Peut-on masser avec la langue ?

Théorisation

Peut-on masser avec la langue ?


La question peut paraître iconoclaste et c'est parce qu'elle peut le paraître que je la pose avec d'autant plus de volonté et de certitude mais, nous ne disposons pas vraiment d'espaces pour publier ce genre de travaux alors que l'histoire du massage foisonne de pratiques parmi les plus stupéfiantes, farfelues ou franchement underground. Les mains restent par défaut, l'interface dominante, la plus légitime à relayer la bienveillance du massage tel qu'on l'entend, ne serait-ce parce qu'elles sont l'outil d’exécution principal de l'homo sapience, ce sont elles qui sont à l'origine de ces concrétions humaines que sont nos villes.

D'ailleurs, il existe une proximité lexicale entre massage et main, puisqu'il est probable que c'est du verbe masser qu'est ensuite apparu le nom massage par ajout du suffixe -age. Sa racine, probablement arabe, de la fin du xviiie siècle avec Mass signifierait (« palper, toucher »).

La main rassure, donne, prend, caresse, tue et c'est là une des dominantes du massage (et oui, le massage est aussi vecteur de mort). L'on masse donc plutôt avec les mains comme la plupart des choses que l'on entreprend, elles sont pensées par l'esprit mais effectuées par la main. L'Homme s'est par la suite rapidement lancé dans une sorte de course adjonctive visant à sur-spécialiser la fonction de ses organes natifs en leurs prêtant des capacités réelles, supposées, rêvées, fantasmées, des pouvoirs, des dons lui permettant de soigner, d'atteindre l'intérieur du corps par ses médiateurs que sont les doigts, (acupression, massages) les aiguilles, (acuponcture), les roches, (lithothérapie) etc. Ainsi, vit-on des massages des pieds, d'autres se faire par foulage avec les pieds du masseur, des massages par reptation, (body-body), l'emploi des avants-bras (lomi-lomi), des coudes, mais alors, dans l'histoire, existe-t-il des massages de la langue ou par la langue ?

Chez Nicolas Andry, dans le deuxième tome de son Orthopédie de 1741 page 290, le sirop de Stoechas est proposé comme ingrédient d'une composition destinée à masser la langue de personnes atteintes de mutisme. Bien sûr le baiser peut, de la même façon, être considéré comme un massage de la langue par la langue, lingua per lingua, idem pour la fellation, tout comme le sera l'onanisme à l'instar du papier que je viens de terminer sur, La masturbation est-elle un massage ? La langue, la bouche et ses productions servent à la fabrication de médicaments, le crachat lui-même fut utilisé pour masser comme nous pouvons le lire dans Des sources du savoir aux médicaments du futur, Fleurentin, Pelt et Mazars, Ed. IRD, 2002 p. 341-342 : Le massage, une forme de traitement dans la médecine traditionnelle chez les Seereer Siin du Sénégal, par Doris Burtscher, Felicia Heidenreich et Simone Kalis paragraphe 6. Pour [Le traitement], nous lisons : "Il crache sur ses mains et les passe sur le corps du malade de haut en bas. Par la salive, il transmet la force de ses prières sur le corps malade. Il répète la prière en crachant sur la personne et en la caressant, jusqu'à ce que le malade sente une amélioration."


Implications casuistiques : Le massage, pour tout généraliste qu'il peut être, ne reste pas longtemps sans se spécifier autour de quelque chose comme ces perles qui jamais ne naissent de rien mais d'une gêne si petite qu'elle finit en trésor. La formule de base devrait être "qu'un massage n'est valable que s'il est possiblement faisable à tous." Quand je dis à tous, je ne parle pas des redistributions habituelles qui se font autour de l'âge, des contraintes éthiques (un massage gynécologique ne sera pas fait à un membre de sa famille), légales, médicales etc, non, j'entendais davantage d'être capable de le pratiquer sur tous dès lors que le public passe dans le crible des gens à atteindre.

Nous sommes le 25 décembre 2018 et, depuis 2007 que mon institut est ouvert, je n'ai jamais rencontré de personnes avec lesquelles je pourrais expérimenter cette approche. Je parle donc de manière tout-à-fait théorique. Seulement, le métier dont je dresse le portrait, c'est celui du massage, pas celui de la rencontre amoureuse, alors, peut-on entrer dans la bouche d'un inconnu de cette façon ? D'ailleurs, est-ce encore une bouche comme on l'entend ? Au sens organique, oui, mais parmi ces organes qui se prêtent au massage, ne peut-on pas y inclure ce penetralium, cet espace de paroles, de perceptions et de rencontres ?


Personnellement, c'est justement parce que je suis homosexuel et que je n'exerce pas en appartement mais en institut que j'ai toujours refusé de me définir comme masseur gay ou de me faire connaître sur des sites communautaires. Je me refusais, aujourd'hui encore, de privilégier une clientèle masculine toute à l'avantage de mes préférences au détriment des femmes alors que les deux derniers Massage-Français Origine et Organique qui constituent cette technique que j'explore, impliquent un massage de l'arc intime. Pourtant, dans ce cas de figure de néo massage per os, il est évident que je serai incapable de le pratiquer non seulement sur aucune de mes contemporaines, fut-elle reine de beauté mais pas davantage sur bien des hommes ayant une esthétique avec laquelle je ne matcherais pas, ce qui pose alors un réel problème éthique que je vais tacher de résoudre par ce présent papier. En effet, sous quel angle principiel pourrais-je me placer pour opérer cette distinction de la préférence ? Peut-on d'ailleurs seulement préférer en massage ? Cette digression nous amènerait loin puisque subsiste dans mon esprit français de fortes convictions égalitaristes. Le massage doit être ouvert à tous et faisable à tout le monde. Ici devra coexister un massage miroir défait de ses abribus propagateurs pour se refermer autour de l'expérimental.


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Massage avec la langue

ou versus massage per os


La langue, vue comme un nouveau masso-médiateur ?

Bien sûr cela demande un changement de paradigme et de sortir de la prévalence des mains seules capables de bien-être et d'impliquer un médiateur plus personnel, de les remplacer par une structure perçue comme plus intime puisque intérieure et englobant le visage rapproché de la peau de l'autre.

En fait, lorsque je parle de "massage avec la langue" c'est en tant que substitue tropique du doigt à l'instar de l'unité symbolique de la main lorsqu'elle est réduite à son index synecdotique. La langue se pose donc comme le symbole de la bouche et de ses périphéries utiles avec l'emploi possiblement exploitable de la salive (par humidification), des dents (par mordillements), de la chaleur (par partages calorifiques des corps), de son souffle comme éléments de contact désignateur de quelque chose. La langue est alors devenue l'index de la bouche, un doigt comme un autre.

Je pense donc que la langue dispose de vertus insoupçonnées qui peuvent êtres, factuellement légitimes, corporellement intéressantes et anthropologiquement pertinentes en installant la juxtaposition d'un médiateur supplémentaire capable alors de faire lien entre deux structures corporelles qui, dans l'absolu, se complètent. Légitime d'abord, parce que c'est une interface de contact tout-de-même moins privilégiée que les autres et qu'il pourrait être surprenant d'exploiter davantage. Ce que les doigts, les mains dans cet ensemble articulé peuvent faire, la langue, la bouche peut tout autant s'y appliquer avec d’étonnants résultats. Corporellement intéressant ensuite puisque le massage c'est aussi un champ d'expérimentations, de sensations diverses que peuvent échanger deux personnes, l'une massant avec la langue et ses attributs associés, et l'autre massée par une surface inhabituelle donnant accès à des espaces méconnus et largement sous-évalués et enfin, anthropologiquement pertinent ne serait-ce qu'au regard de l'omniprésence de la bouche dans nos sociétés. C'est par la bouche que s'expriment les pensées, les mots, le désir, par elle que l'essentielle des espèces se nourrissent et que là-nôtre goûte, apprécie, laisse passer une part non négligeable de sexualité, manger, dévorer, lécher, sucer, cracher, se nourrir de l'autre comme d'une continuation de soi, une manducation nécessaire. Ce penetralium eloquentiae (sanctuaire de l'éloquence) qu'est la bouche ne doit pas se limiter à une éloquence de la langue au sens de l'aisance rhétorique et anatomique par le baiser, par le massage lingual mais implique aussi une éloquence corporelle comprenant la façon dont on meut son corps, la façon dont on le comprend, dont on l'exerce.


Quoi qu'il en soit le massage reste une démarche personnelle à laquelle tous le monde ne se livre pas spontanément même sur des techniques tout-à-fait usuelles sachant que cette interaction corporelle se présente sous la forme d'une surcouche d'émotions déjà ressenties mais différemment comme dans la sexualité (tendresse, caresses, abandon, sensualité etc). J'ai l'habitude de dire "qu'en esthétique (coiffure, soins diverses, maquillages) nous sommes dans le paraître, alors qu'en massage on est dans l'être." L'être est particulièrement en mode diffusion au moment du repos, nous nous en remettons à un tiers de confiance mais tout le monde n'en fait pas obligatoirement l'expérience consciente.

Si tout le monde n'est pas prêt à se laisser masser, tout le monde n'est pas davantage capable de masser tout le monde alors qu'un professionnel le pourra indépendamment des critères discriminants de la sexualité comme le sexe, l'âge, la graphie corporelle. Et de fait, la main n'est pas restée le seul médiateur utilisé en massage, les pieds furent rapidement convoqués, le corps tout entier aussi, réptatif et ondulatoire venu fouler, couvrir l'autre de milles poids et pressions. Des pierres chaudes, de l'huile, des fragrances, des objets en tout genres se sont spécialisés dans le seul et unique but de varier les sensations, de soigner, de communiquer.

Alors imaginez, si tout le monde n'est pas disposé à se faire masser et que tout les masseurs ne sont pas prêt à adopter toutes les techniques existantes, de multiples conjonctions vont devoir se former pour se retrouver en situation de masser avec la langue ou de se laisser masser avec celle d'un tiers.

In fine la langue se pose déjà en médiateur naturel de la sexualité, du goût en lien avec l'appréciation des choses approchées par elle, donc, pourquoi le massage ne pourrait pas bénéficier de cette expertise, venir s'exercer à sa présence, procéder d'elle ? Pourquoi ne pourrait-on pas constituer avec cet organe un lieu de nouvelle expression venant en prolongation de nos mains, de la façon dont on peut avoir envie d'occuper l'espace corporel d'un autre ?

Tout le monde n'est pas spontanément ouvert à se faire masser avec la bouche de quelqu'un mais c'est la même chose à l'idée d'un body-body, d'un corps-à-corps en massage qui peut en dissuader certains, et puis, nous avons tous nos limites. De la même manière, les masseurs eux-mêmes ne seraient pas nécessairement tous ouverts à cette alternative particularisante visant à inviter un inconnu à venir s'aboucher à sa bouche, prêt à le découvrir par elle, par succussion, par léchage, sur des parcours banalisés, thématisés. Mais, de la même manière qu'un massage assis et habillé peut objectivement être fait à tous (famille comprise, du nouveau né à l'aïeul), un massage par exemple nu va nécessairement redistribuer le public accessible et un tantrique plus encore. Notre propension à la curiosité se confronte à nos résistances de principe, à la rareté de l'occasion, à ces rencontres qui font que l'impensable peut devenir envisageable parce que l'interlocuteur se pose en référent crédible. Par exemple, l'idée même que le tantrique puisse interagir avec les "énergies sexuelles" pourra en crisper plus d'un (et j'en fais partie) alors que la neutralisation de la variable sexuelle en Massage-Français affichée comme une banalisation de l'ensemble des organes (anaux et génitaux compris) sera de nature à rassurer puisque les services en espaliers vont laisser à la personne la liberté de disposer de ces accès.


La bouche est une main, la langue est son doigt

De la même façon, si parmi cette organisation en espaliers il y avait une formulation similaire du massage par la bouche perçue comme une main figurativement requalifiée en disposant pour tout doigt d'une seule et unique langue articulée, si ce massage trouvait son public de masseurs capables de cette administration modulaire par la bouche par quelques sélections qui soit afin de leurs rendre la pratique possible et plaisante, des massés se prêteraient sans nuls doutes à cette expérience et s'y livreraient nécessairement.

Il faudrait pour se faire trouver le bon réglage permettant à la fois d'être exposé à tous à la manière de n'importe quel autre massage tout en laissant suffisamment de latitudes au praticien pour ne l'exercer que sur des gens qu'il serait en situation de masser de la sorte. En effet, comme il existe des massages que toutes les parties prenantes ne seront pas prêtes à proposer ou à accepter, ici le masseur devra pouvoir l'exercer sans que son crible sélectif ne devienne une sélection discriminatoire et/ou soit ressentie comme telle. Comment communiquer publiquement sur ce type de massage sachant que le masseur pourrait ne pas avoir envie de masser chacun de la même manière et ce, sans que le demandeur ne se sente exclu ? Je pense qu'il s'agirait de marquer une sorte de nécessité articulaire (subjective et suggestive) propre à cette technique dépendant d'autres facteurs que ceux du simple marché. Là encore, tous les masseurs ne pourront pas parcourir avec la même aisance le corps d'autant de clients avec la langue qu'ils le feraient avec les mains mais au moins disposeraient-il d'un modèle disponible, d'un cadre d'exercice.


Qui dit massage buccal ne dit pas nécessairement massage lingual

L'avènement du "Têtier"

Il s'agirait donc de spécifier ce massage en le décomposant en autant variantes possibles permettant au masseur de proposer un génériquable qu'il pourrait moduler selon la personne en présence tout en évitant les problèmes éthiques.

Le massage estampillé "Têtier" pourrait assez logiquement se périphériser autour du visage, du front, des joues, des cheveux, du nez tandis que la bouche, par un phénomène d'"osculation", ne serait réduite qu'à ses courbes de surface "lèvres" pour se redéployer ensuite à convenance autour d'outils plus ou moins profonds "langue, dentition, salive etc". Le massé lira donc cette "assertion buccal" dans ses déclinaisons génériques vagues comprenant que celle-ci se restreigne aux lèvres ou se généralise à la bouche. Il faut donc davantage parler de massage buccal que de massage lingual et préférentiellement de massage têtier pour générique que de massage buccal afin de laisser à chacun la compréhension intuitive que celui-ci puisse s'ouvrir ou se fermer au grès des rencontres.

Cette approche particularisante peut se constituer autour des éléments propres à la bouche

  1. Massage labial (externe et/ou interne) avec l'extérieur & l'intérieur des lèvres
  2. Massage lingual (avec la force de la langue, sa texture, sa chaleur etc)
  3. Massage salivaire (humidités, coulures)
  4. Massage dental, (striures, raclages, mordillements)
  5. Massage par anhélation (souffle, biais des haleines)
  6. Odorat
  7. Goût (flaveur)
  8. (Options) (thés chauds)

Massage labial (externe et/ou interne) avec l'intérieur & l'extérieur des lèvres

Le labial externe est un massage de première approche qui valide la présence buccal dans ses intentions d'ouverture même s'il ne procède pas d'elle. La bouche se dessine ici autour de son relief de surface. Je trouve fameux et poétique d'aller chercher la peau de l'autre avec celle de nos lèvres pour restituer quelque chose de ses motifs carmins gonflés sur la map-peau d'un receveur inconnu. C'est comme ce procédé d'imprimerie dont la pression délicate viendrait s'éditer en élégance, en durée, en moment et en chaleur.

Dans la version interne, lorsque la lèvre qui se déplie, entre-ouvre ses discrets emportements jusqu'à s'encombrer de la présence de l'autre, se conjugue l'esprit de deux rencontres. L'humidité intérieur de nos nuits buccales se propagent et s'assèchent à mesure que le visage avance. C'est par les lèvres que l'on vient se fourvoyer dans les poils les plus noirs, les soies les plus lisses, les deux sphères aux alcools de couleurs qui s'arrondissent sous le socle des orbites.

Le massage labial est l'approche la plus poétique qui soit et nécessite des masseurs et des massés capable de la transmettre au-delà de ses effets les plus surprenants. C'est une rose d'intérieur qui s'effeuille en méthode, en plaisir et en orgueil.


Massage lingual

Elle sort, elle se tend, se distord comme tête-en-doigt, comme l'index dénonciateur qu'elle est dans une bouche faite pour dire. Ici elle dit, elle fait, elle goûte, elle mouille, elle surprend, elle lèche, elle s'invite sur toutes ces faces. Le corps de nos locuteurs, en la proposant, en la choisissant, veulent de cette sensation, de ces retours grenelés, s'ouvrir ou se prêter à elle, à son étrange rencontre.

C'est tellement surprenant je trouve... La bouche s'ouvre et d'elle s'échappe une continuité de gorge et de ventre, une chaleur humide, un mouvement d'insecte adorable et rose.

Personnellement je trouve cela magique que de parvenir à s'engoûter de cette vipère délicieuse et durablement insolite. Le massage devient noble dès qu'il peut devenir possiblement tout en se laissant alternativement actionner partout et avec tout. Le corps par le corps, du dehors vers le dedans.

C'est vraiment là que le massage devient une rencontre en quittant son modèle économique pour se faire philosophie d’expérimentation. On sort de la technique, de l'habitude, du lénifiant pour le désordre ensorcelant de l’instinct.


Massage salivaire

Avec ce que la langue apporte il y a la source inépuisable de ces perles d'eau qui se glissent entre langue et dents, peau de nous et peau de vous. Être massé par la salive de son masseur, pas ses sensations qui viennent semblables à des pleureuses épancher le regret d'avoir attendu si longtemps pour se laisser aller à l'ancienne magie théologale !

Cracher, rendre eau et pousse-langue, s'aventurer là où seul le désir tout nu ne vient jamais que prendre à la réalité le mensonge de ce qui est pour restituer un ajout de conversion. La salive, cette merveilleuse texture d'effroi, de convoitise qui s'étire au-delà de nous pour lier et désaltérer l'autre jusque dans un lèvres à lèvres formidable et bourré de relais.

Si l'on aime la corps, il faut aimer la salive cette rivière de soi pouvant se rejoindre jusque dans la confluence d'un baiser qui pourrait s'annuler dans l'art de nouer deux personnes misent sans intention de rester lier mais juste raccourci ici, maintenant.

Oui mais quelle salive amener, celle naturelle à la bouche amené à l'autre, sur l'autre par la capillarité de la langue, le bavement ou celle crachée, expulsée comme giclure ? Peut-on masser comme les Seereer Siin du Sénégal en crachant non plus pour soigner mais laisser voir ?

Des sources du savoir aux médicaments du futur, Fleurentin, Pelt et Mazars, Ed. IRD, 2002 p. 341-342 : Le massage, une forme de traitement dans la médecine traditionnelle chez les Seereer Siin du Sénégal, par Doris Burtscher, Felicia Heidenreich et Simone Kalis paragraphe 6. Pour [Le traitement], nous lisons : "Il crache sur ses mains et les passe sur le corps du malade de haut en bas. Par la salive, il transmet la force de ses prières sur le corps malade. Il répète la prière en crachant sur la personne et en la caressant, jusqu'à ce que le malade sente une amélioration."


Massage dental

Les dents ne sont pas sans intérêts venues avec leur étau d'ivoire, de dure anatomie faite pour prendre, enserrer, mastiquer tendrement l'armoise des jours, l'absinthe blanche des peaux huilées. Il s'agit de strier par elles, de pousser dans la peau une herse délicate qui oblige à se demander ce qui se passe là où ça passe. Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi me mange-t-il pour me restituer autrement mis ?

En consultant toutes les variantes du massage se déploient une suite d'initiatives, de façons, de registres dédiés et parfois détourner de leur fonction biologique. Les dents sont là pour mâcher, mastiquer et pas pour masser alors que c'est cela qu'on se propose de faire.

Nous devenons des teneurs de la fonction détournée, des enregistreurs de biais diverses.


Massage par anhélation

Exploitation en double haleine par le massage en séance, respirer l'haleine de son massé, sa chaleur, son odeur buccal, percevoir l'humidité de celle-ci et répandre celle du masseur sur l'ensemble des téguments. Il s'agira d'expérimenter le souffle d'autrui sur soi, partout et en tout lieu.


Ce qui est intéressant dans cette arborescence de la bouche c'est qu'elle instruit de ses composants, de ce qu'il est possible de faire, de ce que l'on souhaite se voir faire ou pas. Imaginez un massage fait avec les dents, hersé par elles ou par le seul souffle de votre masseur ? Ne heurte-t-on l'alliage des bols kansu du Tibet pour en rediriger les ondes vers le corps afin de communiquer avec lui ? Faut-il donc laisser à l'Asie le privilège de cette mystique en allant chercher dans d'autres matériaux qui existe déjà dans notre propre corps, imaginé pour lui ?

Personnellement, je désire souffler sur un corps, j'ai envie de le respirer, de les respirer, airs et hommes aux nus effets, chargés d'eux-mêmes. Je veux creuser, entrer, fouiller de mille manières.


Massage bucco-olfactif

Voici une fonction que l'homme peine à admettre en dehors des chemins de socialisation que constituent l'art culinaire, humer des vins, des parfums mais trouve et souvent recherche aussi dans la sexualité. Odeurs génitales, odeurs de d'anus, de pieds, d'aisselles, d'haleine le matin au réveil lorsque l'on se veut à l'écoute de nos désirs de partenaires allongés dans le matin. Allongé tout comme l'est notre massé que l'on peut commencer à circonscrire de cette façon en le respirant dès le déshabillage dans son horizontalité en train d'être défaite, dans un début d'échéances nues et chaudes, allongé et encore respiré, pris jusqu'entre ses fesses, jusque dans la paille de ses aisselles, dans le cornet de sa bouche, les ventilations de ses narines aux ailes mystérieuses. Respirer pour mieux masser, masser par la respiration non plus soufflée mais sentie.


Massage goûté (Goût, flaveur)

Ces passages parmi les plus secrets, souvent de fait inaccessible au massage devient ici une cherche, une conscientisation de ses goûts corporaux en tant que sujet dévoilé. Il s'agit juste de cela, juste de goûter l'autre, de goûter votre massé partout où il peut l'être jusqu'à que ce parfum en bouche devienne ce parfum en corps et que le respirer soit le goûter et que le goûter revienne à le respirer telle que la flaveur nous invite à le faire.

La flaveur, cet art de retourner en bouche ce que nous avons pris par le nez et de retrouver dans notre palais l'odeur faite goûte.


(Options)

Par la bouche, avec la bouche, sur la bouche, dans la bouche peuvent se succéder bien des saisons, des aliments expérimentaux. Il est donc possible d'amener bien plus que ce que la bouche elle-même peut produire par des apports extérieurs pouvant venir contenter la peau, la surprendre, l'effrayer, la réchauffer par des thés chauds que l'organe englouti (nez, doigts, bourses, pénis, gland, orteils etc...) saura reconnaître et transformer en expérience.

Le baiser : un massage de la langue par la langue

  • Lingua per lingua

Je m'amuse à identifier le fil du cocon de ce bombyx du mûrier qu'est la bouche si pleine de ce papillon d'incertitude pour tirer dessus et l'embobiner autour d'une cannette d'essais.

Que le baiser soit un massage par destination est indiscutable, il l'est et rien ne pourrait l'extraire de cette divine réalité mais, en massage à proprement dit, le baiser reste-t-il toujours un baiser et surtout, faut-il continuer à l'appeler comme ça ? Autrement dit, dans notre environnement professionnel, peut-on encore parler de baisers lorsque deux langues se rencontrent, se conjuguent pour s'adjoindre autre chose que cette conjonction des apex aux salives innombrables ? De la même manière que nos doigts huilés formulent une écriture sur la peau lorsqu'ils la parcourt, n'y a-t-il pas là une écriture de la bouche aux encres parotides ? Les lèvres comme un seau de cire rouge se brisent à l'adresse de celui pour lequel elles s'ouvrent sur leur imperceptible message de rencontres. Oui mais, ici, dans nos arts anciens qui se reforment aujourd'hui et ce, sous les doigts, et langues de ceux et celles qui s'en veulent les exécutants mystérieux, doit-on parler de baisers ?

Tout est plaçable en massage et il serait merveilleux de considérer le baiser à partir de sa base seule technique comme rétifiée dans quelque chose de nouveau. Je pense que fondamentalement, massage et sexualité, désir et pornographie sont liés mais ce que je tente d'opérer ici c'est une annulation des forces pour aller vers une énergie plus fossile.

Non. Non, à mon sens, nos langues ici s'endorment comme deux dragons naissants et découragés ci-tôt la tête dehors, qu'il s'en retournent s'endormir dans leur œuf de soie et d'ivoire. Le baiser est une alchimie dont l'apparition n'est possible que dans l'athanor des serments possiblement nés. En massage, je ne veux pas de cette vocalisation parce qu'elle change trop pour se transfigurer en quelque chose de plus pratique, primitif, pour devenir la vraie faille des profondeurs de l'homme entrouverte pour l'exercice de l'expérience.

Donc ce baiser qui n'en est pas un et que rien embrasse lorsqu'à l'orée de ses espaces où l'on vient se nicher et dire les sens tels qu'il échoit à la bouche de les dire, devrait se trouver un nom qui succède à un renouvellement.

Il ne faut donc, à mon sens, jamais parler de baisers par trop connexe à l'amour ou à ses nombreux affects mais d'une série lingua testa, au sens latin de (« coquille »), d'entrevues subalternes et convaincantes venues écrire ici une autre histoire sous le seul registre du massage.

Ici, la bouche n'est pas seulement pénétrée par la langue du masseur mais celle du masseur l'est aussi par celle du massé qu'il vient frotter, se masser avec la sienne, contre la sienne, sur le sienne.

La langue du masseur viendra masser les joues intérieures du massé, ses dents, sa cavité penetrale, rouge de chaleur.


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L'on pourrait d'ailleurs s'essayer à une déclinaison pratique, un droit d'accession, un lexique de nature et d'ordonnances :

MASSAGES EN GUEULE

  • Massage en gueule : en héraldique la couleur rouge se dit gueule, ainsi, massage en gueule me parait être le vocable le plus approprié pour désigner la bouche et sa couleur, l'emploi de celle-ci comme outil de préhension et comme prolongement spontané impliquant aussi le visage. Massage en gueule sera donc le terme générique pour désigner l'emploi du visage partitionné sur les valeurs de son choix ou total.
  • partitif : Massage en gueule partitif désignera l'esprit de la partitionné sur une sélection choisie.
  • in corporis : massage en gueule in corporis sur tout le corps, sans restriction, y compris dans la bouche.

LES PARTITIONS

  • Lingua testa totalis : entrée définitive sur un massage à bêchevet, c'est-à-dire de quinconce et d'habitudes. Rend la bouche accessible.
  • Lingua nasus : massage des narines avec la langue dans une intention massante.
  • Lingua per lingua : massage de la langue par la langue.
  • Lingua-inguinalis (totalis) : massage aux aines atroces - massage de sa partie vivante - lingua-Ignudo-inguinal
  • Lingua-axillaria (totalis) : massage sous les bras par la langue.
  • Lingua vegetatio : partout où il y a des poils
pubis, aisselles (pas de déodorant) - cheveux (pas de gel) - poils dans les fesses (odorant, cruel et légitime)


  • L'oscule en... : l'oscule est la bouche, un dé de bienfaisance tendu au-dessus des régions de soi que l'on souhaite se faire masser.
  • L'oscule en nuque : il s'agit de masser la nuque avec la bouche. L'oscule en genoux, en creux poplitées, en oreille, l'oscule en main, en pieds etc
  • Osculum infame : massage de l'anus avec la langue, la bouche. Osculum signifie "petite bouche". L'Osculum infame fut dans le réquisitoire contre les Templiers supposés baiser l'anus du maître de l'Ordre en jurant fidélité au Diable.


Conclusion

Nous avons là parmi les accès au massage le plus surprenant si l'on s'en tient à rester sur le corps s'allongeant pour l'occasion afin de s'essayer à autre chose. La bouche comme un tout totalisant vient se refermer sur cet ensemble qu'on expérimente à deux.

"Prenons et mangeons-nous en tout car ceux-ci ne sont rien d'autres que nos corps livrés à nous, pour tous et bien peu de temps encore."

Je ne veux pas masser sans avoir tout expérimenter, tout pris, tout bu, tout senti et enfin, tout synthétiser. Je voudrais m'exprimer dans les noirs, m'essayer à aborder le corps sans attentes, sans préjugés. C'est ce texte qui se posera comme la manifestation flagrante de ma curiosité et de mon absolutisme.


▌©Alain Cabello-Mosnier (MASSEUR & poète gay) ⚣

mercredi 26 décembre 2018