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Robinot de La Lande, des débuts prometteurs.
François Robinot de La Lande naquit à Erquy. Le 27 février 1746, il est baptisé sous les prénoms de François Joseph Yves. Son père « noble homme » Augustin Robinot, sieur de la Lande, sa mère « dame » Françoise Pauline Robert, avaient choisi, pour tenir l’enfant sur les fonts baptismaux, l’intendant du château de Bien-Assis, noble maître François Micault de Mainville. La marraine fut Yvonne Robert de la Granville, sœur de sa mère, épouse de noble maître François Le Saulnier du Vauhello.
La qualité sociale des parrains met en lumière l’appartenance de ses parents au milieu de bourgeoisie, d’avocats d’affaire et de commerce maritime, florissant, quoique risqué, à Saint-Brieuc dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Notre François y évoluera plus tard avec audace si ce n’est témérité, avant de s’y rompre le cou et de perdre les profits de ses audaces.
Des débuts brillants
Nous savons peu de choses sur la prime enfance de François Robinot. Fut-il enseigné par son oncle, Pierre Robert, recteur d’Étables depuis 1745 ? Fréquenta-t-il le collège de Saint-Brieuc, alors dirigé par le chanoine Laurent Chouesmel de la Salle, son compatriote et lointain cousin ?
Les archives du collège étant quasi inexistantes, nous n’avons trouvé aucun palmarès attestant sa présence. Il semble que le garçon reçut un minimum de formation classique… Son orthographe est parfois défaillante. Quelqu’un qui le connut bien, le futur agent national Barbedienne, écrira « qu’il avait commencé sa carrière fort jeune » .
En effet, comme la plupart des jeunes gens de familles « de ces messieurs du commerce » de Saint-Brieuc, il fut envoyé à Terre-Neuve afin d’apprendre la pêche, alors une des principales richesses de la baie de Saint-Brieuc.
En 1766, à l’âge de vingt ans, il est « enseigné » à bord de la Marie-Françoise de l’armement Guibert de Prévert, à Binic (1).
Il est donc probable qu’il participa à plusieurs campagnes en qualité d’officier des vaisseaux de Terre-Neuve, comme on disait alors pour l’état-major des navires de pêche. La mort subite de son père, dont il chercha aussitôt à disposer de la fortune et des affaires de commerce, en obtenant son émancipation de justice par acte du 5 novembre 1770 (2), le détermina à rester à terre. Il prit aussitôt la suite de ses affaires.
De la même manière, François débuta, avec fougue et brio, une activité d’édile briochin. Dès 1771, il est reçu aux « Assemblées de la Communauté de ville » (il a 25 ans !). On le charge de plusieurs missions, en qualité de commissaire :
Affaire de l’augmentation des octrois
Réception du pavage de la rue Charbonnerie
Inventaire du collège après la mort du chanoine Chouesmel
Évaluation des dégâts et de la réfection du pont provisoire du Gouët après le fameux déluge de 1773
Piquetage des rives du chenal que l’on creusait au Légué
Rédaction d’un mémoire destiné aux fermiers généraux, concernant la demande de franchise du port du Légué…
La variété de ces missions montre que les échevins briochins avaient, alors, une grande confiance dans l’efficacité du jeune négociant.
Deux actions le signalent à ses concitoyens :
Le 21 novembre 1771, la Communauté de Ville reçoit avis « qu’il y avait en mer un gros navire hollandais, infecté de la peste, que le capitaine était mort, l’équipage aux abois… ». L’Amirauté charge la ville de Saint-Brieuc, exposée au premier chef et déjà atteinte par l’épidémie de dysenterie, d’affréter un « bateau de santé » basé à Bréhat, chargé de visiter tous les bateaux entrant dans la baie. François Robinot et Jean-François Poulain de Corbion sont chargés d’avitailler, de toute urgence, le senau réquisitionné par le commissaire de marine de Saint-Brieuc, M. du Fresne. Ils avancent 1 000 livres. La nouvelle du bateau hollandais était fausse. Robinot écrit à l’intendant pour faire revenir le bateau de santé. Il obtint aussi des indemnités, ce qui lui permet de faire don des vivres, non consommés par l’équipage, à l’hôpital.
Le 2 mai 1772, la Communauté le charge de tirer 21 coups de canon lors du passage du duc de Chartres (futur Philippe-Égalité), âgé de 25 ans, que la Cour envoyait à Brest visiter la Flotte. À son retour, même cérémonial et même succès, agrémenté d’un discours de Poulain de Corbion.
Le 24 janvier 1772, il est reçu « notable ». Le 14 mai 1773, son cousin germain Pierre Louis Bonaventure Le Saulnier de Saint-Jouan, lieutenant du maire, le propose comme « second capitaine de la milice bourgeoise pour le quartier Saint-Guillaume ». Il prête serment le 16 octobre. Le 1er décembre, la municipalité le nomme l’un des deux commissaires pour la police de la ville de Saint-Brieuc… ! L’indépendance financière, cette fonction de commissaire de police même, n’allaient-elles pas tourner la tête d’un jeune homme de 25 ans ?
La maison de commerce - Le four à chaux
La corderie - Le chantier naval de Rohannet
Peu après son mariage, François Robinot ouvrit à Saint-Brieuc une « maison de commerce ». La date d’ouverture de cet établissement, enregistrée par le consulat de Saint-Malo (Saint-Brieuc ne disposait pas de cette juridiction commerciale) est le 1er octobre 1773. Ce commerce comprendra trois activités : armement de navires pour le cabotage, le long-cours et la pêche à Terre-Neuve, la construction navale, l’exploitation d’un four à chaux.
Dans les premiers mois, nous trouvons François « marchand de vin ». Très vite, il est qualifié « négociant armateur ». Dès 1774, il est un des principaux armateurs de Saint-Brieuc, avec Charles Jean Le Nepvou de Carfort, Pierre Louis le Saulnier de Saint-Jouan (Saint-Brieuc et Binic), Mathieu Jean Le Mée de la Salle et dans une moindre importance, Jean François Poulain de Corbion. Les autres maisons d’armement et de commerce étaient situés au Légué en Plérin. La plus considérable, celle des Rouxel était alors représentée par trois têtes : Louis Rouxel-Maisonneuve (vice-consul d’Espagne à Saint-Brieuc, le 14 août 1780), François Rouxel de la Villeféron et Charles Rouxel de la Ville Hélio, frères. Venaient ensuite : Louis Denis, Jean Louis Allain de Prémoisan, Louis Ohier (encore que ces derniers se partageassent entre Saint-Brieuc et le Légué). Ces maisons dataient des débuts du siècle. Ces messieurs étaient, comme à Saint-Malo, liés entre eux par des liens étroits de parenté.
Robinot est donc, malgré son cousinage avec la bourgeoisie de Saint-Brieuc, un nouveau venu (on laissait entendre que son grand-père avait été cordonnier), ce qui n’ira pas sans susciter quelques rivalités avec ces « messieurs du Légué » (3), comme nous le verrons plus loin.
Le caractère original de la démarche de Robinot fut d’établir ses chantiers de construction, de carénage, non au Port-Favigot où régnait Le Nepvou de Carfort, mais plus en aval, sous Rohannet. Depuis le XVIe siècle, il existait en ce lieu un « havre ». L’auteur de À travers le vieux Saint-Brieuc (1891-Arthur Du Bois de la Villerabel) nous dit qu’il s’y serait déroulé maintes scènes de contrebande nocturne.
La maison noble et terre de Rohannet, domaine proche de la seigneurie du Boisboissel, appartenait alors à Madeline Angélique de Bréhand, fille de feu Jacques, marquis de Bréhand, seigneur de Boisboissel (4). Elle venait d’épouser Charles, comte puis duc de Maillé et habitait Paris. Robinot ne tarda pas à entrer en relation avec cette illustre dame, appartenant à la maison de la Reine. Elle acceptera de parrainer un des bateaux de sa flotte.
Il afféagea au Boisboissel des portions de terrain dites « Le Petit-Rohannet » où s’élevait une bâtisse appelée « La Forge » sur un plan du Légué de 1756 (Plan Chocat de Grandmaison). Sous ce bâtiment dont il fera le logement du gardien de ses chantiers, et sans doute ses bureaux, il fit établir par Perroud une cale de construction d’une centaine de toises se prolongeant jusqu’à l’extrémité de la Pointe de Rohannet, dite « le Petit-Rohan », ou mieux « l’Isle aux Lapins », bordant, au nord-ouest l’étang de Saint-Nicolas, retenue d’eau des Moulins-Robert, et au sud-ouest un méandre du lit de la rivière du Gouët, adéquat, dira Perroud (plan de 1784), « au lancement des plus grands bateaux du port ».
En même temps, il fait construire par Chancerel, architecte de la ville, un four à chaux à l’extrémité de l’île aux lapins (cf. plan). Le 10 mai 1781, il achètera à la Duchesse de Maillé la totalité de la presqu’île de Rohannet, située au-dessus de son chantier et du four à chaux. Bientôt, il faudra élargir le mauvais chemin desservant le chantier depuis Saint-Michel. Pour ce faire, Robinot obtiendra un arrêt du Conseil du Roi, l’accord de la Communauté de Ville et la gracieuse permission de la duchesse de Maillé, sur les terres de qui passait le dit chemin (5).
L’idée du four à chaux était ingénieuse, sans doute inspirée par son beau-frère Jean Perroud qui, à cette époque, entreprenait de grands travaux publics. Entre 1770 et 1774, au Légué même, il avait fait réparer le quai d’Aiguillon (côté Plérin), y ajoutant deux cales… D’autres travaux étaient prévus… Cependant, Robinot n’était pas le seul sur place. Rouxel-Maisonneuve avait un four à chaux (mentionné 1757), face au sien, côté Plérin. Le Nepvou de Carfort avait construit le sien au Port-Favigot.
La pierre calcaire venait par mer de Régneville. Robinot affectera un bateau de sa flottille, le "Sancho", à cet emploi. C’est lui qui fournira la chaux (120 barriques, en quantité égale avec Carfort) pour la construction de la première partie du quai, côté Saint-Brieuc, en 1784. Ce four à chaux, trop éloigné de la ville, ne survivra pas à la faillite de Robinot. Il est « en ruine » en 1814.
Peu avant 1780, Robinot achète à Pierre Guichet du Chalonge la corderie, située en aval, sur la rive droite du Gouët. Il existait, de l’autre côté, une corderie installée, par permission spéciale du duc de Penthièvre (Sgr. de la Roche-Suhart, dont relevait Plérin) donnée le 24 septembre 1773 à Simon Collet. Cette corderie était située sur le quai même du Légué, ce qui gênait le halage et le débarquement des navires. Les armateurs de la rive gauche obtinrent, le 13 septembre 1783 de l’Amirauté de Saint-Brieuc, la fermeture de cet atelier, arguant de plusieurs accidents arrivés à leurs bateaux. À partir de cette date, Robinot semble être le seul sur la place à fournir des cordages indispensables aux armements.
En 1784, Madame Robinot déclarera que « tout le chantier de Rohannet était à son mari ». Dubois de la Ville-Rabel mentionne « qu’ils étaient très vastes ».
Anne LE PÉCHON
Jean-Pierre LE GAL LA SALLE
...à suivre.
1 - Sa fiche d’embarquement ... le signale de « poil brun et de taille moyenne ». Jean Louis Guibert, sieur de Prévert (1700-1783)... était un des principaux armateurs de Binic
2 - Ayant obtenu des lettres de dispense du Parlement de Bretagne, il demande aux Régaires (juridiction) l’entérinement de ces lettres pour « jouir de l’héritage de son père » sous l’autorité de son cousin germain, René Augustin Le Saulnier du Vauhello (estoc—héritage—maternel) et de son oncle, Florian Robinot (estoc paternel)…
3 - Ce terme est employé par la Communauté de Ville dans un libellé contre les armateurs du Légué, de 1786…
4 - Maréchal de Camp (titre d’officier général remplacé par l’appellation général de brigade à la Révolution) mort en 1765.
5 - ...C’est aujourd’hui la rue de Rohannec’h.