Les transformations du modèle agricole français dans les années 1950 ont abouti à des exploitations massives et gourmandes en eau. Retour sur l’évolution d’un système dont les conflits autour de l’eau montre l’obsolescence.
Victor Pommatau et Paul Hetté
« La retenue, c’était notre assurance climat. » Thierry Boucard est retraité depuis 2024, du métier d’agriculteur qu’il a exercé toute sa vie. En 2022, le Conseil d’État a confirmé que les cinq retenues de substitution (ou mégabassines) construites par l’Association syndicale autorisée d’irrigation (ASAI) des Roches, dont il était président, étaient illégales. Deux d’entre elles avaient été endommagées lors de manifestations antibassines, en 2021. « J’ai investi 450 000 euros dans cette réserve, et maintenant je n’ai plus rien ! », déplore-t-il.
Les mégabassines sont sujettes depuis plusieurs années à un affrontement entre agriculteur·rices et militant·es écologistes. Des conflits autour de l’eau souvent incompris, qui trouvent leur source dans une succession de transformations du monde agricole français.
« Un hectare, un cheval et un bœuf », sont les outils avec lesquels le père de Thierry Boucard a cultivé son exploitation dans les années 1950, après la Seconde Guerre mondiale, alors que la France place l’agriculture comme une priorité dans la reconstruction du pays. À cette époque, les petites fermes familiales sont les plus répandues en France, mais vont peu à peu disparaître, au profit de plus grandes exploitations. Entre 1955 et 2020, la taille moyenne des exploitations est passée de 14 à 69 hectares (ha), selon le ministère de l’Agriculture (ici et là).
Ce changement dans la taille des exploitations est la conséquence d’un remembrement lancé dans les années 1940, visant à créer de plus grandes parcelles pouvant être pratiquées par les tracteurs. Une telle opération a pour objectif « l’augmentation de la production et l’élévation du niveau de vie des paysans », raconte Christophe Delpoux, historien. Thierry Boucard ajoute que cela servait à « nourrir les Français », notamment celles et ceux issu·es du baby boom de l’après-guerre.
À cette politique nationale s’ajoute la naissance de la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne en 1962, avec des objectifs similaires. La France est également devenue un pays exportateur, notamment de céréales, grâce à la PAC : « De 1960 à 1990, les exportations françaises de céréales sont passées de 4 à 30 millions de tonnes », dont 12 millions de tonnes hors-UE, selon l’Insee. « Ce changement s’inscrit dans une volonté de faire de l’Europe une puissance de libre-échange », précise Christophe Delpoux.
Aujourd’hui, la politique agricole commune est critiquée par certains syndicats (notamment la Coordination rurale et la Confédération paysanne) pour favoriser les agriculteur·rices disposant de grosses exploitations, les encourageant alors à développer une agriculture plus intensive et davantage concentrée entre les mains d’une poignée d’exploitants.
Ministère de l'Agriculture
Ainsi, 52 % des terres agricoles françaises ne sont détenues que par 20 % des agriculteur·rices, qui touchent 51 % des subventions européennes de la PAC, selon le ministère de l’Agriculture.
En 1960 et 1962, plusieurs lois d’orientation agricole visent également « la diminution nécessaire et inéluctable du nombre d'agriculteurs » et la création d’une indemnité viagère de départ, semblable à un complément de retraite incitant les agriculteur·rices à cesser leur activité à partir de 60 ans.
Thierry Boucard, agriculteur retraité
Le plan Marshall, signé en 1948, accélère ce processus, notamment par l’envoi de tracteurs américains en France. Une mécanisation qu’a connue Thierry Boucard. À l’époque, son père n’avait « pas eu le droit à un tracteur, parce qu’il n’avait pas assez de surface », et avait fini par en acheter un avec un agriculteur voisin. Christophe Delpoux explique qu’« il fallait une grande surface agricole pour rentabiliser un tracteur » et qu’« on a abandonné toutes les formes traditionnelles de production ».
Thierry Boucard s’est installé à l’origine, en 1981, sur 20 hectares, « qui appartenaient à [s]on père », puis a repris « plusieurs petites fermes [...] de [s]es voisins qui s’arrêtaient petit à petit » jusqu’à posséder 120 hectares en 1985. « Les exploitations grossissaient à vue d’œil : elles se rassemblaient entre elles, avec du plus gros matériel », ajoute-t-il. Des fermes XXL critiquées par les militant·es écologistes, notamment car elles sont les principales bénéficiaires aujourd’hui des bassines.
Les différentes politiques ont fait passer le nombre d’agriculteur·rices de 31 % de l’emploi total en France en 1955 à 1,5 % en 2019, selon l’Insee (ici et là). Le nombre d’exploitations a, lui aussi, considérablement baissé : de 2,6 millions en 1955 à 390 000 en 2020, toujours selon l’Insee. « On peut parler de la disparition de la France paysanne, affirme Christophe Delpoux, puisqu’on construit l’agriculture sur le modèle d’une entreprise. »
Cette période d’après-guerre - ou des Trente Glorieuses - « marque le développement de la culture de céréales et de la monoculture, nécessitant plus d’eau et donc plus d’irrigation », explique Christophe Delpoux. Les fermes en polyculture et d’élevage, majoritaires dans les années 1950, ne représentaient plus qu’une exploitation sur dix en 2020, selon le ministère de l'Agriculture. À l’inverse, plus d’une exploitation sur trois n’a plus qu’une seule production significative, essentiellement des grandes cultures ou des fourrages (cultures visant à nourrir le bétail).
Le productivisme prend aussi la forme du développement de l’arrosage par irrigation. En 2025, « la surface agricole irrigable [...] représente près de 3 millions d’hectares, soit 11 % de la SAU (surface agricole utilisée), contre 9 % environ en 2000 et 2010 », et contre 3,9 % en 1966 selon cette revue et les chiffres du ministère de l’Agriculture.
Thierry Boucard, agriculteur retraité
3,4 milliards de m3 d’eau étaient utilisés en 2020 par l’agriculture française, contre 2,6 milliards en 2008, selon la Banque nationale des prélèvements quantitatifs en eau (BNPE) et le rapport Statistique publique de l’énergie, du transport, des logements et de l’environnement (SDES). L'activité principale de Thierry Boucard était jusqu’à sa retraite la culture de céréales : l'agriculteur n'avait pas d'élevage, contrairement à son père autrefois. Il cultivait surtout du maïs grain, car « c'était la culture la plus rentable et qui donnait les plus gros rendements », mais consommait beaucoup d’eau. Le maïs et le blé représentaient en 2020 38 % et 12 % de l’utilisation de l’eau par l’irrigation, soit respectivement 684 000 et 216 000 hectares, ou encore 1,1 milliard et 375 millions de de m3 d’eau, toujours selon la BNPE.
En 1983, Thierry et sa femme installent un système d’irrigation dans leurs champs « car c’était plus facile pour avoir des prêts à la banque pour acheter du matériel », explique-t-il. Christophe Delpoux confirme : « La politique étatique facilitait l’accès au crédit en fonction des installations d’une exploitation. »
En 1989, la sécheresse « la plus sévère des cinquante dernières années en termes de déficits d'humidité du sol et de précipitation », selon Météo-France, pousse l’agriculteur à « chercher des solutions ». « On a eu l’idée de construire une réserve d’eau qu’on remplit l’hiver pour utiliser l’été », explique-t-il.
Gabrielle Bouleau, spécialiste des politiques publiques environnementales et de gestion de l’eau à l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae), explique que les retenues de substitution, ou bassines, « mettent à disposition un stock d'eau qui viendra en substitution de prélèvement dans la nappe phréatique l'été [...] en pompant cette eau dans la nappe en l’hiver ».
Cette eau, stockée dans les nappes l’hiver, a pourtant bien son utilité pour la biodiversité : « Si on utilise la nappe phréatique l'hiver, c'est autant moins d'eau qui se vide dans l'exutoire naturel de cette nappe, souvent un milieu humide », ajoute Gabrielle Bouleau. Cette eau permet aussi en hiver de « faire pression pour éviter que ne remonte de l’eau salée dans les nappes ».
Gabrielle Bouleau, spécialiste des politiques de l'eau à l'Inrae
D’un autre côté, lorsque l’on construit une bassine, « on prend des gouttes dans les nappes pour les mettre en surface, c’est une accélération du cycle de l’eau, explique Gabrielle Bouleau, alors que face au changement climatique, nous avons plus tendance à vouloir ralentir ce cycle ».
Le projet de retenue de Thierry Boucard, traînant depuis plusieurs années, est mis en pause jusqu’en 2005. Cette année-là, il reçoit la proposition du directeur de la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) de « relancer le projet » avec d’autres agriculteur·rices de la région. Thierry Boucard explique alors vouloir construire une bassine pour « ne plus pomper de l’eau en été ». En 2008, les travaux commencent pour finalement construire 5 retenues pour un total d’1,6 million de m3 d’eau, et sont « immédiatement » attaqués en justice par des associations écologistes, notamment Nature Environnement 17.
Cette bataille judiciaire, ponctuée d’interdictions et de ré-autorisations, a rendu le travail de Thierry Boucard plus difficile : « On a dû réduire l’irrigation et se remettre à pomper dans les nappes l’été », raconte-il, en allant jusqu’à « licencier [leur] salarié » en 2018, alors que la première autorisation avait été annulée. L’agriculteur explique avoir dû changer ses cultures pour s’adapter à un moindre accès à l’eau : « On s’est mis à faire du blé dur, des tournesols et de l’orge de printemps. »
Christophe Delpoux, historien
En 2022, les cinq bassines, bien que construites, sont déclarées illégales par la cour d’appel de Bordeaux, une décision confirmée par le Conseil d’État en 2023. Thierry Boucard, lui, prend sa retraite et vend ses terres en 2024, ses enfants ne voulant pas reprendre l’exploitation.
Même s’« il y a bien un changement climatique, [...] l’eau, il y en aura toujours autant », affirme Thierry Boucard. Il se défend également de toute privatisation de l’eau pour les plus gros agriculteur·rices. « Le milieu agricole est extrêmement partagé sur la suite à donner à l’agriculture française », explique Christophe Delpoux, entre ceux qui souhaitent faire perdurer le modèle façonné jusqu’ici et ceux qui prônent un autre mode d’agriculture face aux sécheresses plus fréquentes et plus intenses, accentuées par le changement climatique.