Claude Collin

L'été des partisans : Les FTP et l'organisation de la Résistance en Meuse

Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1992. — 228 p. — ISBN: 2-86480-557-X.

P. 93-95:

Gueorgui Ponomarev, lieutenant de l’Armée Rouge, fait prisonnier en mai 1942 en Crimée, a été déporté en Allemagne. Il s’est évadé, a été repris puis transféré à Sarrebrück d’où il s’évade de nouveau. A la fin de l’année 1943, il est caché à Nancy chez un « patriote français » nommé Jean Martin et entre en contact avec le responsable MOI de l’interrégion 21, Ely Dorn. Avec l’aide de ce dernier, il forme, en janvier 1944, près du village de Loison (canton de Spincourt), en regroupant des évadés se cachant dans les forêts voisines, ce qui constitue sans doute le premier détachement de partisans soviétiques de l’Est de la France. Ce détachement, composé au départ d’une dizaine de membres prend le nom de « Stalingrad » et se lance très rapidement dans l’action.

Sabotages de voies de chemin de fer, attaques de postes allemands, destruction d’installations agricoles se succèdent à un rythme assez soutenu, très souvent sur le territoire du département de Meurthe et Moselle, région F.T.P. à laquelle le détachement est rattaché, mais aussi sur le territoire meusien. Ainsi le 12 février 1944, près du village d’Arrancy (canton de Spincourt), un train de troupes allemandes déraille ; les comptes rendus officiels — qui en général minorent les dégâts et les victimes — parlent de deux morts et d’une dizaine de blessés, dont quatre graves. Le 23 février un poste allemand d’écoute est attaqué près du village d’Hennemont (canton de Fresnes-en-Woëvre). Toujours selon les rapports officiels, plusieurs soldats allemands auraient été blessés.

Le détachement « Stalingrad » agit parfois en collaboration avec des groupes F.T.P. français. Ainsi, fin mars 1944 la mine de Piennes (à quelques kilomètres de Bouligny, en Meurthe et Moselle) est-elle sabotée par les partisans soviétiques en collaboration avec le groupe local « Gabriel Péri ». Cinq wagons sont culbutes dans le puits. La mine est totalement arrêtée pendant quarante-huit heures et l’extraction réduite pendant plusieurs semaines.

Pour subsister, les Soviétiques n’hésitent pas à se servir dans les fermes isolées. Ont-ils d’ailleurs le choix ? Le 1er février 1944, sept hommes se font servir à manger à la ferme du Bourbeau (à deux kilomètres de Grimaucourt, canton d’Etain). « Ces hommes appartiennent au groupe “Stalingrad” du Mouvement ouvrier international, région Est ». Dans la nuit du 6 au 7 mars, quatre hommes s’introduisent à la ferme de Naumoncel (près de Senon, canton de Spincourt) et dérobent quatre litres de crème ; surpris, ils s’enfuient. Le 7 mars, deux gendarmes de la brigade de Billy-les-Mangiennes (canton de Spincourt) sont désarmés au café Bon Martin par trois hommes équipés de mitraillettes et de grenades. Les gendarmes sont aussi dépossédés de leurs bicyclettes et d’une partie de leurs effets. Le même jour, une dizaine d’« irréguliers » cernent la ferme de Pierville (près de Gincrey, canton d’Etain) et se font livrer du ravitaillement.

Tout cela finit par déclencher, là aussi, une opération de représailles. Le 8 mars au matin, un important dispositif policier est mis en place pour intercepter les « irréguliers », auteurs d’« attentats » dans le secteur. Sont mobilisés le G.M.R.[1] « Lorraine », un commissaire et cinq inspecteurs de la sûreté de Nancy, un détachement de gendarmerie fort de quarante-cinq hommes et gradés disposant de trois voitures, onze motos, un side-car et d‘une camionnette et équipés d’armes prêtées par les Allemands ! Un accrochage a lieu dans la soirée avec « une dizaine d’individus » aux abords de la ferme de Pierville, « les irréguliers » s’enfuient.

Le lendemain 9 mars, en fouillant le bois, au lieu-dit « Bois le Baron », sont trouvés entre autres une bicyclette ayant appartenu aux gendarmes de Billy et la liste des treize noms du détachement « Stalingrad » avec leurs pseudonymes et leurs matricules... Mais d’« irréguliers » il n’en est plus un seul, ils se sont envolés. Le 12 à midi, l’opération s’étant avérée vaine est suspendue.

En avril, c’est le Feldgendarmerie qui, dans la région d’Heudicourt (canton de Vigneulles), recherche « des éléments vivant clandestinement dans les bois et en particulier le groupe “Stalingrad” du M.O.I. recherché à maintes reprises par la police de sûreté de Nancy ». Ce détachement « Stalingrad » pérégrinera pendant de longues semaines à travers tout l’Est de la France (Meurthe et Moselle, Vosges, Haute-Marne), poursuivant ses actions et participera aux combats de la Libération en Haute-Saône :

  • La Compagnie F.T.P. « Stalingrad », composée pour l’essentiel de soldats soviétiques prisonniers évadés, de Polonais, d’autres nationalités et de quelques Français, partit de Lorraine. Elle fit en un mois plus de trois cents kilomètres et se retrouva dans la Haute-Saône. Presque chaque jour cette unité, qui s’armait en combattant, portait des coups aux postes allemands, faisait dérailler des trains de troupes et de marchandises, détruisait des pylônes, etc. Son itinéraire était jalonné par des étapes où les partisans prenaient contact avec des F.T.P. sédentaires qui les ravitaillaient, les aidaient à s’orienter, les soignaient au besoin.

L’histoire de ce détachement « Stalingrad » a valeur symbolique, mais elle est loin d’être unique. Des groupes épars d’évadés soviétiques se constituent en maquis dès le printemps 1944 et vont agir de concert avec la Résistance locale, nous aurons l’occasion d’y revenir.