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Comment nous avons levé des fonds sans avoir de jeu publié

Tavrox et moi avons rédigé cet article pour Crazy Dreamz, un sandbox platformer grâce auquel les joueurs peuvent s’initier au code. Nous l’avons fait en une seule journée à partir d’une conversation avec l’équipe. La rédaction de cet article m’a permis d'apprendre beaucoup de choses sur le financement, et je suis heureux de pouvoir le partager avec vous aujourd’hui.

Lever des fonds pour un jeu vidéo indé est une tâche ardue, cet article a pour but de vous guider

Vous avez une super idée de jeu, mais vous n’avez pas d’argent, pas vrai ? Et franchement, votre projet est trop ambitieux pour être réalisé sans argent. Nous n’avez pas la moindre idée de comment convaincre quelqu’un d’investir dans votre projet. Eh bien, ce n’est pas un genre de rituel vaudou. Bien présentées et avec une bonne approche, vos idées suffiront à attirer l’attention des investisseurs.

C’est une question de travail et de maîtrise de codes culturels propres à l’entreprenariat. Voici comment nous avons levé 200 000€ de fonds avec une simple idée bien présentée. Nous avons voulu ce guide pratique et efficace tout en racontant notre histoire.


AppiNest et Pistache : une première expérience

Il est vrai que nous ne sommes pas partis de rien. Nous avions une première expérience avec AppiNest : en 2015, nous avons levé des fonds via Kickstarter et avons créé Pistache, un serious game qui aide les enfants à organiser leurs tâches quotidiennes. En 2017, l’application avait été téléchargée 200 000 fois, bénéficiait de nombreux sponsors et d’abonnés, d’une bonne réputation, et générait un revenu stable. Mais le jeu n’était pas devenu viral, contrairement à ce que nous avions prévu. Pourquoi ?

Avec Pistache, les parents avaient l’impression de faillir à leur rôle en déléguant leur autorité à un logiciel. Personne n’allait vanter une application qui donnait une mauvaise image de soi. Ainsi, seulement 20% de nos revenus venaient des abonnés, contre 80% par les sponsors.

Testez et tirez des leçons de vos expériences

A nos yeux, c’est un échec, mais le savoir que nous en avons tiré vaut des millions. L’entreprenariat s’apprend par des expérimentations et des retours d’expérience. Vous ne pouvez pas apprendre à marcher si vous avez peur de tomber. Après l’échec, le plus important est de prendre du recul pour faire un bilan de la situation. Vous en tirerez une précieuse sagesse de businessman.


Crazy Dreamz : une œuvre d’art de business

Nous voulions un jeu viral, donc nous avons chercher l’idée d’un jeu auquel le public voudrait vraiment jouer. Pendant les conventions, nous avions remarqué que certains avaient très envie de découvrir le développement de jeu. Maintenant, les joueurs veulent un jeu do-it-yourself, grâce auquel ils vont pouvoir apprendre les bases du code. Ainsi est né Crazy Dreamz.

Les jeux vidéo sont déjà utilisés comme support pédagogique. Minecraft est utilisé dans certaines écoles américaines, et de nouvelles écoles de coding ouvrent régulièrement. Un jeu qui enseigne le code était clairement une idée à creuser.

Nous y avons ajouté tout un gameplay social avec des fonctionnalités de partage, une direction artistique tout public et un concept qui vise ce public spécifique, le tout ayant attiré l’attention de nombreux investisseurs, dont une entreprise majeure dans le jeu vidéo. À ce moment-là, il ne s'agissait certainement pas de justifier chaque choix que nous avons fait dans le jeu d'un point de vue pragmatique.

Devinez ce qu’attend la société, et comment VOTRE idée répondra à cette demande

Vous pensez que votre idée est bonne par elle-même ! cela veut dire qu’elle est bonne pour vous. Mais le sera-t-elle pour les 500 000 abonnés que vous espérez ? ou pour cette énorme société de jeu vidéo, associée potentielle ? Posez-vous ces questions, parce que les investisseurs vous les poseront.

Méfiez-vous de votre fierté. Si vous voulez que votre petit bébé chéri voie le jour, vous devez accepter l’idée qu’il devra affronter la société. Cessez de vous demander ce que la société peut faire pour vous : vous devez dire à la société ce que votre idée va faire pour elle. Pourquoi a-t-elle besoin de votre jeu ? Préparez-vous à être crédible, parce que c’est précisément ce que vous aurez à dire à vos investisseurs potentiels.

Comment nous avons préparé nos armes

Il fallait donc développer un beau prototype et présenter l’idée sous une allure très professionnelle. Le business plan devait être parfait, captivant et stimulant. C’est pour cette raison que Crazy Dreamz est d’abords une œuvre de business avant d’être une œuvre d’art.

Le temps d’un pitch, nous devions tout montrer : le prototype, l’équipe, l’idée et notre vision de sa réalisation à moyen terme. Sans oublier le plus important : le fait que nous avions déjà des investisseurs avec nous. Enfin, il fallait argumenter sur l’efficience de notre modèle économique, en présentant des exemples d’autres startups à avoir levé des fonds avec succès avec la même méthode que la nôtre.

Eh ouais. Nous avons levé de l’argent avant même que le jeu existe. Nous touchions à la quintessence du trading.


Affûtez vos épées

• Commencez par faire un business plan le plus complet possible. Concrètement, ça veut dire un bon gros Excel avec 18 feuilles et des chiffres qui vous remplissent l’écran. N’hésitez pas à en rajouter, personne ne le lit. Vous en avez néanmoins besoin pour montrer que vous êtes sérieux et que vous avez bossé le sujet à fond, et que vous êtes prêt à le réaliser. Des visuels et une charte graphique doivent déjà être en place à ce stade.

• Soyez au fait du pacte d’actionnaires. Vos investisseurs ne vous donneront pas de cours de droit, ils veulent un associé opérationnel.

Préparez votre argumentaire. Ecrivez vos arguments et classez-les.

Faites-vous un beau portfolio sur LinkedIn.

Rencontrer des gens et établir des relations de confiance

Le capital d’AppiNest et l’argent d’amis qui avaient confiance en nous ont constitué notre investissement de départ. Cela a vite attiré l’attention d’un grand nom du jeu vidéo, ce qui est aussitôt devenu notre principal argument. A ce moment, nous négocions avec la BPI - Banque Publique d’Investissement - afin d’obtenir des fonds. Nous leur avons dit que cette entreprise était intéressée par notre projet, tout en disant à ladite entreprise que la banque nous aiderait. Résultat : les deux ont accepté de nous soutenir.

Une fois prêts, nous avons simplement cherché des « investisseurs » sur LinkedIn. Le genre de truc qui ne peut pas marcher. Sauf que ça a marché. N’ayez donc pas peur d’avoir l’air stupide, soyez seulement obstiné. C’est le genre de « risque » à prendre afin de vous constituer une vision globale du secteur.


Sources d’investissement

Love money : comptez sur votre famille et vos amis pour investir dans votre projet. Tout le monde sait qu’il faut de l’argent pour faire de l’argent, alors parlez de votre levée de fond à vos proches.

Aide publiques : regardez si l’Etat, la région, le département, la municipalité ne prévoit pas une aide financière sous certaines conditions.

Grosses boîtes : certaines sont toujours en recherche de nouveaux projets, et le plus petit signe d’intérêt de leur part est un énorme argument à mettre en avant.

Fonds d’investissements : ces entreprises peuvent mettre énormément d’argent dans votre projet s’il remplit certains critères. Ils sont toujours à la recherche de projets de plus d’un million de dollars. Ils réclament donc un business plan des plus solides, mais il n’est pas impossible de les atteindre.

Business angels : il s’agit d’investisseurs personnels qui vous donneront de l’argent parce qu’ils aiment votre projet. Cherchez ce genre d’investisseurs plutôt que ceux qui investiront beaucoup d’argent mais demanderont beaucoup de garanties. Ils se connaissent et votre levée de fond peut circuler de bouche à oreille. Ils investissent généralement entre 10 000 et 100 000€.

Crowdfunding, évidemment.


Nous possédons toujours notre propre société

Ça nous a pris des mois, d’abord pour trouver les investisseurs, puis pour le mettre sur papier et sur le compte en banque, mais nous avons fini avec nos 200 000€ pour commencer notre jeu pour de vrai - et c’est notre jeu. C’est nous qui décidons car nous sommes les actionnaires majoritaires, et personne ne peut nous dire quoi faire. Prendre les décisions est ce qui fait de nous des indépendants. Le vrai travail peut commencer.

Pour pousser plus loin, nous aurons peut-être besoin d'une seconde levée de fonds. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose si la première nous a suffit pour nous lancer dans le développement. La release sera une toute nouvelle aventure, dans laquelle les investisseurs nous suivront très certainement, car c'est à ce moment que le jeu va commencer à générer du profit ! Ce qui mettra fin à la nécessité de lever des fonds, nous permettant de rester les actionnaires majoritaires pour une large part. Ce qui veut dire, les boss.

En résumé, que faut-il faire ?

• Il faut faire un jeu demandé par le public. Peut-être devrez-vous chercher un concept spécifique que vous trouverez avec une étude de marché minutieuse, ou peut-être que votre idée géniale peut faire l’affaire dans certains de ses aspects.

• Le test est la clé ! Vous ne pouvez pas savoir si le concept est intéressant avant d’avoir mis un prototype entre les mains d’un joueur. Faites autant de tests que possible afin d’affiner votre prototype.

• Vous devez roder votre speech. L’on doit pouvoir croire que votre jeu existe déjà sur le papier.

• Vous devez sortir, rencontrer des gens, et leur demander de l’argent.

• Vous devez persévérer jusqu’à ce que le boulot soit fait, et plus encore.

Merci d’avoir lu le retour d’expérience sur notre levée de fonds ! Pensez-vous que les développeurs doivent faire davantage de levées de fonds ? Avez-vous pensé à d’autres sources d’investissements ?