Huguette Nadeau
1937-2026
English version below
1937-2026
English version below
Il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique qu’on pourrait appeler la mémoire poétique et qui enregistre ce qui nous a charmé, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté.
Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être
Chère Maman,
Chère Mamie,
Chère Huguette,
Je ne sais pas comment ouvrir cette parole d’adieu. Les mots s’échappent lorsqu’il s’agit de te rendre hommage véritablement, de saluer avec justesse l’ampleur de ce que tu es et l’immensité de ton héritage.
Commençons par le bonheur : celui qui t’est singulièrement inné et celui que tu sais appeler et imaginer lorsqu’il se fait absent. Tu m’as raconté que, jeune adolescente, lors d’une marche dans le village de Danville, le village qui connaissait les égarements de ton père, tu avais réussi à incanter le bonheur et chasser la honte et la tristesse qui éblouissaient tes pas. Tu venais de découvrir ta faculté extraordinaire de faire surgir la lumière.
Cet état d’enchantement que tu incarnes comme nulle autre, tu l’as transmis à tous ceux et celles qui ont croisé ton chemin : tes enfants, tes petits-enfants, ta famille, tes amis, tes collègues de travail, jusqu’au personnel soignant qui t’a accompagnée dans tes dernières années. Personne, donc, n’a été épargné. Tu ne fais pas que porter une joie de vivre, tu en fais le don.
Et puis, il y a la bienveillance : la place que tu donnes à l’autre tout en demeurant là, lumineuse et inspirante. Hier, je t’ai lu à voix haute quelques extraits de ton recueil de bons souhaits pour ta retraite en 2003. Plus de cent mots. Chacun témoignant de ton sens remarquable de l’accueil, de l’écoute, de la compréhension. Un exemple : « À notre grande Dame de la Radiologie, il n’y a aucun mot pour décrire le vide immense que ton départ va laisser au département. Ta présence chaleureuse et aimante ensoleillait nos journées. Merci pour tes sourires et tes mots d’encouragement. Merci pour ton calme dans les moments les plus difficiles. Merci pour ton dévouement auprès des patients. Huguette, tu as tellement facilité mon intégration au sein de l’équipe. Pour tout cela : merci! »
C’est avec cette inépuisable générosité et patience que tu as aimé et guidé tes enfants et tes petits-enfants. Édouard et moi, tu nous as aidés à devenir ce dont nous rêvions. Tu as toujours eu cette aisance à faire éclore l’autre. Nous te remercions aussi, Maman, de nous avoir appris l’émerveillement; il faut dire que tu nous en donnais l’exemple quotidiennement, et ce, malgré les écueils de la vie.
Ton rayonnement humain se mesure aussi aux amitiés que tu as cultivées et à ton dévouement envers tes parents, tes enfants, tes petits-enfants, tes frères et sœurs, ainsi qu’aux attentions que tu as portées à tes cousins, cousines, neveux et nièces. Tu aimais passionnément accueillir tes proches dans ta demeure, prendre soin d’eux et découvrir le monde en leur compagnie. Comme je suis la gardienne de tes albums photos et de ta correspondance, les moments qui y sont conservés illustrent et confirment une vie faite de bonheur et de tendresse. Et c’est peut-être là que je te retrouve le mieux.
Mais suis-je dans une mesure, un écart, un frisson, une distraction?
Quand Maman a commencé à disparaître comme les derniers pas dans un hiver de vent, je me suis mise à la chercher dans ma réserve de souvenirs. Plus elle s’effaçait, plus je parvenais à la retrouver, même avant ma naissance, comme la danse des océans lors des marées. C’est dans ce va-et-vient entre l’ensablement de sa mémoire et mes résurgences que je me suis mise à mieux la voir, la comprendre et l’aimer.
J’ai manifesté Huguette.
Les dernières années m’ont aussi permis de dézoner la distance et de la penser comme un état de vie, un balancement entre les différences : la distance créée par une maladie ou celle, multiple et archéologique, de l’amour, de la façon d’aimer. Ma fille, Simone, et moi, unies malgré l’immensité qui sépare son continent du mien. Mon frère et sa famille que j’aime, loin, d’un autre bout du monde. Maman, par sa métamorphose plus que par l’intervalle des années entre nous. Mon grand amour, Richard, que je perds parfois, mais retrouve toujours dans l’exercice acrobatique de la traduction entre nos deux cultures. Et ses enfants, qui ont ouvert leur vie pour m’y faire une place.
Depuis 2017, dans cette longue traversée auprès de Maman, Richard m’a offert une forme rare de générosité : celle d’accueillir, sans jamais s’imposer, le temps que je lui consacrais comme une part de notre propre vie.
Maintenant, je pleure Maman et à jamais, je célèbre Huguette.
Avec infiniment d’amour,
Myriam
It seems that there is a very specific area of the brain that we might call poetic memory, which records what has enchanted us, what has moved us, what gives our lives their beauty.
Milan Kundera, The Unbearable Lightness of Being
Dear Maman,
Dear Mamie,
Dear Huguette,
I do not know how to begin these words of farewell. Words seem to slip away when I try to truly honour you, to do justice to the fullness of who you are and the immensity of what you leave behind.
Let us begin with happiness: that which seems so singularly innate in you, and that which you know how to summon and imagine when joy is absent. You once told me that, as a young teenager, while walking through the village of Danville—a village that knew of your father’s failings—you managed to conjure happiness and chase away the shame and sadness that dazzled your steps. You had just discovered your extraordinary ability to bring forth light.
You have passed on this sense of enchantment, which you embody like no one else, to everyone whose path has crossed yours: your children, your grandchildren, your family, your friends, your colleagues, even the caregivers who accompanied you through the final years of your life. No one has been spared. You do not simply carry a joy for life within you; you make a gift of it.
And then, there is kindness: the space you make for others while remaining fully there yourself, luminous and inspiring. Yesterday, I read aloud to you a few passages from the collection of good wishes you received upon your retirement in 2003. More than a hundred messages. Each one speaking to your remarkable capacity to welcome, to listen, to understand. Here is one: “To our Great Lady of Radiology, there are no words to describe the immense void your departure will leave in the department. Your warm and loving presence brightened our days. Thank you for your smiles and your words of encouragement. Thank you for your calm in the most difficult moments. Thank you for your devotion to your patients. Huguette, you made it so much easier for me to find my place within the team. For all of this : thank you!”
It is with this inexhaustible generosity and patience that you have loved and guided your children and grandchildren. You helped Édouard and me become what we dreamed of becoming. You have always had this effortless way of making others blossom. We also thank you, Maman, for teaching us a sense of wonder; you gave us an example of it every day, despite life’s hardships.
The mark you made on people’s lives can also be measured by the friendships you nurtured, by your devotion to your parents, your children, your grandchildren, your brothers and sisters, and by the thoughtfulness you showed your cousins, nieces and nephews. You loved welcoming those close to you into your home, caring for them, and discovering the world in their company. As the keeper of your photo albums and correspondence, the moments preserved there illustrate and affirm a life filled with happiness and tenderness. And perhaps it is there that I find you best.
But am I within a measure, a distance, a shiver, a distraction?
When Maman began to disappear, like the last footprints in a windswept winter, I began searching for her in my storehouse of memories. The more she faded, the more I found myself able to recover her—even from before I was born—like the dance of oceans with the tides. It was in this ebb and flow between the silting over of her memory and my own recollections resurfacing that I began to see her more clearly, to understand her more deeply, and to love her better.
I made Huguette manifest.
These last years have also allowed me to redraw the boundaries of distance and to think of it as a state of being, a movement between differences: the distance created by illness, or the multiple, archaeological distances of love, of the ways in which we love. My daughter, Simone, and I, united despite the immensity separating her continent from mine. My brother and his family, whom I love, far away, on another side of the world. Maman, through her metamorphosis more than through the span of years between us. Richard, my love, whom I sometimes lose, but always find again in the acrobatic exercise of translating between our two cultures. And his children, who opened their lives to make a place for me within them.
Since 2017, throughout this long journey with Maman, Richard has shown a rare kind of generosity: making room, without ever imposing himself, for the time I devoted to her as part of our own life together.
Now, I mourn Maman and, forever, I celebrate Huguette.
With infinite love,
Myriam