Le professeur McGonagall frappa à la porte qui s'ouvrit silencieusement. Lorsqu'ils l'eurent franchie, McGonagall ordonna à Harry de l'attendre et le laissa seul.
Harry jeta un coup d'oeil autour de lui. De tous les bureaux de professeurs qu'il avait eu l'occasion de visiter cette année, celui de Dumbledore était de loin le plus intéressant. S'il n'avait pas eu si peur d'être renvoyé, il aurait eu plaisir à se trouver là.
C'était une belle et grande pièce circulaire pleine de petits bruits bizarres. Posés sur des tables, d'étranges instruments en argent bourdonnaient en émettant de petits nuages de fumée. Les murs étaient recouverts de portraits d'anciens directeurs et directrices qui somnolaient tranquillement dans leurs cadres. Il y avait également un énorme bureau aux pieds en forme de serres et derrière, sur une étagère, un chapeau pointu, usé et rapiécé : le Choixpeau magique.
Harry hésita. Quel mal y aurait-il à coiffer le chapeau une nouvelle fois ? Simplement pour essayer... pour avoir la confirmation qu'il l'avait bien envoyé dans la maison qui lui convenait.
Il contourna le bureau sans faire de bruit et prit délicatement le chapeau qu'il posa doucement sur sa tête. Il était beaucoup trop grand et lui glissa devant les yeux, comme la première fois qu'il l'avait mis. Plongé dans le noir, Harry attendit. Une petite voix lui parla alors à l'oreille.
—Quelque chose qui te trotte dans la tête ? dit la voix.
—Heu... oui, murmura Harry. Désolé de te déranger... Je voulais savoir...
—Tu te demandes si je t'ai envoyé dans la bonne maison ? dit aussitôt le chapeau. Il est vrai que le choix a été difficile. Mais je maintiens ce que j'ai déjà dit...
Harry sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.
—Tu aurais eu parfaitement ta place chez les Serpentard.
L'estomac de Harry se contracta. Il attrapa le chapeau par la pointe et l'enleva. Ce n'était plus qu'un misérable vieux chapeau qui pendait entre ses doigts. Pris d'une sorte de nausée, Harry le reposa sur son étagère.
—Tu as tort, dit-il à haute voix en s'adressant au chapeau immobile et silencieux.
Le chapeau ne bougea pas. Harry fit un pas en arrière et le regarda. Un étrange caquètement, comme une sorte d'éructation, retentit alors derrière lui. Il se retourna et s'aperçut qu'il n'était pas tout seul. Debout sur un perchoir en or posé derrière la porte, il vit un oiseau d'aspect misérable qui avait l'air d'une dinde à moitié plumée. L'oiseau jeta à Harry un regard mauvais en lançant à nouveau son caquètement. L'animal avait l'air très malade. Il avait le regard vitreux et Harry vit tomber deux de ses plumes.
Dans sa situation, Harry n'avait vraiment pas envie qu'en plus, l'oiseau de Dumbledore meure en sa présence. A peine avait-il eu cette pensée que l'oiseau s'embrasa soudain dans un jaillissement de flammes.
Harry laissa échapper un cri d'horreur et recula en se cognant contre le bureau. Il regarda fébrilement autour de lui en quête d'un verre d'eau mais ne trouva rien. Pendant ce temps, l'oiseau s'était transformé en une véritable boule de feu. L'animal poussa un cri perçant et bientôt, il ne resta plus de lui qu'un petit tas de cendres fumantes tombées sur le sol.
La porte du bureau s'ouvrit et Dumbledore entra, l'air très sombre.
—Professeur, balbutia Harry, votre oiseau... Je n'ai rien pu faire... Il a pris feu... A la grande surprise de Harry, Dumbledore sourit.
—Le moment était venu, dit-il. Il avait une mine épouvantable, ces derniers temps. Je lui ai dit qu'il fallait faire quelque chose.
Le visage stupéfait de Harry le fit glousser de rire.
—Fumseck est un phénix, Harry. Au moment de leur mort, les phénix s'enflamment et ils renaissent ensuite de leurs cendres. Regarde...
Harry vit alors un minuscule oisillon tout fripé sortir sa tête au milieu du tas de cendres. Il était tout aussi laid que le vieil oiseau.
—C'est dommage que tu l'aies vu le jour de sa combustion, dit Dumbledore en s'asseyant derrière son bureau. La plupart du temps, il est très joli, avec un magnifique plumage rouge et or. Les phénix sont des créatures fascinantes. Ils peuvent transporter des charges très lourdes, leurs larmes ont de grands pouvoirs de guérison et ils sont très fidèles.
Le spectacle de Fumseck consumé par les flammes avait fait oublier à Harry la raison pour laquelle il se trouvait là, mais tout lui revint en mémoire lorsque Dumbledore, installé dans son grand fauteuil directorial, le regarda de ses yeux perçants.
Mais avant que Dumbledore ait eu le temps de prononcer le moindre mot, la porte du bureau s'ouvrit à la volée et Hagrid surgit dans la pièce, le regard flamboyant, son passe-montagne relevé sur ses cheveux hirsutes et tenant toujours le coq mort à la main.
—Ce n'est pas Harry qui a fait ça, professeur Dumbledore ! dit précipitamment Hagrid. J'ai parlé avec lui quelques secondes avant qu'on ne découvre ce malheureux garçon. Il n'aurait jamais eu le temps...
Dumbledore essaya de dire quelque chose, mais Hagrid continua de tempêter en faisant des moulinets avec son coq qui répandait des plumes un peu partout dans le bureau.
—C'est impossible, ça ne peut pas être lui. Je suis prêt à le jurer devant le ministre de la Magie en personne s'il le faut...
—Hagrid, je...
—Ce n'est pas lui le coupable. Je sais bien que Harry n'aurait jamais...
—Hagrid ! s'exclama Dumbledore. Je ne crois pas que Harry soit l'auteur de ces agressions.
—Ah, dit Hagrid en laissant retomber le coq le long de son flanc. Dans ce cas, j'attendrai dehors, Monsieur le Directeur.
Et il sortit du bureau, l'air embarrassé.
—Vous ne me croyez pas coupable ? demanda Harry plein d'espoir tandis que Dumbledore débarrassait de son bureau les plumes de coq qui y étaient tombées.
—Non, Harry, je ne le crois pas, dit Dumbledore, l'air toujours aussi sombre. Mais je veux quand même te parler.
Inquiet, Harry attendit. Dumbledore l'observait en silence, les mains jointes en accent circonflexe.
—Je voudrais savoir, Harry, s'il y a quelque chose qui te tracasse et dont tu voudrais me faire part, dit-il d'une voix douce. Quel que soit le sujet.
Harry ne savait pas quoi répondre. Il pensa au cri de Malefoy : «Bientôt, ce sera le tour des Sang-de-Bourbe ! » et au Polynectar qui bouillonnait dans les toilettes de Mimi Geignarde. Puis il pensa à la voix désincarnée qu'il avait entendue à deux reprises et se souvint de ce que Ron lui avait dit : « Entendre des voix, ce n'est pas bon signe, même chez les sorciers. » Il pensa aussi à ce que tout le monde disait de lui et à sa crainte grandissante d'être lié d'une manière ou d'une autre à Salazar Serpentard... Alors, Harry répondit :
—Non, professeur, il n'y a rien.
La double agression contre Justin et Nick Quasi-Sans-Tête transforma le sentiment de malaise qui régnait jusqu'alors en une véritable panique. Etrangement, c'était le sort de Nick qui semblait inquiéter le plus les élèves. Qui donc pouvait faire subir un tel traitement à un fantôme, se demandait-on. Qui avait le terrible pouvoir de faire du mal à quelqu'un qui était déjà mort ? Il y eut une véritable ruée sur les réservations du Poudlard Express qui devait ramener les élèves chez eux pour les vacances de Noël.
—A ce rythme-là, il ne restera bientôt plus que nous, dit Ron à Harry et à Hermione. Nous, Malefoy, Crabbe et Goyle. Joyeuses vacances en perspective !
Crabbe et Goyle, qui faisaient toujours la même chose que Malefoy, avaient inscrit leurs noms dans la liste des élèves qui souhaitaient rester au château pour les vacances. Mais Harry était content que les autres s'en aillent. Il en avait assez de voir tout le monde l'éviter dans les couloirs comme s'il s'apprêtait à cracher du venin. Il en avait assez d'entendre murmurer sur son passage et de sentir sans cesse des doigts pointés sur lui.
Fred et George étaient les seuls à trouver la situation très drôle. Souvent, ils s'amusaient à précéder Harry lorsqu'il marchait dans les couloirs, en criant : « Faites place à l'héritier de Serpentard ! Attention, sorcier très dangereux ! »
Percy, bien sûr, désapprouvait fermement leur conduite.
—Ce n'est pas un sujet de plaisanterie, disait-il avec froideur.
—Dégage, Percy, répliquait Fred. Harry est pressé.
—Il doit se rendre dans la Chambre des Secrets pour y prendre le thé avec son serpent préféré, ajoutait George. Ginny non plus ne goûtait pas la plaisanterie.
—Arrêtez ! gémissait-elle lorsque Fred demandait à Harry d'une voix sonore à qui il comptait s'en prendre la prochaine fois, ou que George faisait semblant de vouloir écarter Harry en brandissant une grosse tête d'ail.
Harry ne s'offensait pas de ces facéties : il était même rassuré de voir que Fred et George trouvaient parfaitement ridicule qu'on puisse le soupçonner d'être l'héritier de Serpentard. En revanche, leurs farces répétées semblaient exaspérer Drago Malefoy qui se montrait chaque fois un peu plus irrité.
—C'est parce qu'il brûle de dire que c'est lui, l'héritier, dit Ron d'un air entendu. Tu sais à quel point il a horreur que quelqu'un le surpasse en quoi que ce soit et comme c'est à toi qu'on attribue ses horreurs...
—Ça ne durera pas longtemps, assura Hermione d'un ton satisfait. Le Polynectar est presque prêt. On va très bientôt faire avouer la vérité à Malefoy.
Le trimestre se termina enfin et un silence aussi épais que la neige qui recouvrait le sol s'abattit sur le château. Harry n'en était pas fâché : les Weasley, Hermione et lui avaient la tour de Gryffondor pour eux tout seuls et pouvaient faire ce qu'ils voulaient—y compris du bruit—sans déranger personne. Fred, George et Ginny avaient choisi de rester à l'école plutôt que d'aller voir Bill en Egypte en compagnie de Mr et Mrs Weasley. Percy, lui, ne passait guère de temps dans la salle commune de Gryffondor. Il avait expliqué d'un air solennel qu'il préférait demeurer au château pendant les vacances parce qu'il était de son devoir, en tant que préfet, d'apporter son soutien aux professeurs pendant cette période troublée.
Le matin de Noël, froid et blanchi par la neige, Harry et Ron, restés seuls dans leur dortoir, furent réveillés de bonne heure par Hermione qui entra en trombe.
—Debout ! lança-t-elle d'une voix forte en tirant les rideaux de la fenêtre.
—Hermione, tu n'as rien à faire ici, c'est réservé aux garçons ! protesta Ron, une main sur les yeux pour se protéger de la lumière du jour.
—Toi aussi, joyeux Noël ! répondit Hermione en lui jetant le cadeau qu'elle lui avait apporté. Ça fait une heure que je suis levée. J'ai rajouté des chrysopes dans la potion. Elle est prête, maintenant.
Harry se redressa, complètement réveillé.
—Tu es sûre ?
—Absolument certaine. On va pouvoir agir dès ce soir.
A ce moment, Hedwige s'engouffra par la fenêtre ouverte, un petit paquet dans le bec.
—Salut, dit joyeusement Harry tandis qu'elle se posait sur le lit. Tu n'es plus fâchée ?
Elle lui mordilla affectueusement l'oreille, et ce fut pour lui un cadeau beaucoup plus précieux que celui qu'elle lui apportait et qui était envoyé par les Dursley. Il s'agissait d'un cure-dents auquel ils avaient ajouté une lettre pour lui demander s'il lui serait possible de passer également les vacances d'été à Poudlard.
Les autres cadeaux que Harry reçut pour Noël étaient beaucoup plus satisfaisants : une boîte de caramels envoyée par Hagrid, un livre sur le Quidditch offert par Ron et une splendide plume d'aigle qu'Hermione lui avait apportée. Enfin, dans le dernier paquet qui lui était destiné, Harry trouva un pull-over et un gros gâteau que Mrs Weasley avait faits spécialement pour lui. Il éprouva aussitôt un sentiment de culpabilité en repensant à la voiture volante que personne n'avait revue depuis sa collision avec le Saule cogneur.
Le soir de Noël, la Grande Salle était magnifiquement décorée : en plus des sapins aux branches couvertes de givre et des guirlandes de gui et de houx qui se croisaient au-dessus des têtes, une neige magique, tiède et sèche, tombait du plafond. Dumbledore chanta quelques cantiques repris par les élèves et par Hagrid dont la voix devenait de plus en plus tonitruante à mesure que baissait le niveau de son pichet de vin.
Harry et Ron avaient à peine fini leur troisième morceau de gâteau qu'Hermione les entraîna hors de la salle pour mener à bien leur projet.
—Nous devons maintenant nous procurer un petit bout des trois personnes dont nous allons prendre l'apparence, dit-elle du ton le plus naturel, comme si elle s'apprêtait à les envoyer au supermarché acheter un paquet de lessive. Vous deux, vous vous transformerez en Crabbe et Goyle. Il faudra prélever quelque chose sur eux et s'assurer qu'ils ne débarqueront pas pendant que nous interrogerons Malefoy. J'ai déjà tout organisé, poursuivit-elle sans prêter attention à leur mine stupéfaite.
Elle sortit alors de son sac deux gros gâteaux au chocolat.
—J'y ai ajouté un somnifère. Arrangez-vous pour que Crabbe et Goyle trouvent les gâteaux sur leur chemin. Goinfres comme ils sont, ils vont sûrement les dévorer. Quand ils seront endormis, vous n'aurez plus qu'à leur arracher quelques cheveux. Ensuite vous les enfermerez dans un placard pour qu'ils ne puissent pas sortir à leur réveil.
Harry et Ron échangèrent un regard incrédule.
—Hermione, je ne crois pas que...
—Tout ça pourrait tourner très mal... Mais Hermione leur lança un regard glacé qui leur rappela celui qu'avait parfois le professeur McGonagall.
—La potion n'aura aucun effet sans les cheveux de Crabbe et de Goyle, dit-elle d'un ton sévère. Vous voulez interroger Malefoy, oui ou non ?
—D'accord, d'accord, dit Harry. Mais toi, à qui tu vas arracher les cheveux ?
—J'ai déjà ce qu'il faut, répondit Hermione en leur montrant un petit flacon qui contenait un unique cheveu. Vous vous souvenez de ma bagarre avec Millicent Bulstrode au club de duel ? Elle a laissé ça sur ma robe pendant qu'elle essayait de m'étrangler ! Et comme elle est repartie chez elle pour Noël, il me suffira de dire aux Serpentard que j'ai décidé de revenir. Hermione retourna alors s'occuper du Polynectar.
—Jamais entendu parler d'un plan où tant de choses risquent de tourner mal, dit Ron d'un air sombre en la regardant s'éloigner.
Pourtant, à la grande surprise de Ron et de Harry, la première partie de l'opération se passa aussi facilement qu'Hermione l'avait prévu. Harry avait déposé les gâteaux au chocolat sur la rampe, au bas de l'escalier, et tous deux avaient attendu, cachés derrière une armure du hall d'entrée, que Crabbe et Goyle sortent de la Grande Salle, à la fin du réveillon.
—Ce qu'ils sont bêtes ! murmura Ron d'un air ravi lorsque Crabbe montra les gâteaux à Goyle.
Avec un sourire niais, les deux Serpentard s'emparèrent aussitôt des gâteaux et n'en firent qu'une bouchée. Un instant plus tard, sans même se rendre compte de ce qui leur arrivait, ils tombèrent à la renverse, profondément endormis.
Le plus difficile fut de les traîner à travers le hall, jusqu'à un placard où Harry et Ron les enfermèrent soigneusement, au milieu des seaux et des serpillières. Harry arracha deux cheveux sur le front de Goyle et Ron en fit autant avec Crabbe. Ils prirent également leurs chaussures : celles qu'ils avaient aux pieds seraient trop petites lorsqu'ils auraient la taille des deux Serpentard. Ils se précipitèrent ensuite vers les toilettes de Mimi Geignarde.
Le chaudron dégageait une épaisse fumée noire et des bulles explosaient avec bruit à la surface de la potion.
—Alors, vous avez réussi ? demanda Hermione en ouvrant la porte de la cabine où elle s'était enfermée. Harry lui montra les cheveux de Goyle.
—Très bien. Je suis allée prendre des robes plus grandes à la lingerie, dit Hermione en montrant un sac. Vous en aurez besoin quand vous aurez pris l'apparence de Crabbe et de Goyle.
Tout trois jetèrent ensuite un coup d'œil au chaudron. La potion ressemblait à présent à une sorte de vase épaisse qui bouillonnait paresseusement.
—Je suis certaine d'avoir tout fait comme il fallait, dit Hermione en relisant une dernière fois la recette du Polynectar. Tout se passe comme le dit le livre... Une fois que nous aurons bu la potion, nous disposerons d'exactement une heure avant de reprendre notre forme normale.
—Et maintenant ? murmura Ron.
—On verse la potion dans trois verres et on ajoute les cheveux.
A l'aide d'une louche, Hermione versa généreusement le Polynectar dans les trois verres qu'elle avait préparés. Puis, la main tremblante, elle laissa tomber dans l'un des verres le cheveu de Millicent Bulstrode.
Le liquide se mit à siffler comme une bouilloire et se couvrit d'écume. Un instant plus tard, il avait pris une couleur jaunâtre passablement répugnante.
—Beurk ! De l'extrait de Millicent Bulstrode, dit Ron en regardant la mixture d'un air dégoûté. Ça doit avoir un goût épouvantable.
—Ajoutez donc vos cheveux, qu'on voie ce que ça va faire, dit Hermione.
Harry et Ron prirent chacun un verre et y laissèrent tomber les cheveux de Crabbe et de Goyle. A nouveau, le liquide se mit à siffler et à écumer. Le verre de Goyle prit alors une couleur kaki, celui de Crabbe une teinte brunâtre semblable à de la boue.
—Attendez, dit Harry. On ferait mieux de ne pas boire ça ici. Quand on aura la taille de Crabbe, de Goyle et de Millicent Bulstrode, on ne tiendra plus à trois dans cette cabine.
—Ça, c'est vrai, approuva Ron en ouvrant la porte. On n'a qu'à prendre chacun une cabine séparée.
Attentif à ne pas renverser la moindre goutte de sa potion, Harry se glissa dans la cabine du milieu.
—Prêt ? dit-il.
—Prêt ! lui répondirent Ron et Hermione dans leurs cabines respectives.
—Un... Deux... Trois...
Harry se pinça le nez et avala la potion en deux longues gorgées. Elle avait un goût de chou trop cuit.
Il sentit aussitôt ses entrailles se tortiller comme s'il avait avalé des serpents vivants. Plié en deux, il se demanda s'il n'allait pas vomir. Puis, très vite, une sensation de brûlure se répandit dans tout son corps, depuis son ventre jusqu'à l'extrémité de ses doigts et de ses orteils. Enfin, il eut l'horrible impression de fondre comme du métal en fusion. La douleur le fit tomber par terre, pantelant, et il vit soudain ses mains grandir, ses doigts s'épaissir, ses ongles s'élargir et ses jointures saillir sous sa peau. Ses épaules s'étirèrent douloureusement et une démangeaison lui indiqua que des cheveux poussaient sur son front. Sa poitrine augmenta de volume en déchirant sa robe, comme un tonneau qui aurait éclaté, et ses pieds devenus quatre fois trop grands pour ses chaussures subirent un véritable supplice.
Puis, tout aussi brusquement, la métamorphose prit fin. Harry, allongé à plat ventre sur le sol de pierre, entendait Mimi qui gargouillait tristement à l'autre bout des toilettes. Il se débarrassa avec difficulté de ses chaussures trop petites et se releva. Voilà donc ce qu'on ressentait, quand on était Goyle... D'une grosse main un peu tremblante, il ôta sa robe, qui lui arrivait maintenant bien au-dessus des chevilles, et revêtit celle qu'Hermione lui avait donnée. Il enfila ensuite les grosses chaussures de Goyle, puis passa la main dans ses cheveux coupés court qui descendaient à présent très bas sur son front. Il se rendit compte alors que ses lunettes brouillaient sa vue : Goyle n'en avait pas besoin. Il les enleva et cria d'une grosse voix rauque :
—Ça va, tous les deux ?
—Oui, grogna la voix de Crabbe dans la cabine d'à côté.
Harry sortit de sa cabine et se regarda dans le miroir craquelé. Face à lui, Goyle l'observait de ses petits yeux ternes, profondément enfoncés dans leurs orbites. Harry se gratta l'oreille. Dans le miroir, l'image de Goyle en fit autant.
La porte de la cabine de Ron s'ouvrit et ils restèrent face à face à se contempler. A part son teint pâle et son air déboussolé, Ron était devenu exactement semblable à Crabbe, depuis la coupe au bol jusqu'aux longs bras de gorille.
—C'est incroyable, dit Ron.
Il se regarda dans le miroir en appuyant sur le nez plat de Crabbe comme pour vérifier qu'il était bien réel.
—Incroyable... répéta-t-il.
—On ferait bien d'y aller, dit Harry. Il faut encore qu'on trouve la salle commune de Serpentard... J'espère qu'on tombera sur quelqu'un qui y va... qu'on puisse le suivre.
Ron le regarda attentivement.
—Tu ne peux pas savoir à quel point c'est bizarre de voir Goyle réfléchir, dit-il.
Il alla frapper à la porte de la cabine d'Hermione.
—Dépêche-toi, il est temps d'y aller...
—Finalement, je... je crois que je ne vais pas vous accompagner, répondit une petite voix aiguë. Allez-y sans moi.
—Hermione, on sait bien que Millicent Bulstrode est très laide, mais personne ne saura que c'est toi...
—Je crois vraiment qu'il vaut mieux que je reste ici. Dépêchez-vous, tous les deux, vous êtes en train de perdre du temps.
Décontenancé, Harry regarda Ron sans comprendre.
—Cette fois-ci, tu as véritablement la tête de Goyle, dit Ron. Il a toujours cette expression-là quand un prof lui pose une question.
—Hermione, tu n'es pas malade ? s'inquiéta Harry.
—Non, non, tout va très bien, allez-y... Harry regarda sa montre. Cinq minutes étaient déjà passées.
—On te retrouve ici, d'accord ? dit-il. Après avoir vérifié qu'il n'y avait personne alentour, Harry et Ron sortirent des toilettes.
—Ne balance pas tes bras comme ça, murmura Harry à l'oreille de Ron. Crabbe a toujours les bras raides.
—Comme ça ?
—Oui, c'est beaucoup mieux.
Ils descendirent l'escalier de marbre. Il ne leur restait plus qu'à trouver un élève de Serpentard qui les mène jusqu'à leur salle commune, mais il n'y avait personne dans les environs.
—Tu as une idée ? demanda Harry à voix basse.
—Quand ils vont prendre leur petit déjeuner, les Serpentard viennent toujours de là-bas, dit Ron en montrant l'entrée des cachots.
Au même instant, une fille aux longs cheveux bouclés remonta du sous-sol.
—Excuse-moi, dit Ron en se précipitant vers elle, on a oublié le mot de passe pour retourner dans notre salle commune.
—Pardon ? répondit sèchement la fille. Notre salle commune ? Moi, je suis chez les Serdaigle.
Et elle s'éloigna en leur jetant un regard soupçonneux par-dessus son épaule.
Harry et Ron descendirent précipitamment l'escalier plongé dans l'obscurité. Les choses s'annonçaient moins faciles qu'ils l'avaient espéré.
Le labyrinthe des sous-sols était désert. Ils s'enfoncèrent de plus en plus loin dans les entrailles du château en jetant sans cesse des coups d'œil à leur montre pour voir combien de temps il leur restait avant de retrouver leur forme normale. Au bout d'un quart d'heure, alors qu'ils commençaient à désespérer, ils entendirent soudain un bruit de pas, un peu plus loin.
—Ha ! dit Ron. En voilà un !
Une silhouette venait de sortir d'un des cachots. Ils se hâtèrent dans sa direction mais s'aperçurent aussitôt que ce n'était pas un Serpentard. C'était Percy.
—Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Ron, surpris. Percy eut l'air offensé.
—Ça ne te regarde pas, répliqua-t-il sèchement. C'est Crabbe, ton nom, n'est-ce-pas ?
—Hein ? Heu, oui, oui... répondit Ron.
—Alors retournez dans votre dortoir, tous les deux, dit Percy d'un ton sévère. Ce n'est pas prudent de se promener dans des couloirs sombres, ces temps-ci.
—C'est pourtant ce que tu fais, remarqua Ron.
—Moi, c'est différent, répondit Percy en se rengorgéant, je suis préfet. Ce n'est pas moi qui risque de me faire attaquer.
Une voix retentit alors dans le dos de Harry et de Ron. Ils se retournèrent et virent Drago Malefoy s'avancer vers eux. Pour la première fois de sa vie, Harry fut content de le voir.
—Vous voilà enfin, dit Malefoy de sa voix traînante. Vous avez passé tout ce temps à vous goinfrer dans la Grande Salle ? Je vous ai cherchés partout, je voulais vous montrer quelque chose de très drôle.
Malefoy lança à Percy un regard glacial.
—Et toi, Weasley, qu'est-ce que tu fais là ? Percy sembla outragé.
—Tu ferais bien de montrer un peu plus de respect envers un préfet ! s'indigna-t-il. Je n'aime pas du tout ton attitude !
Malefoy eut un ricanement et fit signe à Harry et à Ron de le suivre. Harry faillit dire quelque chose d'aimable à Percy pour s'excuser, mais il se rattrapa à temps.
—Ce Peter Weasley... commença Malefoy.
—Percy, corrigea Ron machinalement.
—Peu importe, dit Malefoy. J'ai remarqué qu'il rôdait beaucoup dans les couloirs, ces temps derniers. Et je sais bien ce qu'il mijote. Il est persuadé qu'il va réussir à attraper l'héritier de Serpentard à lui tout seul.
Il eut un petit rire méprisant. Harry et Ron échangèrent un regard intéressé.
Malefoy s'arrêta alors devant un mur nu et humide.
—Qu'est-ce que c'est, déjà, le nouveau mot de passe ? demanda-t-il à Harry.
—Heu...
—Ah, ça y est, je me souviens, dit Malefoy. Sang-pur ! Une porte de pierre dissimulée dans le mur s'ouvrit aussitôt et Malefoy la franchit, Harry et Ron sur ses talons.
La salle commune des Serpentard était une longue pièce souterraine aux murs et au plafond de pierre brute. Des lampes rondes, verdâtres, étaient suspendues à des chaînes et un feu brûlait dans une cheminée au manteau gravé de figures compliquées. Quelques élèves de Serpentard étaient assis près des flammes, dans des fauteuils ouvragés.
—Attendez-moi ici, dit Malefoy à Harry et à Ron en leur montrant deux fauteuils vides à l'écart des autres. Je vais vous chercher ça. Mon père vient de me l'envoyer.
Harry et Ron s'assirent en s'efforçant d'avoir l'air parfaitement décontracté.
Malefoy revint quelques instants plus tard. Il tenait à la main une coupure de journal qu'il colla sous le nez de Ron.
—Ça va vous faire rire, dit Malefoy.
Harry vit Ron écarquiller les yeux de stupéfaction. Il lut rapidement la coupure, se força à rire et la tendit à Harry.
C'était un article découpé dans La Gazette du sorcier :
ENQUÊTE AU MINISTÈRE DE LA MAGIE
Arthur Weasley, directeur du Service des Détournements de l'Artisanat moldu s'est vu infliger une amende de cinquante Gallions pour avoir ensorcelé une voiture moldue. Mr Lucius Malefoy, membre du conseil d'administration de l'école Poudlard, où la voiture ensorcelée a été accidentée il y a quelques mois, a demandé la démission de Mr Weasley. « Weasley a terni la réputation du ministère », a déclaré Mr Malefoy à notre reporter.
« Il n'a aucune compétence pour rédiger des projets de lois et son ridicule Acte de Protection des Moldus devrait être immédiatement abandonné. »
Mr Weasley s'est refusé à tout commentaire. Son épouse a simplement déclaré à nos envoyés spéciaux qu'ils avaient « intérêt à décamper très vite » s'ils ne voulaient pas qu'elle lâche sur eux la goule de la famille.
—Alors ? dit Malefoy d'un air réjoui lorsque Harry lui rendit la coupure. C'est drôle, non ?
—Ha ! Ha ! fit Harry d'un air sombre.
—Arthur Weasley aime tellement les Moldus qu'il ferait mieux de casser en deux sa baguette magique et d'aller vivre avec eux, dit Malefoy d'un air méprisant. On ne dirait vraiment pas que les Weasley ont le sang pur, quand on voit ce qu'ils font.
Le visage de Ron—ou plutôt celui de Crabbe—était crispé par la fureur.
—Qu'est-ce qui t'arrive, Crabbe ? demanda sèchement Malefoy.
—Mal à l'estomac, grogna Ron.
—Alors, va à l'infirmerie et donne un coup de pied de ma part à ces Sang-de-Bourbe, ricana Malefoy. Ça m'étonne que La Gazette du Sorcier n'ait pas encore parlé de ces attaques, poursuivit-il d'un air songeur. Dumbledore doit faire tout ce qu'il peut pour étouffer l'affaire. Il va se faire renvoyer si ça continue. Mon père a toujours dit que la nomination de Dumbledore comme directeur est la pire chose qui soit jamais arrivée à cette école. Il adore les enfants de Moldus. Un directeur digne de ce nom n'aurait jamais admis ce rogaton de Crivey.
Malefoy fit semblant de prendre des photos avec un appareil imaginaire.
—Potter, je peux prendre ta photo, Potter ? dit-il en imitant Crivey avec un certain talent. Je peux avoir un autographe ? Je peux te lécher les chaussures, s'il te plaît, Potter ?
Malefoy regarda Harry et Ron d'un drôle d'air.
—Et alors, qu'est-ce qui vous arrive, tous les deux ?
Avec beaucoup de retard, Harry et Ron se forcèrent à rire, mais Malefoy parut satisfait : Crabbe et Goyle étaient toujours un peu lents à la détente.
—Saint Potter, l'ami des Sang-de-Bourbe, dit lentement Malefoy. Encore un qui ne se conduit pas comme un vrai sorcier, sinon, il ne se traînerait pas tout le temps avec cette parvenue d'Hermione Granger. Une vraie Sang-de-Bourbe, celle-là. Quand on pense qu'il y a des gens qui considèrent Potter comme l'héritier de Serpentard !
Harry et Ron retinrent leur souffle. Drago Malefoy était peut-être sur le point d'avouer que c'était lui.
—Si seulement je savais qui c'est ! s'exclama alors Malefoy avec mauvaise humeur. Je pourrais l'aider.
Ron resta bouche bée, ce qui donna au visage de Crabbe un air encore plus abruti que d'habitude. Heureusement, Malefoy ne remarqua rien de particulier.
—Tu dois bien avoir une petite idée de qui est derrière tout ça ? risqua Harry.
—Tu sais bien que non, Goyle, combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? répliqua sèchement Malefoy. Et mon père ne veut rien me dire sur ce qui s'est passé la dernière fois que la Chambre des Secrets a été ouverte. Bien sûr, c'était il y a cinquante ans, donc avant qu'il soit élève ici, mais il connaît toute l'histoire. Seulement, il a peur que j'attire les soupçons si je sais trop de choses là-dessus. En tout cas, ce qui est sûr. c'est que la dernière fois que la Chambre a été ouverte, un Sang-de-Bourbe est mort. Alors il y aura sûrement un autre mort bientôt, simple question de temps... Et j'espère que ce sera Granger, ajouta-t-il d'un air réjoui.
Ron serra les énormes poings de Crabbe. Il était prêt à frapper Malefoy, mais Harry lui lança un regard pour l'inciter au calme.
—Est-ce que tu sais si la personne qui a ouvert la Chambre la dernière fois s'est fait prendre ? demanda Harry.
—Oh oui, je ne connais pas son nom, mais on l'a renvoyé de l'école, assura Malefoy. Il doit encore être à Azkaban.
—Azkaban ? répéta Harry sans comprendre.
—Voyons, Goyle, Azkaban, la prison des sorciers, répondit Malefoy d'un air incrédule. Tu as vraiment l'esprit lent, mon pauvre vieux. Si tu continues comme ça, tu finiras par marcher à reculons !
Malefoy se tortilla dans son fauteuil, l'air impatient.
—Mon père m'a dit de ne pas me faire remarquer et de laisser agir l'héritier de Serpentard. Il dit qu'il faut débarrasser l'école de la racaille des Sang-de-Bourbe, mais que je ne dois pas m'en mêler. Il a suffisamment de soucis comme ça, en ce moment. Vous êtes au courant que le ministère de la Magie a fait une perquisition au manoir, la semaine dernière ?
Harry s'efforça de donner au visage de Goyle une expression inquiète.
—Eh oui, dit Malefoy. Heureusement, ils n'ont quasiment rien trouvé. Mon père possède des choses très précieuses en matière de magie noire. Mais nous aussi, on a une chambre secrète, sous le parquet du grand salon...
—Ah ! dit Ron.
Malefoy lui jeta un coup d'œil. Harry également et Ron rougit. Même ses cheveux avaient rougi et son nez commençait à s'allonger : l'heure était presque écoulée. Ron était en train de redevenir lui-même et d'après le regard horrifié qu'il lui lança, il devait en être de même pour Harry. Tous deux se levèrent d'un bond.
—Il faut que j'aille soigner mon estomac, grogna Ron.
Et sans ajouter le moindre mot, Harry et lui traversèrent au pas de course la salle commune des Serpentard, se jetèrent sur le mur magique et se précipitèrent dans le couloir en espérant contre toute vraisemblance que Malefoy n'avait rien remarqué. Harry sentait ses pieds glisser dans les chaussures devenues trop grandes de Goyle et dut relever le bas de sa robe dans laquelle il flottait à présent. Ils montèrent l'escalier quatre à quatre et arrivèrent dans le hall d'entrée où résonnaient des coups sourds provenant du placard dans lequel ils avaient enfermé Crabbe et Goyle. Ils abandonnèrent devant la porte du placard à balais leurs chaussures trop grandes et montèrent l'escalier de marbre pour rejoindre les toilettes de Mimi Geignarde.
—On n'a pas perdu notre temps, dit Ron, pantelant, en refermant derrière eux la porte des toilettes. On ne sait toujours pas qui a commis les agressions mais je vais écrire à Papa dès demain matin pour lui conseiller d'aller voir ce qui se passe sous le salon des Malefoy !
Harry se regarda dans le miroir craquelé : il avait retrouvé sa tête normale. Il remit ses lunettes et Ron alla frapper à la porte de la cabine d'Hermione.
—Hermione, sors de là, dit-il, on a plein de choses à te dire.
—Fichez le camp ! répondit Hermione d'une petite voix aiguë.
Harry et Ron échangèrent un regard surpris.
—Qu'est-ce qui se passe ? demanda Ron. Tu as dû retrouver ton aspect normal à l'heure qu'il est.
Mimi Geignarde apparut soudain, traversant la porte de la cabine. Harry ne lui avait jamais vu un air aussi réjoui.
—Attendez de voir ça, dit-elle. Une véritable horreur ! Ils entendirent cliqueter le verrou et virent Hermione sortir, secouée de sanglots, le visage caché derrière un pan de sa robe.
—Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Ron, déconcerté. Tu as toujours le nez de Millicent, ou quoi ?
Hermione laissa retomber sa robe et Ron fit un pas en arrière, en manquant de tomber dans le lavabo.
Son visage était entièrement recouvert d'une fourrure noire. Ses yeux étaient devenus jaunes et deux longues oreilles pointues dépassaient de ses cheveux.
—Ce... ce n'était pas un cheveu de Millicent, c'était un poil de chat, gémit-elle. Et la potion est contre-indiquée pour les métamorphoses animales.
—Aïe, dit Ron.
—Tout le monde va se moquer de toi, tu vas voir, ça va être atroce, lança Mimi Geignarde d'un ton joyeux.
—Ce n'est pas grave, Hermione, dit aussitôt Harry. On va t'emmener à l'infirmerie. Madame Pomfresh ne pose jamais beaucoup de questions...
Il fallut longtemps pour convaincre Hermione de sortir des toilettes. Mimi Geignarde accompagna leur départ d'un grand rire moqueur.
—On va bien rigoler quand tout le monde s'apercevra que tu as une queue ! s'exclama-t-elle ravie.