et la préfète d'« assassins » après ce qu’il s’est passé à Sainte-Soline. Ce sont des procédures-bâillons, qui visent à nous faire taire par la peur. C’est pour ça qu’au sein de Bassines Non Merci, nous avons créé des cellules d’accompagnement judiciaire pour affronter ces épreuves. C’est ce qui fait que l’on résiste à tout ça.
Malgré tout cela, pourquoi poursuivez-vous votre engagement ?
Je considère que cette lutte est vitale, c’est pourquoi j’ai décidé d’y consacrer ma vie. Je suis très inquiet du chemin que prend la France et des effets du réchauffement climatique. J’ai été batelier dans le marais poitevin dès mes 14 ans et je suis attaché à sa biodiversité, et c’est en voyant les effets de la surirrigation que j’ai décidé de m’engager.
Julien Le Guet, fondateur de Bassines Non Merci
Dans le système dans lequel les agriculteur·rices sont installé·es, sortir de la culture très gourmande en eau du maïs est difficile, parce que c’est l’État qui a encouragé sa culture dans les années 90. Aujourd’hui, j’ai quitté ma vie professionnelle pour me consacrer pleinement à cette lutte, et j’y consacrerai ma vie. Si je dois subir des choses, mais que cela contribue à l’intérêt général, je suis prêt à l’assumer.