Les liens entre les mandataires communaux et leurs mandant-e-s reposent en effet sur la proximité et non plus nécessairement sur un étiquetage de leur engagement politicien. C'est même une certitude: il faut absolument repenser la gouvernance locale pour justement placer la citoyenneté active au cœur de la vie quotidienne.
La commune reste encore le seul échelon permettant assez vite ce véritable changement de paradigme. Et il est possible de le réaliser!
Élu local depuis presque quatre décennies, j'ai envie de faire partager une envie née de ce parcours accompli dans l'action militante au service d'une idée : la « gestion autonome citoyenne » que d'au-cun-e-s appelleraient "autogestion" par référence aux principes énoncés par Michel Rocard. Elle n'est ni utopique, ni farfelue, mais réaliste et efficace si l'on sait conjuguer le partage des responsabilités avec les vertus de l'économie sociale et solidaire. Cet ouvrage tente de le démontrer par des exemples concrets vérifiables sur la ville bastide de Créon, que j'ai eu tant de plaisir à gérer durant 19 ans dans cet esprit. Elle existe ailleurs en France et dans le monde sous diverses formes et à des degrés divers!
La "gestion autonome citoyenne", cran au-dessus de la démocratie participative telle que les lois françaises l'envisagent, se construit patiemment et elle est durable pour peu que les équipes municipales s'inscrivent dans la continuité. Certes, il existe beaucoup de communes dans lesquelles le système associatif intervient dans le sport, la culture, le social, mais il se situe en parallèle avec l'action de la collectivité. Il faut l'intégrer dans la gouvernance, donner une place à ses anima-teur-trice-s ou à ses dirigeant-e-s et ainsi restaurer un lien avec les électeur-trice-s n'ayant plus qu'une vision négative individuelle de l'action publique. Les débats organisés après la crise des Gilets jaunes le prouvent amplement: faute d'avoir leur place aux côtés des élu-e-s, les citoyen-ne-s se dressent contre eux!
La démocratie ne se sauvera que si justement, les élu-e-s acceptent humblement de laisser les citoyen-ne-s participer effectivement, via le système associatif ou coopératif, à la détermination, à la construction et à la gestion de la grande majorité de leurs activités. Il est urgent de leur donner un rôle permanent.
Faute de perspectives nouvelles, la commune disparaîtra avalée par un double danger: celui de la prise en main par une technocratie omniprésente et celui d'une soif de surconsommation de services (qui viennent d'être déconnectés de l'impôt) qu'elle ne pourra plus étancher. L'éloignement programmé du pouvoir par l'élargissement forcé des territoires régionaux et intercommunaux, la tentative de métropolisation des départements, les transferts de charges à venir, rendent indispensable la création de nouveaux rapports de confiance dans la proximité communale.
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Les principes d'une gestion autonome citoyenne
La gestion autonome citoyenne, fusion des valeurs de l'économie sociale et solidaire avec celles de la participation effective du maximum de personnes à la vie quotidienne de la cité, n'a jamais été formalisée. À partir de l'expérience tirée de longues années de mise en place concrète de cette gouvernance locale, il est possible d'établir une méthodologie et surtout d'en cadrer les applications. Elle nécessite, c'est une certitude, beaucoup d'implication de la part des élu-e-s car ils se doivent de toujours être présent-e-s dans le quotidien des habitant-e-s. Ils ne peuvent se contenter d'être leurs représentant-e-s dans des réunions formelles strictement réglementaires, où ils viennent souvent pour pratiquer des jeux de rôles ou parfois pour des motivations strictement personnelles.
Dans le contexte actuel de crise dont souffre la démocratie représentative à tous ses échelons, cette pratique politique prend une autre dimension et il est indispensable de relancer une participation citoyenne effective à la vie de la cité. Il ne s'agit pas d'une énième vision théorique de l'action locale mais d'une réforme en profondeur des repères dont ont besoin les électeur-trice-s pour retrouver le chemin de la confiance. La construction de ces rapports nouveaux entre élu-e-s et habitant-e-s ne saurait n'exister qu'en période de crise sociale ou sociétale. Elle doit résulter de choix clairs, constants et raisonnés et surtout être concrète, sincère et durable.
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Un cheminement personnel partagé
Il n'y a jamais de hasard dans les choix politiques que l'on fait. Ils ne sont que la construire autour de valeurs emmagasinées au fil des ans. J'ai ainsi eu la chance, car d'en est une, d'être imprégné dès l'école élémentaire des principes de la pédagogie prônée par Célestin Freinet. Cette méthode, qui promeut le respect du rythme de l'enfant et favorise l'échange, l'autonomie, la responsabilité, l'ouverture sur les autres et la proximité, constitue à bien des égards un atout essentiel pour mettre en œuvre l'autogestion citoyenne. Jamais je n'ai oublié tout ce que j'avais appris avec plaisir sous la houlette d'un instituteur exceptionnel par sa volonté d'éduquer avant d'instruire.
Quand après l'École normale d'instituteurs (1963-1967) il me fallut prendre à mon tour la charge d'une classe², il ne pouvait être question de ne pas construire sur les bases de cette pédagogie à laquelle je devais tant. « Si nous savions aider nos enfants à devenir des hommes! » avait lancé le fondateur de cette doctrine qui ne supportait pas la pression "verticale" des sachant-e-s sur tou-te-s celles et ceux qu'ils devaient former. Ce fut ma référence dans tous les actes que j'ai eu à accomplir en tant que responsable syndical, mutualiste, associatif, politique.
Je n'ai jamais changé d'objectif, même durant mon entrée dans la vie sociale: convaincre plutôt que vaincre, partager plutôt qu'imposer, insérer plutôt qu'exclure, considérer plutôt que mépriser, faire confiance plutôt que douter sans cesse, écouter les autres plutôt que se murer dans le confort de l'isolement. La communication vers l'extérieur, vers le fameux journal scolaire, la libre expression ou les réunions de la coopérative de classe constituèrent les apprentissages essentiels ayant généré cette forte envie d'entrer sans aucune appréhension dans l'action publique.....
Élu, à 19 ans, responsable de ma promotion d'École normale après trois années de "séminaire laïque", j'ai immédiatement mesuré le décalage entre les vertus bienfaitrices de la pédagogie et l'exercice souvent moins lénifiant d'une responsabilité.
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Lentement, j'ai vécu la dérive imposée par la prise de contrôle de l'économique sur le politique, vers des valeurs absentes initialement de la création de ces entités qui furent citoyennes. Les mutuelles sont devenues des assurances. Les coopératives ont intégré la dimension de la loi du marché. Les syndicats se sont lancés dans la concurrence et ont fini par exploser lorsqu'ils étaient initialement unitaires. Il n'existait plus dans ce système les principes que j'avais brassés au sein du Parti socialiste unifié (PSU) depuis 1972 et plus tard au sein du courant rocardien girondin.
Ce fut pourtant pour moi la période essentielle puisque je passais de l'engagement "pédagogique" à l'engagement "politique". Une transition personnelle difficile car, autant au sein du Parti socialiste unifié les idées restaient au cœur des débats et donc il était possible de se détacher de la notion de pouvoir, autant au niveau du Parti socialiste la machine l'emportait toujours sur l'innovation ou la contestation de fond. J'avais immédiatement adhéré aux propositions de Michel Rocard pour une ""autogestion correspondant à mes propres convictions. J'en fus un ardent défenseur avant et après 1968.
Je n'avais pu les tester que dans "ma " classe et dans un contexte difficile (dernière classe dite de fin d'études de Gironde au collège de Bordeaux Émile Combes, deux ans en classe de transition sur la Bastide, passage dans la ZUP de Lormont...) et j'avais acquis la certitude de leur transposition possible dans la vie collective. J'avais le sentiment confus qu'il était utile socialement de passer de la pédagogie scolaire à une forme de pédagogie citoyenne. J'organisais des réunions régulières avec les parents de mes élèves pour partager avec eux les réalités de la classe. Toutes les années scolaires se terminaient par des expositions du travail réalisé. Nous éditions un vrai journal mensuel d'information locale en donnant un but de communication à l'écriture. La proximité, le quotidien, la vie communale servaient de base aux apprentissages.
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Il n'existait qu'une dizaine d'associations dans le chef-lieu d'un canton en pleine expansion démographique : le Club Athlétique Créonnais (CAC) avec deux sec-tions (pétanque et cyclisme), l'Amicale laïque organisatrice de la kermesse annuelle (embryon de centre de loisirs, danse, animations autour de l'école), le Tennis club créonnais, le club des Fils d'argent (3º âge), le Judo club créonnais, l'Amicale des sapeurs-pompiers, l'Association communale de chasse agréée, la restauration de l'église et le Comité des fêtes, dont l'unique vocation était l'organisation du seul grand rendez-vous annuel populaire : celui de la Rosière.
Créon périclitait. Il fallait absolument modifier le cours d'un inéluctable virage vers la « ville-dortoir ». Facile à affirmer en campagne électorale mais plus difficile à mettre en œuvre alors que les finances communales étaient au plus bas, quand les énergies n'existaient pas et que les équipements structurants en matière culturelle faisaient défaut.
Ne craignant pas le combat, Roger Caumont multiplia durant presque deux ans les réunions ou les rencontres pour faire prendre conscience aux Créonnais-e-s de la réalité de la situation. Il obtint du Conseil municipal, pourtant majoritairement peu passionné par le sujet, la réalisation d'une étude confiée en 1978 à une entreprise-association lyonnaise (Atec) sur le devenir de la bastide pour réaliser un diagnostic global de la cité et dégager des pistes pour son avenir nonobstant sa situation financière fragile. Un risque! Un sociologue, un animateur culturel et un urbaniste vinrent donc s'installer deux semaines pour ausculter la réalité locale. Rien d'institutionnel. Rien de formel. Rien d'universitaire. Rien que du terrain. Rien que de l'écoute et du dialogue. Passage dans les bars, rencontres informelles, échange avec les personnalités influentes et mise en cohérence des moyens disponibles et des ambitions affichées. Leur rapport présenté fin 1978 au Conseil municipal ne fit pas, loin de là, l'unanimité et ne souleva pas l'enthousiasme. Il fallut la pugnacité, la lucidité du maire soutenu par quelques bonnes volontés extérieures à l'équipe municipale pour que trois grandes orientations soient admises et surtout qu'elles servent de base à la mise en œuvre de la politique municipale. Les voici résumées:
Dans un contexte économique difficile et dangereux (montée en puissance des centres commerciaux de la périphérie métropolitaine) Créon ne pouvait enrayer son déclin que par la mise en œuvre d'une politique culturelle forte susceptible de lui redonner une identité;
La seule solution pour arriver à ce résultat, faute de moyens suffisants: Créon devrait absolument refuser la municipalisation des initiatives pour accorder leur gestion à un mouvement associatif à créer;
Tout équipement d'intérêt général créé devrait l'être dans le centre de la bastide pour maintenir et lui redonner son attractivité.
Cette étude servit durant les 40 ans qui suivirent de base de l'action municipale. Elle permit d'affiner au fil des ans les principes de "la gestion autonome citoyenne" via le support associatif dont il sera concrètement question par la suite. Il fallut une farouche volonté à Roger Caumont pour l'instiller sans l'imposer, pour la négocier sans la modifier, la promouvoir sans la dénaturer. Un concept politique communal avait bel et bien été initié progressivement mais il n'avait jamais été formalisé jusqu'au 10 novembre 1984 quand un certain Michel Rocard vint à Créon en tant qu'ami et ministre de l'Agriculture. Sa venue contraria sérieusement tout l'appareil socialiste girondin qui a longtemps reproché à Créon cette grave entorse au mitterrandisme ambiant. Rien ne s'améliora quand, depuis l'estrade de la salle du Conseil municipal, le maire, après avoir fait visiter les premières réalisations culturelles et rappelé le chemin parcouru, osa affirmer : "Je crois qu'ici nous pratiquons l'autogestion municipale. "" Un sourire éclaira le visage de l'hôte ministériel. Ses yeux se plissèrent.
Dans sa réponse, celui qui espérait encore être candidat à la présidence de la République répondit avec humour : "Roger, je te laisse la responsabilité de l'usage de ce mot car il est dangereux par les temps qui courent... mais sache que je suis simplement heureux que tu l'utilises." Cette remarque m'avait vraiment réjoui et surtout, après discussion avec celui qui l'avait faite, incité à persister dans le développement de cette idée que la commune était l'échelon pertinent pour la mise en nouveaux principes de gestion. Roger Caumont, maire jusqu'en 1995, accepta le défi afin que lentement se construise non pas un modèle mais certainement une expérimentation positive et réaliste qui, rétrospectivement, avait vraiment du sens.