Articles / Portraits / Le Gualès de Mézaubran / L'armateur
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L'armateur
Nous l'avons vu, parmi les personnalités qui assistaient aux obsèques du vicomte Alain Le Gualès de Mézaubran, le monde maritime était largement représenté. Le personnage a marqué son temps, c'est certain. Mais, aujourd'hui, à part quelques férus de l'histoire du port du Légué côté Plérin et côté Saint-Brieuc, qui se souvient de cet armateur ? Le bassin à flots porte son nom : quelle signalisation l'indique ?
Le Gualès, au cours de la remise des décorations aux marins de ses bateaux
De ses débuts à la première guerre mondiale
Il débute, sans doute aidé des conseils de son entourage. Il ne faut pas oublier que sa mère était une fille de l'armateur de Kérautem et de la famille des armateurs Rouxel de la Ville Hellio et de Villeféron. Ces armateurs, ainsi que de Kerjégu et quelques autres étaient surnommés « Ces Messieurs du Légué »1 de même que l'on disait « Ces Messieurs de Saint-Malo ».
Au début du mois de mai 1883, le Moniteur des Côtes-du-Nord signale les navires du Légué en partance pour Terre-Neuve ; parmi les sept retardataires, trois appartiennent à l'armement Le Gualès : l'Alfred, le Thérèse Victor et l'Hélène 2. En décembre de la même année, le journal signale « (....) Ce jeune armateur vient d'augmenter récemment son matériel naval, en achetant le trois-mâts Émilien Marie qui charge à Nantes pour la Guadeloupe ». Il a juste 23 ans ... et commence à faire parler de lui. Grâce aux journaux, nous le verrons au fil du temps agrandir sa flotte et la diversifier, devenant l'armateur le plus important du port du Légué au début du 20e siècle.3
La lecture de la presse nous permet de connaître les incidents qui peuvent se produire à bord des navires du département, leurs pertes ou celles de membres d'équipage (maladies ou noyades), les marchandises et passagers transportés et leurs destinations. Les vols commis au port du Légué Saint-Brieuc sont nombreux et très souvent au détriment des navires de cet armateur. Tous ces éléments nous ont permis de relever les noms des bâtiments lui ayant appartenu, à un moment ou à un autre, entre 1879 et 1932.
1 C'est ainsi qu'ils étaient désignés dans les autres ports de la baie, d'après Christian Querré, auteur d'ouvrages sur les Terre-Neuvas de la baie de Saint-Brieuc et du port de Binic.
2 Alain Le Gualès est inscrit au registre du commerce en 1879, il n’a que 19 ans. Pour autant, il ne semble pas propriétaire de ces bateaux partant pour Terre-Neuve. C’est le nom de sa mère, Claire de Kérautem, qui apparaît sur les registres d’armements. Un quatrième bateau, le Bretagne, un brick de 28 mètres construit au Légué en 1846, complète la flottille destinée à la pêche lointaine. (HML)
3 Le jeune homme adhère à la toute nouvelle société : le Club nautique du Légué-Saint-Brieuc. L'une des premières régates aura lieu le 15 août 1887. Le Moniteur des Côtes-du-Nord donne la constitution du bureau : M. B. Rouxel, maire de Plérin, président d'honneur ; M. A. Du Grand-Launay, membre du conseil maritime du Yacht-club de France, vice-président ; M. le Vte Alain Le Gualès de Mézaubran, vice-président ; M. Léon Louyer de Villermay, Président ; M. Louis Le Saulnier de Saint-Jouan, secrétaire ; M. Louis de Villeféron, trésorier. En 1890, Le Gualès achète un petit yacht de 9 tx, le « Nessey ».
Le tableau chronologique ci-dessous montre à l’évidence une réorientation de l’armement Le Gualès à partir de 1890. Il abandonne Terre-Neuve et concentre son activité sur le cabotage avec des vapeurs assurant des lignes régulières en Manche et sur la façade Atlantique.
1900
D’après le traité de Versailles (1783), les Français ont exclusivement le droit de pêche à Terre-Neuve depuis le cap Ray (côte ouest) jusqu’au cap Saint Jean (côte est). Or, chaque année, des pêcheurs anglais envahissent impunément leurs havres sans que le commandant de la station ne fasse rien pour les empêcher. C’est du moins ce qu’affirme Le Gualès de Mézaubran qui s’est rendu sur place, dans une lettre qu’il publie dans l’Indépendance :
« En 1881, j’étais à Terre-Neuve : j’ai compté moi-même trente deux navires dans un seul havre ; à Pasquet, plus de 4 000 goélettes anglaises pêchent impunément chaque année sur la côte française et nos bâtiments de guerre n’osent pas bouger, malgré les protestations faites journellement par les capitaines qui commandent nos navires. Ceux-ci sont donc obligés de se défendre eux-mêmes, et des risques regrettables ont déjà eu lieu entre Français et Anglais ; malheureusement, nos marins ne sont pas toujours les plus forts. Ainsi, le capitaine du navire Espérance, à M. Besnier de Binic, voulut un jour faire lever l’ancre à une goélette anglaise qui s’était mise tranquillement en pêche à quelques brasses de son habitation ; mal lui en a prit, car lui et ses hommes faillirent être assommés ; lui, surtout, reçu une grave blessure à la tête qui a mis pendant longtemps sa vie en danger ».
On le voit, notre jeune armateur n’hésite pas à faire le voyage de Terre-Neuve pour mieux appréhender les difficultés rencontrées par ses équipages.
Cependant, la pêche à Terre Neuve est sur le déclin et il va s’en détourner (voir tableau chronologique). Malgré tout, il n’aura de cesse de dénoncer l’emprise croissante des Anglais sur Terre-Neuve.
Le 17 avril 1906, l'armateur écrit une très longue lettre à M. Armez, député des Côtes-du-Nord. Elle est publiée dans Le Républicain. Il exprime sa stupéfaction, et son indignation, d'avoir appris par les journaux que celui-ci et M. Le Troadec, également député, font partie de ceux qui ont voté l’abandon aux Anglais de la pêche à Terre-Neuve « sans aucunes compensations », alors qu'ils sont les représentants des circonscriptions maritimes du département. Dans les années qui suivent, son indignation restera intacte.
Au cours de l'année 1907, les dockers de Saint Malo se mettent en grève. Le Saint Brieuc se trouve à quai pour y être déchargé. Prévenu par son agent, Le Gualès donne l'ordre à un employé de partir avec six ouvriers le lendemain matin. Lui, arrive à Saint-Malo avant eux et rejoint son vapeur. Des grévistes, ils sont « environ 150 » l'avertissent que le Saint Brieuc restera là jusqu'à la fin de la grève. Il réunit l'équipage et demande s'il pouvait compter sur eux. Tous répondent affirmativement et commencent le déchargement. On les dénonce auprès de l'administrateur de la marine. Celui-ci convoque le capitaine mais c'est l'armateur qui se rend au bureau et lui déclare que ses marins arrêteront le travail dès que les dockers les remplaceront. L'administrateur n'insiste pas. « Quant à me donner un ordre ou à me défendre de faire travailler mes marins où et comme je le veux, c'est affaire entre eux et moi, la marine n'a rien à y voir ». Entre-temps l'équipe de Saint-Brieuc est arrivée. En milieu d'après-midi les 140 tonnes de marchandises se retrouvent sur les quais « à la stupéfaction de quelques grévistes restés en curieux voir l'opération ». L'armateur a raconté, lui-même, l'histoire au rédacteur du Moniteur des Côtes Du Nord. Dans quel but ? Démontrer que lui seul est le maître et qu'il ne se laisse intimider par qui que ce soit ? Qu'il n'abandonne pas ceux qui lui font confiance et travaillent pour lui ? Il se montre exigeant, sans doute, mais en retour, il n'hésitera pas à faire le nécessaire pour apporter des secours à des marins nécessiteux.
Le 25 mai 1910, il fonde le « Syndicat des armateurs et marins bretons ». La réunion se tient à Tréguier. Les armateurs et autres personnes du milieu maritime viennent des ports bretons de Landerneau, Roscoff, Lannion, Paimpol, Saint-Brieuc, Dahouët. Désigné, à l'unanimité, président de la séance, il l'ouvre en prononçant un discours sur la marine marchande, sa situation actuelle, les « conséquences désastreuses » d'une loi votée en 1907 pour la petite navigation. D'où la nécessité de « se grouper et s'unir en un syndicat puissant pour défendre les intérêts de l'armement breton, et avoir un représentant compétent pour être entendu et faire partie du conseil supérieur de la marine marchande ». Le vicomte de Kerguézec, député des Côtes-du-Nord et armateur à Tréguier, explique sa ferme intention « d'employer son influence au Parlement pour faire cesser l'injustice actuelle ». À l'issue de la réunion le bureau est formé. Le Gualès est nommé président à l'unanimité ; deux vice-présidents : MM. Yves Thomas, armateur au Légué Saint-Brieuc et Jules Prigent armateur à Lannion ; un secrétaire : M. Le Marec, agent maritime à Tréguier ; un trésorier : M. J. Le Goaster armateur à Tréguier. « Le syndicat se compose déjà de plus de 200 adhérents représentant 400 navires montés par environ 4 000 marins ».
Le pavillon de l'armement Le Gualès
Au début de l'année 1912, M. Le Gualès est à nouveau réélu président de la section du petit cabotage et membre du conseil de direction du comité des Armateurs de France.
La loi de 1907 sur la marine et les marchands d'oignons : le 20 juillet, le Moniteur des Côtes-du-Nord informe ses lecteurs « d'une utile intervention du syndicat des armateurs et marins bretons » suite aux méfaits de la loi de 1907. Le samedi 13 juillet, 30 navires de Roscoff, chargés d'oignons, devaient quitter le port pour l'Angleterre, avec des cultivateurs. L'inspecteur de la navigation, de Morlaix, constatant qu'il n'y avait pas de canot de sauvetage à bord, leur interdit de lever l'ancre. « Fureur des capitaines, marins et passagers ! ». M. Le Marec, secrétaire du syndicat, envoie aussitôt une dépêche à M. Le Gualès, son président, alors à Paris. Le lundi 15, alors que tous les bureaux du ministère de la Marine sont fermés (...) « et malgré concierges et huissiers (...) le Président du syndicat dont on connaît la ténacité n'a consenti à quitter le ministère qu'après avoir obtenu de M. Delcassé l'autorisation de partir pour les bateaux de Roscoff. Le ministre très aimablement a cédé et séance tenante envoyait (...) à Morlaix et à Roscoff une dépêche autorisant tous les bateaux de Roscoff à partir ».
Le journal La Croix, publie une lettre, écrite le 19 novembre, adressée au parlement par Le Gualès. Il dénonce l'anarchie qui règne dans la marine : « le mal terrible qui ronge notre marine marchande : l'indiscipline ». En effet, quelques semaines plus tôt, il a été témoin des insultes et grossièretés lancées par les chauffeurs d'un paquebot français, rassemblés à l'embarcadère et bousculant les passagers, en majorité étrangers, qui montaient à bord. Ces incidents ont eu lieu à l'escale de Lisbonne où il arrivait pour acheter un vapeur. Il naviguera sous le nom d’ « Armor ».
Dans le courant de l'année 1913, le Moniteur des Côtes-du-Nord fait connaître à ses lecteurs la raison pour laquelle le voilier Yolande est à quai depuis cinq jours alors qu'il aurait dû partir pour Cardiff. Une autre goélette subit le même sort. La raison en est la loi de 1907 sur la navigation qui impose à tous les navires, sans distinction d'importance, des « conditions d'installation d'engins de sauvetage que les petits caboteurs se voient dans l'impossibilité de réaliser ». La réaction de Le Gualès ne se fait pas attendre. Il fait paraître dans la presse une lettre qu'il adresse en même temps aux membres de la commission supérieure de la marine à Paris « dans laquelle il faisait ressortir d'une part, l'absurdité de la loi de 1907 au petit cabotage et, d'autre part, le préjudice considérable causé aux armateurs visés par les exigences de l'administration de la Marine ».
L'affaire prend de l'ampleur : M. de Kerguézec (député et armateur à Tréguier), vice-président de la commission de la marine, demande au sous-secrétaire d'État à la Marine marchande, une modification de la loi. Deux députés du Finistère et des Côtes-du-Nord ont l'intention « d'interpeller à ce sujet ». Le journaliste conclut : « il est temps qu'on défende les intérêts des petits, car il est insensé de vouloir appliquer les mêmes règles à nos modestes caboteurs et aux grandes compagnies de navigation ». Au mois de juin, une délégation des armateurs bretons, composée du président Le Gualès4, du secrétaire Le Marec et du trésorier Le Goaster, est reçue par M. de Monzie, sous-secrétaire d'État à la Marine marchande. M. de Kerguézec les accompagne. Ils viennent rappeler les promesses verbales et écrites de l'ancien ministre Delcassé ; rappeler aussi « l'état lamentable de la petite marine marchande depuis la loi de 1907 (...) applicable qu'aux grands navires et paquebots qui ont de la place et reçoivent des primes et subventions de l'État ». M. de Monzie affirme sa volonté de revoir la loi et la rendre applicable aux navires de petits tonnages.
Comme il l'avait affirmé, lors de l'entrevue du mois de juin, M. de Monzie vient, le 18 novembre, effectuer une visite des ports du département, de Saint-Cast à Paimpol. Le Moniteur des Côtes-du-Nord donne force détails dans son numéro du 22 novembre, où l'on peut voir une photo de ce ministre en compagnie de M. Le Gualès. Les députés Meunier-Surcouf, de Chappedelaine et de Kerguézec sont également présents. De retour à Saint-Brieuc, à la fin de la journée, après une réception à la mairie, puis à la chambre de commerce, le président du Syndicat des armateurs et marins bretons offre un repas à l'Hôtel de France.
À suivre…
4 Pendant l'audience Le Gualès de Mézaubran, en tant que président du syndicat, est nommé membre de la commission qui doit se réunir à Paris pour la révision de certains articles de la loi de 1907.