Je viens de trois générations de médecins, et j’ai vu de mes propres yeux que les médecins sont souvent aussi malades que ceux qu’ils soignent.
Cela ne se limite pas à ma famille – je l’ai observé aussi chez mes collègues.
Les médecins tombent malades des mêmes affections, avec la même fréquence et selon les mêmes schémas socio-économiques que leurs patients.
Cette simple observation, depuis l’enfance, m’a conduite à questionner les fondements mêmes de la médecine :
si ceux qui soignent ne sont pas eux-mêmes en bonne santé, quel savoir pratiquons-nous ?
Nous ne sommes pas séparés de la nature.
La mer, le soleil, les arbres et le corps humain proviennent de la même source.
Dire qu’un changement dans le corps est une erreur, c’est affirmer que la nature elle-même s’est trompée.
Mais nous sommes la nature – alors comment pourrions-nous lui dire qu’elle a fait une erreur ?
La nature ne se trompe pas – elle se transforme, s’adapte et cherche de nouvelles formes d’équilibre.
La médecine attentive nous invite à écouter à l’intérieur de ce mouvement –
à entendre ce que la nature exprime peut-être à travers les transformations du corps.
La médecine conventionnelle est anxieuse – aussi anxieuse que les patients qu’elle soigne.
Tous deux partagent le même souhait : que le symptôme disparaisse.
Ce souhait projette la guérison dans le futur – créant une tension constante entre ce qui est et ce qui devrait être.
Dès le départ, je n’ai jamais senti qu’il y avait de la santé dans l’anxiété.
L’anxiété n’est pas un état neutre – c’est en soi une forme de déséquilibre.
C’est là que se situe ma plus grande différence avec la médecine conventionnelle, qui a fini par normaliser l’anxiété comme faisant partie du soin.
L’anxiété s’installe quand on croit que la santé dépend du contrôle – de l’obtention d’un résultat prédéterminé.
Elle façonne notre manière de voir la maladie, d’écouter et d’agir.
Une médecine anxieuse ne peut vraiment observer : elle réagit.
Elle ne peut demeurer avec ce qui est présent : elle doit intervenir.
Bien sûr, il y a des moments où l’action immédiate est essentielle – quand la douleur doit être soulagée ou la vie préservée.
Dans ces moments-là, la médecine conventionnelle excelle.
Mais lorsque l’anxiété devient le mode par défaut du soin – même en dehors de l’urgence – elle rétrécit notre attention.
Elle maintient le médecin et le patient prisonniers de la logique du contrôle.
La médecine attentive interroge cette anxiété.
Elle demande : que se passe-t-il lorsqu’on cesse de vouloir éliminer l’incertitude, et qu’on reconnaît la certitude du fait que le corps a changé à travers la maladie – d’une manière qui montre que sa vitalité a été affectée ?
Être attentif à la maladie sans projection, ce n’est pas renoncer – c’est donner de l’énergie à la compréhension de l’endroit et du moment où la vitalité s’est déplacée.
Quand la maladie est perçue comme quelque chose sur quoi agir, toute forme d’intervention – chimique, chirurgicale ou manuelle – devient une manière de reprendre le contrôle.
Chacune a son coût.
Les médicaments peuvent soulager les symptômes et, dans certains cas, remplacer ce qui manque réellement au corps à un moment donné.
Certains agissent en restaurant un élément absent – par exemple, l’acide folique dans certaines anémies carentielles, ou l’insuline dans le diabète de type 1.
Mais ce sont là des exceptions, non la règle.
La grande majorité des traitements chimiques n’agissent pas sur la cause de la maladie, mais sur des systèmes physiologiques sains.
Ils modifient des fonctions normales – en réduisant la sécrétion acide de l’estomac, en bloquant des signaux nerveux, en modifiant les rythmes hormonaux ou en supprimant l’inflammation.
Ce faisant, ils agissent sur ce qui fonctionne encore, non sur ce qui est “cassé”.
Leur succès apparent vient de l’atténuation des réponses adaptatives du corps – les processus mêmes par lesquels l’organisme tente de rétablir l’équilibre.
Les effets secondaires ne sont donc pas des erreurs ni des accidents : ils sont l’expression visible de cette interférence.
Ils nous rappellent qu’aucune action chimique ne reste confinée à une seule cible.
Chaque fonction du corps est liée aux autres ; en modifier une, c’est inévitablement en affecter plusieurs.
C’est le coût de l’action chimique – une intervention sur le vivant tout entier pour faire taire une partie de son expression.
Il existe aussi des situations où un traitement médicamenteux doit être pris de façon chronique pour maintenir la vie ou prévenir des complications graves – et c’est tout à fait approprié.
Mais cela n’empêche pas de s’interroger sur ce que le corps a exprimé à travers la maladie.
Même lorsque le traitement est indispensable, la question demeure : pourquoi le corps a-t-il eu besoin de s’exprimer de cette manière ?
La chirurgie peut sauver des vies, mais chaque incision comporte un risque de complications.
Elle enlève une expression du corps qui affecte la vitalité de l’ensemble, sans aborder la relation vitale perturbée qui, à l’origine, a modifié cette vitalité.
Les manipulations du corps – ostéopathie, kinésithérapie, chiropraxie, physiothérapie – peuvent apporter un soulagement temporaire.
Mais lorsque la cause reste invisible, la même douleur tend à revenir.
Ces approches ne sont pas mauvaises.
Elles découlent d’une même logique – celle qui assimile guérir à corriger.
La médecine attentive ne s’y oppose pas – elle questionne le principe qu’elles partagent.
Elle se demande si notre besoin d’agir ne finit pas parfois par faire taire ce que le corps cherche à dire, en agissant sans avoir d’abord exploré ce qui a fait que le corps a changé.