Articles / Portraits / Le Gualès de Mézaubran / Ses bateaux / Nymphe
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Nymphe
La Nymphe est à l’origine un dragueur de mines de la classe 1915, lancé le 11/08/1916 au chantier Bremer Vulkan à Brême (N.O. de l'Allemagne) sous le matricule M42. La Nymphe se différencie peu du Dinard de la classe 1916. Elle fait 58 m 20 de long soit 1 m 10 de moins que celui-ci. Située au bord du fleuve Weser, cette entreprise de construction navale de premier plan a été fondée en 1893 et fonctionnera jusqu’en 1997. Au total, les chantiers Bremer Vulkan ont construit environ 1 100 navires pour l’essentiel des bateaux civils, à l'exception des périodes de guerres mondiales.
Accidenté en 1920, le dragueur est transformé en navire à passagers pour la Norddeutscher Lloyd de Brême et prend le nom de Nymphe. En 1922, Le Gualès de Mézaubran rachète le bateau et l’envoie en Méditerranée. Sa principale activité va être d’assurer le transbordement des passagers des paquebots en escale sur la côte d’Azur. En 1925, ce service prend de l’ampleur et oblige Le Gualès de Mézaubran à le renforcer par la venue d’un deuxième bateau, l’Atala.
En 1928, la Société des Bains de Mer et du Cercle des Étrangers de Monaco devient propriétaire de la Nymphe. En 1939, le bateau est réquisitionné par la Marine Nationale et redevient dragueur de mines auxiliaire. Suite à l’invasion de la zone libre en novembre 1942, le navire passe sous pavillon italien. En service jusqu’en mai 1944, la Nymphe est sabordée à Gênes en avril 1945 au quai Ponte Andrea Doria. Il faudra attendre 1949 pour que le gouvernement français, à la demande de la Société des Bains de Mer, dépose une requête le 04 juillet de cette année auprès de la Commission de Conciliation franco-italienne pour la restitution du navire et sa remise en état arguant du fait que «…le Nymphe, immatriculé à Nice, constituait un bien français, qu'il était utilisé avant la guerre par la Société des Bains de Mer pour promener les touristes, qu'il s'agit d'un bateau de plaisance, que ce navire se trouvait le 28 mars 1943 dans les eaux territoriales françaises lorsqu'il fut réquisitionné par les autorités navales italiennes et amené par la contrainte dans les eaux italiennes, qu'ultérieurement il fut coulé à Gênes… ».
Le verdict tombe quelques mois plus tard, la commission décide :
« 1/ Le Navire à vapeur Nymphe, propriété de la Société des Bains de Mer et du Cercle des Etrangers de Monaco, immatriculé à Nice sous le n° 385, gisant actuellement dans le port de Gênes, ponte Andrea Doria, sera restitué à son propriétaire.
2/ Les obligations du Gouvernement italien seront limitées au renflouement, à la remise en état de navigabilité du navire, et à la remise en état de ses machineries, à l’exception des aménagements et des installations intérieures destinées aux passagers et à l’équipage, tels que salons et cabines. Les frais qui découleront desdites obligations seront supportés par le Gouvernement italien.
3/ Un délai de six mois est imparti au Gouvernement italien à compter de la notification de la présente décision, pour satisfaire aux prescriptions des paragraphes 1 et 2 ci-dessus.
4/ La présente décision est définitive et obligatoire. Son exécution incombe au Gouvernement italien ».
Nous ne savons pas si la sentence fut exécutée. Après cet épisode, nous perdons la trace de la Nymphe.
Pour mieux saisir l'ambiance de cette époque, reprenons un article d'Ouest Éclair de juin 1925 signé par un dénommé René Barbier :
Les Américains sur la Riviera
Les voyages forment la jeunesse, dit-on.
Les peuples jeunes, eux aussi, éprouvent le besoin de se déplacer et de voir du pays, c'est le cas des Américains.
Mais ceux dont nous voulons parler n'entreprennent pas des voyages d'études. Les multimillionnaires et les milliardaires d'outre-Atlantique préfèrent visiter les lieux de plaisir et les beaux pays ensoleillés.
C'est ce qu'ont très bien compris les grandes agences de voyage, les Thomas Cook, de Londres, et les Clark, de New-York, pour ne citer que celles-là. Et depuis trois ans elles ont organisé de grands voyages en Europe et même des tours du monde complets.
Deux grands itinéraires ont été choisis. Le premier part de New-York et gagne la Méditerranée par les Açores et Madère. Après avoir franchi le détroit de Gibraltar, les paquebots font successivement escale à Alger ou à Oran, quelquefois à Barcelone, puis à Monte-Carlo, à Naples, à Palerme, à Tunis et à Alexandrie.
De là, les excursionnistes visitent Le Caire, les Pyramides et la Vallée des Rois. Un train rapide les emmène ensuite à Jérusalem et à Jaffa. Le paquebot les reprend à Beyrouth pour filer vers le Bosphore.
Le chemin du retour s'effectue par Constantinople, Salonique, Le Pirée, avec visite d'Athènes, Naples et Monaco.
Après une seconde escale dans ce port, les paquebots gagnent directement New-York.
Le second itinéraire promène les heureux milliardaires tout autour du vaste monde : New-York, les Bermudes, les Antilles, Colon, Honolulu, Java, Sumatra, Kobé, Yokohama, Calcutta, Bombay, Ceylan, Aden, Port-Saïd, les ports méditerranéens, Monaco et retour à New-York.
Il est presque inutile de dire que les grandes agences de voyage affrètent pour ces « excursions » les plus grands et les plus somptueux paquebots du monde à la White-Star Line, à la Cunard Line, à la Royal Mail, sans oublier la Compagnie Fabre.
La Mauretania, l'Homéric, l'Adriatic, que l'on appelle le « paquebot des milliardaires », la Providence, le Belgenland emportent dans leurs flancs confortables les familles des rois du pétrole, de l'acier ou du lard salé de Chicago.
Rien n'est oublié à bord de ces navires de luxe. C'est ainsi que le Belgenland, l'un des plus récents « liners » transatlantiques, possède un court couvert de tennis, des bains turcs et une piscine de 25 mètres de long sur 10 de large.
Le prix des voyages est naturellement en rapport avec le luxe des navires. Les cabines de première, par exemple, pour le voyage de circumnavigation, atteint de 12 à 18.000 dollars par tête, soit à peu près 230 à 350.000 francs de notre pauvre monnaie.
Tout a été combiné pour que les riches passagers trouvent leurs aises à bord de ces navires. Ces paquebots n'acceptent en effet qu'un nombre restreint d'embarquements, 300 à 650 personnes, en moyenne 450.
M. Le Gualès de Mézaubran, l'armateur briochin bien connu, à qui nous devons tous ces renseignements, a bien voulu nous parler de la vie de tous ces « rois » et « reines » d'Amérique à leur escale à Monaco.
Notre aimable Informateur est bien placé pour nous décrire les fastes de nos riches visiteurs. M. Le Gualès de Mézaubran est en effet à la tête du service de transbordement de Monte-Carlo.
Ses deux luxueux steamers, la Nymphe et l'Atala, ce dernier bien connu de nos lecteurs de Saint-Brieuc et de Saint-Malo, prennent les Américains à bord de leur paquebot, en rade de Monte-Carlo et les conduisent au débarcadère de la Principauté. La Nymphe possède un équipage entièrement breton. Nos compatriotes se sont très bien acclimatés sur la Côte d'Azur. Les passagers américains se plaisent à reconnaître leur tact et leur valeur professionnelle. Le paquebot des touristes américains arrive généralement le matin. Le transbordeur les conduit aussitôt à Monte-Carlo qu'ils visitent avec intérêt. Puis, de rapides et confortables autocars emmènent les milliardaires dans les environs, à Nice, à Cannes ou à Menton et Vintimille.
Les promeneurs rentrent vers la fin de l'après-midi. Quelques-uns prennent leurs repas à Monte-Carlo. La plus grande partie s'embarque sur la Nymphe et va dîner à bord du paquebot. Au début de la soirée, retour à Monte Carlo. C'est alors un débordement de luxe tel que nous ne pouvons le concevoir. Les hôtes américains ont, en effet, revêtu leurs costumes de soirée. Au bras des gentlemen impeccables dans leur frac, s'avancent les épouses et les sœurs des grands magnats de l'industrie américaine. Ce ne sont que rivières de diamants, colliers de perles fines et bijoux d'un prix fabuleux que nos imaginations ont peine à évaluer. Puis le Casino absorbe toutes ces élégances et, sous le feu des lustres, la roulette et le « trente et quarante » récupèrent au profit de l'établissement monégasque l'or américain qui « embarrasse » ses heureux détenteurs. Juste retour des choses : ces fortunes qui doivent beaucoup au marché européen laissent tomber quelques pièces sur une table de jeu européenne. On devine sans peine que les enjeux sont gros. C'est ainsi que l'hiver dernier, deux jeunes yankees laissèrent près de quatre millions en une seule séance de « trente et quarante ».
Ne croyez pas d'ailleurs qu'ils s'apitoyèrent longtemps sur ce manque de chance. Très dignement, ils laissèrent la table de jeu à des partenaires plus en forme, haussèrent les épaules et allumèrent une cigarette blonde et parfumée : « Hello, Jimmy, old chap, avez-vous remarqué cette délicieuse Française à votre droite ? En connaissez vous de semblables à Manhattan ? ». Et, flegmatiques, les deux joueurs s'en allèrent rêver sous les palmiers aux beaux yeux de leur voisine de table.
Plus un mot des millions envolés, le père n'est-il pas là-bas, à New-York, en train d'en gagner d'autres ! Et les billets bleus voltigent autour du casino et des hôtels. C'est une sarabande effrénée de dollars qui dansent sous le glorieux soleil de la Riviera. Ces gens perdent des fortunes comme nous jouons un apéritif à l'écarté, ils vident leurs escarcelles comme une fillette jette au vent le son de sa poupée favorite. Et la lune qui, le soir, éclaire le merveilleux site de Monaco, semble rire en regardant ces folies. Quant à nous, en entendant ces histoires, nous pensons à la mère française qui glisse solennellement un billet de 10 francs dans le portemonnaie de son fils pour lui permettre de se divertir le dimanche.
Tout compte fait, nous préférons les jeunes gens de chez nous.
René BARBIER
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