Faut-il montrer la nudité sur un site de massage ?



La question s'est posée dans l'art et ce, jusque dans la Chapelle Sixtine à savoir, peut-on montrer le sexe de Dieu, celui des anges et in fin, ce-lui des hommes ? Il y avait les tenant de l'art qui disaient que l'artiste dépasse par nature les questions de sociétés et ceux de la religion qui, d'un côté s'y opposaient au nom de la perversion de l'esprit et l'autre qui arguait que la nudité originelle des saints s'excusait au regard de la pureté du sujet, l'absence de péché. La polémique au sujet de la zésette des ignudi tout comme celle d'Adam collée à la Chapelle Sixtine c'est posée bien après sa création et ce n'est qu'en 1564 que la Congrégation du Concile de Trente exige le réhabillage de certains personnages du Jugement considérés comme « obscènes ».

Daniele da Volterra 1509-1566 dû ainsi repeindre ces fameuses parties appelés « braghe » qui donnera aussi braguette sera surnommé le « braghettone » c'est-à-dire le « calçonneur ». Là il ne s'agissait pas de cacher ce saint que l'on ne saurait voir mais le sexe que l'on ne saurait regarder. Je vous épargne les milliers de tableaux qui furent ainsi brûlés, repeints, les statues émasculées où recouvertes de feuilles de vignes en fer blanc.


Faut-il montrer la nudité sur un site de massage ?

En massage la question se pose tout aussi lancinante. Qu'est-ce que la nudité affichée aux frontons de nos sites professionnels peut véhiculer en terme d'image à la fois pour nous inscrit dans notre strate sociale que pour la profession qui la reçoit comme marque de ses pratiques collectives ?

Bien sûr il faudrait définir dès le départ le type de corporéité engagée pour illustrer quelle technique de massage ? Corporéité n'est pas nécessairement nudité et là où un nu peut paraître chaste, artistique ou juste en terme de tonalité, d’à-propos, un corps savamment braguetté peut être apparaître subversif.

L'image d'un corps se faisant masser n'impliquera pas de la même manière ceux qui y seront confrontés que s'il s'agit d'un sexe dressé d'homme, ouvert de femme, d'un anus ou d'une aisselle. Seulement, cette graphie corporelle fortement chargée de messages sexuels doit-on ou même peut-on la montrer ou rester dans des limbes de circonstances qui suggèrent, des éthers designs afin de tenir à distance les « esprits mal tournés » ?

Quel est le poids sociale de la charge coupable du nu chez l'Homme ?

Coupable est bien le mot déclencheur d'un autre terme comme celui de culpabilité. Notre queue, la puanteur de notre anus, l'odeur de nos aisselles, nos fantasmes, nos désirs de rapports sexuels affolent les tenants de l'ordre qui voudraient que ne rien dire et n'en montrer pas davantage est toujours préférable que de trop en faire et prêter le flan à la critique de tous. Paraître irréprochable semble toujours préférable à l'être réellement. Se conformer à ce qui doit être est un négateur de toute singularité.

Une séance de massage est une sorte moment intermédiaire entre la vie civile et la vie intime, un de ces rares lieux dans nos villes où l'on peut être nus tout en valorisant cette nudité rendant le corps plus accessible. Le massage déclenche toute une série de phénomènes sociaux, hormonaux, un accès privilégié au bien-être, au lâché-prise, à l'idée de continuité. Le sexe est souvent niée dans ces séances, parfois remis dans un petit pochon en intissé jetable.

Le corps nu renvoie à la sexualité que le massage modère. Il est une autre voie, un deuxième accès. Alors quand on décide de le mettre en avant sur son site ça replace la question du désir devant celle de la technique.

L'image comme vecteur d'instrumentalisation du corps

C'est une critique qui a souvent été faite à la publicité qui a mieux comprit que personne l'intérêt de la peau pour attirer l’œil du prospect. Le nu fait vendre parce que le nu s’achète de tout temps. La prostitution, l'esclavage, la guerre, la mode (beauté, parfums, design) implique des corps que l'on veut pour soit.

Sur mon site professionnel, j'ai pendant longtemps évité la représentation du corps, même dans mon établissement, voilà onze ans qu'il n'y a aucune représentation corporelle après les murs pour ne pas favoriser l'association entre désir et pratiques effectives. Seulement il est étrange lorsque l'on est un professionnel du corps comme moi de ne pas montrer ostensiblement ce que l'on masse entièrement et de trouver ambiguë de mettre en ligne ce que l'on trouvera tout-à-fait habituel de préconiser au quotidien.

Je pratique le Massage-Français dont la version scalaire permet une "gradation dans l'accès à l'intimité du corps". Donc déjà dans la version grand public Massage-Français Classique, doit-on montrer le corps ou faire une focale sur l'art de vivre, la technique, l'idée de retour aux origines ? Éviter partout et tout le temps de montrer la peau parce que la peau est un expectatif avéré devient problématique. Mais dans les deux autres versions qui suivent, Massage-Français Origine et Massage-Français Organique le sexe, la raie des fesses sont invités au concert du toucher et de la technique. Massant le dos, dois-je montrer un dos ? La question ne pose pas de problème, oui pourquoi pas ? Mais alors massant le sexe, dois-je montrer un sexe ? Massant l'anus, dois-je montrer un anus ? C'est là que tout se complique. Est-ce que masser le sexe, lorsque la pratique est native à certains massages comme le Massage-Français, le massage Tantrique, le massage Cachemirien etc, doit composer avec des enjeux qui ne seraient pas impliqué dans le massage du dos ?

Le sexe, l'organe de la reproduction isolé à sa fonction ne devient-il pas un sexisme partitif dès lors qu'on le masse sans jamais le montrer ? C'est la question qui se pose en Massage-Français, doit-on réduire le sexe, l'anus à leurs fonctions biologiques là où nous aimerions en faire un élément parmi d'autres en massage.

La question semble insoluble. Si « tous les organes naissent libres et égaux en dignité et en droit » ils doivent être traité avec égalité, seulement comment distinguer le Massage-Français Origine qui va procéder à un massage plaqué sur le sexe et le Massage-Français Organique qualifié pour le masser plus par acupression ? Montrer devient alors une nécessité et un plaisir ressenti. On appelle ça la pulsion scopique.


En M-F nous avons une formule assez intéressante qui dit : « lorsque je vous déshabille, je vois mais je ne regarde pas, et lorsque je le masse, je regarde mais ne vois pas. » Ca signifie que lorsque le corps est le plus vulnérable à l'instant de la mise à nu il est important de voir ce que l'on fait mais sans regarder, c'est-à-dire sans scruter. A l'inverse, au moment du massage, on regarde ce que l'on fait, le corps sur lequel on intervient mais l'on ne voit pas au sens d'ostentation.

Pourtant cela relève d'une démarche éthique, professionnelle que nous pouvons avoir en tant que praticien-ne mais que nous ne pouvons pas demander à nos massés, tout-au-plus peut-on écrire cela et espérer qu'il le lisent.

L'image s'impose à nous brut de réception en emportant avec elle tous les attendus du massages tels qu'ils se représentent, massage après massages, site visité après site visité. Le recul n'est alors plus possible, et seule reste une fossilisation du désir cristallisée dans l'image.


Montrer, une nécessité et un plaisir.

Les exigences illustratives d'un site web ne doivent pas prédominer sur le sujet montré et je pense qu'il faut assumer ce choix dument recherché de "montrer avec plaisir et par plaisir" exactement comme masser ou se faire masser est tout autant une alternative parmi toutes celles menant à la relaxation et le plaisir assumé de l'être, d'être nu, d'être enfin accessible et que l'on nous fasse du bien. Dans Mysterious Skin réalisé en mars 2005 par Gregg Araki le jeune Neil qui se prostitue (Joseph Gordon-Levitt) masse Zeke, un homme séro positif rencontré dans un club de Los Angeles :

« _Si tu pouvais juste me frotter le dos. J'ai besoin... qu'on me touche. "Fais-moi du bien." »


L'image de la nudité est une image complexe qui enjoint à l'assouvissement qui reste aussi au demeurant une forme de relaxation mais s'interdire le nu sous prétexte qu'il serait toxique à une éthique bousculée au lieu d'apaiser est une auto-censure de pure forme.

Seulement "montrer" implique que le comportement de nos massés va changer, se libérer au regard de ce qu'on a déjà montré et donc, suggéré. Jouir deviendra la finalité de l'image superposée avec le réel que l'on veut pour soit, passant de l'illuminatif à l'unitif, à un soi réduit au désir.

Tout est dans le choix du visuel, plus il sera neutre plus il se posera comme une enluminure de ce qui doit être mais sans excès démonstratifs ce qui pose la question de la ressource et de ce qu'on fait du sexe et de la sexualité dans son plan large.

La réponse se trouve à mon sens dans l'intention de départ, la nudité est-elle ostensible, provocante, faite pour exciter ou informative, décorative, additionnelle ?

De quelle nudité parle-t-on ?

S'agit-il de la sienne mise en avant comme un argument commercial et outil d'une pratique, « voilà ce que vous trouverez en venant chez moi... » versus « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps livré pour vous... » ? Est-ce celle d'un de ses massés photographié pour montrer l'environnement de travail où l'on exerce ? Est-ce une nudité pornographique où la sexualité est partie prenante au sein d'une synthétique des corps ou juste une nudité circonstancielle, artistique, photographique, poétique pour rendre attractif notre travail en reprenant le relais esthétique des autres ? Quel est le message sous-jacent que l'on veut amener et comment peut-il être comprit autrement que par ce qu'il libère ?

Prendre la décision de ne pas montrer d'autant plus que l'on masse le sexe c'est rebraguetter l'endroit pour le remettre dans son gousset d'origine, je décide de dissimuler ce que je vais pourtant te toucher. Montrer quasiment c'est la sortir au bénéfice du plaisir de la regarder ensemble et de la montrer pour convaincre. A moins de remettre le massage dans son acception relaxante primaire, entre veille et éveille, une sorte de repos prolongé dans l'immobilité de l'attente, une sieste nécessiteuse qui répèterait que le sexe peut exister sans sexualité.


▌©Alain Cabello-Mosnier (MASSEUR & poète gay) ⚣

Dimanche 9 décembre 2018