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Ville de Saint-Brieuc
En ce samedi 16 août 1890, grande animation sur un quai du port de Liverpool. C’est la fête aux chantiers John Jones & Sons de Liverpool : le Ville de Saint-Brieuc, vapeur construit pour M. Le Gualès de Mézaubran, en remplacement du Normand et du Tage, est lancé en grande pompe. « M. Le Consul de France et une grande partie de la colonie française de Liverpool étaient invités ; mademoiselle Decrais, fille de M. Le Consul a rempli les fonctions de marraine ». D’une longueur totale de 40 m pour une largeur de 7,50 m, il porte environ 250 tonnes. « L’appareil moteur se compose d’une machine à triple expansion ; la vapeur sera fournie par deux vastes chaudières… ». Le force de la machine permettrait de relier Le Légué au Havre en 16 heures. Un joli salon installé à l’arrière offre aux passagers un bon confort pour les traversées.
Un exemple de moteur à triple expansion construit aux chantier Jones & sons.
Le principe de l'expansion multiple repose sur le fait de faire passer la vapeur dans des cylindres de plus en plus grands au fur et à mesure que la pression de vapeur diminue. On optimise ainsi toute l'énergie produite par la vapeur.
Quelques jours plus tard, sa première traversée le mène à son port d’attache : le Légué. Parti de Liverpool le 23 août avec un chargement de charbon, 9 hommes d’équipage et 3 passagers, il entre au Légué le samedi matin après un mouillage de quelques heures « en rade du Roselier ». « La traversée malgré de fortes brises … a été des plus rapides … elle n’a duré que 50 heures pour 450 milles parcourus... ». Le capitaine lors de ces premières années (1890 à 1893) est Théophile Josselin1. À son bord se trouve également Louis Marie Quehé2 , un habitué de la compagnie. Ce même jour dès qu’il est amarré à quai a lieu la bénédiction du navire. Le Ville de Saint-Brieuc entame en 1890 à partir du Légué une activité de cabotage avec la ligne du Havre qui dessert aussi dans un premier temps Saint-Malo puis Cherbourg. Le steamer accueille des marchandises très diverses : grain, pommes de terre, cuirs, beurre, saindoux, café, poivre, sucre, farine, vermouth, volailles, porcs, veaux… ainsi que des passagers naviguant en première ou seconde classe.
Son arrivée au Légué vu par le journal l'Armorique des Côtes du Nord :
Le steamer Ville de Saint-Brieuc, qui était attendu pour samedi soir, est entré dans notre port à la marée de samedi matin, après un mouillage de quelques heures en rade de Roselier. Cette avance est provenue, paraît il, de ce que la dépêche annonçant le départ de Liverpool n'aurait été expédiée que lorsque le vapeur était déjà loin de ce port. La traversée, malgré de fortes brises qui ont d'abord contrarié la marche, a été des plus heureuses et aussi rapide qu'on pouvait le prévoir pour un voyage. Elle n'a duré, en effet, que 50 heures pour 450 milles environ parcourus ; ce qui indique une vitesse moyenne de 9 nœuds (16 kil. 1/2) à l'heure. Après un pareil résultat, on peut croire que la Ville de Saint-Brieuc réalisera aisément, par temps ordinaire, !a traversée du Havre en une quinzaine d'heures. Elles passeront bien vite, du reste, ces quelques heures de mer, dans le joli saIon installé à l'arrière, qui offrira aux passagers tout le confortable qu'on peut désirer. Il n'en faut pas plus pour qu'un paquebot aussi élégant que la Ville de Saint-Brieuc fasse honneur à son port d'attache.
Les mouvements au port du Légué peuvent parfois être perturbés. L’hiver 1891-1892 fut très froid, la presse relate un départ du Ville de Saint-Brieuc : « ce matin, le thermomètre marquait … 6 à 7° au-dessous de zéro, le Ville de Saint-Brieuc, sortit vers 10h du matin … faisait en se déplaçant craqueler la couche de glace… ». Cette même année, le voyage vers le port du Havre est interrompu quelques mois du fait d’une épidémie de choléra dans cette ville, épidémie qui tue plus de 500 personnes. Exceptionnellement, le déchargement pouvait avoir lieu un dimanche comme en 1892, en effet, l’hélice du bateau doit être changée dans l’après-midi ; il s’agit de ne pas retarder le départ suivant. Mais parfois, c’était les mortes eaux qui retardaient le départ des bateaux… Malgré cela, le Ville de Saint-Brieuc ne pouvait suffire au transport des nombreux passagers et M. de Mézaubran fit construire un autre vapeur au même chantier le « Saint-Brieuc » (premier du nom).
En août 1892, le grand pavois est hissé pour fêter la naissance de la fille de l’armateur, Yolande : « coquette, elle était ce matin, montée de son gai pavois ondulant. À la joie de son propriétaire M. Le Gualès de Mézaubran tout nouvellement père d’une fillette… ». En 1894, le Ville de Saint Brieuc a été affrété par la compagnie Bird pour un nouveau service entre Saint-Brieuc, les îles Anglo-Normandes et Portsmouth. Un nouveau capitaine est nommé : M. Olivier Jean Burel3 . Le 2 avril de cette même année, le bateau coule au niveau du Bec de Vir au retour de Cardiff. Pris dans la brume à partir de Bréhat, le capitaine met route au S.S.W. une fois la Horaine doublée. Il relève plus tard le Grand Léjon à environ 2 milles dans l'E.S.E.. La brume devient plus intense et le capitaine fait sonder plusieurs fois, trouvant une grande profondeur d’eau, il continue tout en ralentissant sa vitesse ; connaissant bien les lieux, il se croyait assez loin de la côte mais vers 4 heures du matin avec une vitesse de 2 nœuds, la brume s’étant dissipée, le bateau se retrouve à quelques dizaines de mètres de la côte sur laquelle il s’échoue malgré une tentative de mise en arrière toute. Le capitaine fait mettre à l’eau les embarcations et l’équipage est sauvé. À bord, il n’y a pas de passagers, le bateau revenant au Légué avec du charbon. Si la commission des naufrages considère que le capitaine est coupable, il en est autrement de la justice qui le déclare non coupable en mettant cette fortune de mer sur le compte du brouillard et d’une déviation du compas. Le second Louis Roussel a été entendu comme témoin.
Renfloué et remorqué dans premier temps au Portrieux le 2 août 1894 pour colmater la voie d’eau, le Ville de Saint-Brieuc est de retour au Légué en septembre en piteux état. La vente du charbon se fait au port du Légué, le 25 octobre 1894, en 2 lots (le charbon de la cargaison et le charbon de la soute). Ces 2 lots seront achetés par M. De Mézaubran.
Progrès des Côtes du Nord du 02-08-1892
En 1895 il est affrété à Nantes toujours par M. Bird, et ne serait plus la propriété de M. Le Gualès de Mézaubran. Le nouveau capitaine est Charles Baudelle de Dunkerque.
Le lundi 25 novembre 1895, le steamer coule à 3 milles au large cap Norfeu (Espagne). Parti de Marans (Charente) avec un chargement de blé en cale pour Cette (Sète) et Marseille. Après le passage de Gibraltar une violente tempête qui oblige le capitaine à laisser porter, devient un ouragan. Le bateau ne peut plus gouverner, une partie de la cargaison en pontée se détache, le bateau commence à faire de l’eau.
Le second Louis Lebreton âgé de 37 ans et originaire de la région de Rezé (44) est emporté par un paquet de mer, le bateau s’enfonce, le grand canot est mis à l’eau. Les huit hommes d’équipage restants sont recueillis à Montjoy par des pêcheurs puis par le Consul de France à Rosas.
L’indépendance bretonne de novembre 1895
Le lieu du naufrage, pas loin de la frontière.
1-Théophile JOSSELIN : né le 30 septembre 1854 à Pleurtuit, décédé le 25 mars 1918 au Légué en Plérin. Naviguait précédemment sur le Normand, en 1890 il prend le commandement du Ville de Saint Brieuc jusqu’à l’été 1894, avant de passer sur le Saint Brieuc.
2-Louis Marie QUEHE : de Pordic, embarqué en qualité de chauffeur du 22 août 1890 au 11 décembre 1893.
3-Olivier BUREL : né le 7 décembre 1845 au Légué, décédé le 25 février 1920 à Plérin. Il prend le commandement du Ville de Saint-Brieuc en 1894 lorsque le bateau est affrété par M. Bird puis est remplacé en 1895.
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