Un résumé proposé par l'IA : ICI
La gestion autonome citoyenne
Dans le cadre de la démocratie représentative, les Gam¹ soulignaient que “toutes les décisions sont prises par la collectivité qui est, chaque fois, concernée par l'objet de ces décisions” puisqu'une victoire au suffrage universel donne de fait la compétence, ce qui est très loin d'être démontré depuis les dernières législatives de 2017. Ce statut confère également, selon eux, un avantage hiérarchique derrière lequel se réfugient souvent les élu-e-s municipaux-pales qui ont vraiment peur de le partager avec d'autres. Alors interviennent les questions essentielles pour chaque individu évoluant dans une collectivité: comment pouvoir décider par soi-même dans une commune? Comment contribuer à l'intérêt général? Comment être ac-teur-trice de son lieu de vie (quartier ou commune) dans un périmètre accessible et connu? Comment contester des décisions qui paraissent mauvaises? Comment être présent-e-s dans les orientations décisives pour l'avenir? Comment éviter de désintéresser de l'action publique? Comment, pour des élu-e-s, partager leur pour-voir sans altérer leur autorité? Il n'est souvent répondu à ces interrogations que par la seule verticalité du pouvoir central qui serait la seule garante de l'efficacité. En prônant que la seule vérité résiderait dans un cheminement du global vers le local on travestit en fait la démocratie. Il existe en effet un certain nombre de décisions ne souffrant pas de retard, ne pouvant pas être discutées, mais elles sont rares et très spécifiques, car relevant souvent de la stricte application de la loi. Impossible de refuser d'admettre qu'il existe bien des sujets sur lequel une vraie gestion autonome citoyenne a sa place et son rôle. La transversalité élu-e-s-citoyen-ne-s a plus que jamais sa place!
En appliquant sans cesse ce mode de fonctionnement vertical pour tout et tout le temps, sans prendre le temps de l'analyse, de l'évaluation préventive ou la simple estimation des moyens liés à son application, la démocratie représentative ne se montre pourtant pas souvent particulièrement efficace. Les exemples de textes nationaux sans intérêt et totalement inapplicables, édictés à la hâte en réaction à un événement ou un fait divers et qui finalement constituent des pensums sans aucun effet ne manquent pas. Tous les projets portés à la base communale en subissent les conséquences (logements sociaux, établissements collectifs, tracés routiers, augmentation des prélèvements, développement commercial, choix environnementaux), car tous sont désormais attaqués, retardés ou même violemment rejetés. La société française est en situation de crise permanente et il faut alors absolument se pencher sur les causes de ce malaise croissant.
Le déficit en matière d'information et d'éducation engendre bien des maux. Le système médiatique (télévisions ou radios perroquets) fausse totalement la démocratie puisqu'il « vend » du sensationnel, l'exploite jusqu'à l'insupportable et donne une vision très néfaste de la démocratie réelle. Il ne saurait donc y avoir, et il n'y aura pas d'ailleurs, de véritable démocratie participative sans une information suffisante en amont et en aval des décisions, et surtout sans une vraie formation citoyenne à la compréhension des enjeux. Toute ambition de partage du pouvoir est illusoire si ces deux principes ne sont pas réunis. Or, depuis des décennies, la politique a sciemment négligé l'éducation populaire, car elle protégeait ainsi son influence. Sauf que, désormais, des sursauts de contestation incontrôlés apparaissent, rejetant toute raison et toute objectivité par décalage entre les enjeux collectifs et une vision étriquée de la vie collective.
Les classes dominantes (élu-e-s institutionnalisé-e-s ou technocrates reconver-ti-e-s) assoient leur autorité sur cette information médiatique indirecte biaisée (propagande approximative ou parcellisée, filtrage des données, campagne dite de communication, déclarations succinctes médiatisées) et sur les défaillances d'un système éducatif énucléé par des réformes successives préférant des « têtes bien pleines à des têtes bien faites ». Il faudrait reprendre à ce moment-là de la réflexion sur l'autogestion communale le principe intangible d'Alfred Sauvy¹ voulant que “bien informés, les hommes sont des citoyens; mal informés, ils deviennent des sujets”.
L'école ne forme plus du tout aux pratiques coopératives de construction d'un bien commun et surtout ne donne vraiment aucun repère pour décoder des médias très éloignés d'une mission pédagogique de diffusion de l'information. C'est un obstacle grandissant à l'appropriation citoyenne du pouvoir local, car la tentation est grande de se replier sur une gestion “ économique” ou “comptable” réputée rigoureuse et indiscutable alors qu'elle est souvent éloignée de l'intérêt général global.
Toute action, quelle qu'elle soit, a pourtant une signification politique au sens noble du terme. Elle se doit d'être admise, comprise et partagée par les habitant-e-s, autrement elle paraît vite arbitraire, dispendieuse ou insuffisante. La dérive sera progressivement très prégnante pour les vrai-e-s démocrates qui souhaiteraient revenir aux principes de l'action collective partagée. Face à cette situation, le plus grand nombre de personnes, même s'il faut admettre que tout le monde n'a pas les clés pour tout comprendre, tout assimiler, tout gérer, a sa place dans la gouvernance locale. C'est vrai qu'il manque souvent la motivation, car, le réalisme oblige à l'admettre, la gestion communale ne fait plus rêver grand monde à part celles et ceux qui aspirent à y trouver une forme de reconnaissance sociale qui leur manque. D'autres encore y imposeront une étiquette politicienne destinée à renforcer l'influence de personnalités nationales. Les scrutins présidentiel et législatif de 2017 annoncent bien d'autres désillusions pour celles et ceux qui resteront sur ces principes sans justification sociale réelle.
Il va falloir en effet finir par admettre que chaque position, chaque avis, chaque questionnement, chaque opposition permettent de donner du sens à des projets réputés d'intérêt général, mais souvent bâtis avec un nombre restreint de personnes. Pourtant plus elles sont nombreuses à être associées au processus d'élaboration, de construction puis de gestion directe, plus la solidité finale de l'édifice en est garantie. Le partage renforce toujours le rôle de l'élu et ne l'affaiblit jamais.
Il existe de multiples solutions techniques pour agir sur les bases très claires d'un processus autogestionnaire productif: proposition, information, formation,
concertation, décision et responsabilisation. Toutes ont leurs avantages et leurs inconvénients, leurs obligations et leurs marges de liberté, mais toutes doivent être successivement utilisées et codifiées. Ainsi, étant admis le principe démocratique d'une gouvernance locale « autogérée », il faut rendre possible le fait que chacun-e puisse s'investir à la hauteur de ses envies et de ses possibilités. Certain-e-s s'impliqueront à temps plein (les élu-e-s municipaux pales et les responsables associatifs) quand d'autres ne sauront le faire que de manière ponctuelle. L'admettre permet simplement de considérer qu'un engagement n'est pas aliénateur de la liberté individuelle. Un minimum d'exigence est cependant nécessaire pour qu'une prise en charge collective d'une activité ou d'un équipement, étendue par le Conseil municipal à la totalité des associations gestionnaires ayant une vocation économique, culturelle, sportive, sociale et solidaire, soit efficace. La gestion citoyenne autonome, très proche de l'autogestion, n'est donc pas simplement une manière de répartir activités et responsabilités, mais elle constitue un modèle d'organisation sociale n'altérant absolument pas la démocratie représentative. Elle implique l'individu dans un secteur de la vie communale en lui conférant le droit d'assumer une part de la maîtrise des services d'intérêt général dans un cadre conventionnel discuté et formulé. Il n'est plus consommateur-trice mais accède au statut de citoyen-ne acteur-trice de sa vie au quotidien! Une véritable révolution n'ayant absolument rien de dangereux ou de dévastateur!
Michel Rocard, dans son livre A l'épreuve des faits, envisageait déjà dans une réponse lors du grand jury RTL-Le Monde (1 mai 1985) l'autogestion communale de manière positive:
« Il n'y a jamais de remède miracle nulle part. L'autogestion, nous l'avions définie comme une méthode d'évolution de la société, comme un processus progressif. Nous avons une difficulté de vocabulaire. Quand on emploie ce mot, personne ne comprend. Il vaut donc mieux dire les choses plus simplement et prendre de cette référence à l'autonomie des individus et des collectivités ce dont on a besoin pour évoluer au jour le jour. Que faut-il faire pour que la France ne soit plus colbertiste pour qu'on n'y soit plus 50 millions de citoyens qui attendent tout du chef de l'État et de l'administration? Vont dans ce sens la décentralisation qui est un apprentissage des nouveaux comportements dans les collectivités locales, l'impulsion que nous essayons de donner à la vie associative².”
Ces propos ont toujours guidé mes pas dans ma vie d'élu communal et restent selon moi d'une brûlante actualité.
1 Alfred Sauvy est économiste, démographe et sociologue français, professeur au Collège de France
2 Michel Rocard, À l'épreuve des faits: textes politiques, 1979-1985, Le Seuil, 1986.