Articles / Patrimoine bâti / Les maisons d'armateurs
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L’évolution du patrimoine immobilier.
Dès 1405, le « port et havre du Légué » est cité dans les lettres et mandements du Duc de Bretagne, Jean V. Le village initial, composé de quelques maisons à proximité d’une fontaine encore visible de nos jours, forme une rue perpendiculaire à la rivière du Gouët, l’actuelle rue des Deux Frères Durand. D’un côté, cette rue débouche sur quelques souilles où viennent s’échouer les barques, de l’autre, elle donne accès à un chemin menant au bourg de Plérin. Il est fait état de « 40 feux au havre du Légué ».
La maison à colombage du 6 de la rue des Deux Frères Durand date de 1691.
Le 8 de la place de la Morandais, abrite la famille de Guillaume Hardy en 1625
Dans une liste dressée par le capitaine garde côte René du Bouillie en date du 05/11/1685, apparaissent les noms des « maitres de barques » en activité au Légué.
Nous avons repris l'orthographe du document d'origine.
À partir du plan dressé en 1756 par Chocat de Grandmaison, nous avons représenté le cours de la rivière tel qu’il devait être à marée haute de grande marée avant la construction du premier quai. On peut supposer que le Grenier à Sel et la chapelle Saint Julien devaient se trouver très proche de l’eau. Les bateaux des "maîtres de barques" pouvaient s'échouer à proximité des habitations.
Cette toute première représentation du village, juste avant la construction du premier quai, nous montre qu’il n’existait que trois groupes de constructions : les maisons anciennes en dessous de la fontaine, c'est-à-dire les rues actuelles des Deux Frères Durand, rue Pierre Méheut avec la place de la Morandais (1), la ligne de maisons de la rue Arsène Simon avec la maison dite du « Château Saint Bihy », propriété de Jean René François de Bréhand, châtelain de Saint Bihy, en face de la chapelle (2) et la ligne de constructions de l’ancien « Grenier à Sel » avec les immeubles qui y sont contigus (3), visibles sur le plan. Des documents anciens désignent cette rangée sous le nom « Les Galeries », sans doute par référence aux piliers de la façade de l’ancien grenier à sel. La chapelle St Julien (1686), également au bord de la mer, a été reconstruite sensiblement au même emplacement en 1815.
Cette vue des éditions Laussedat de Châteaudun date du début du siècle dernier. Les surfaces créées par le quai de 1756 permettent de nouvelles constructions qui viennent reléguer au second plan le village initial. Le retour de quai autorise les navires à accoster au plus près du Grenier à Sel. Toute la surface au premier plan est aujourd’hui comblée et correspond à la place de la Résistance.
La construction de ce premier quai (1756) va définitivement changer la physionomie du port et aura une répercussion importante sur son devenir. Les gros travaux portuaires furent réalisés dans la période prérévolutionnaire : construction du Quai d’Aiguillon au bord du chenal du Gouët, redressement et canalisation du cours sinueux du Gouët pour former la ligne droite que nous connaissons actuellement, aménagement d’un chemin venant du Pont de Gouët vers le quai pour assurer une liaison avec Saint-Brieuc par aménagement d’une « levée » pour se trouver à un niveau supérieur à celui des marées ordinaires, remblaiement de tout l’espace conquis sur la mer de la partie entre ce nouveau quai et les bâtiments préexistants jusqu’au « Grenier à Sel ». Tous ces travaux de sol semblaient en voie d’achèvement en 1784.
C’est sur ces surfaces nouvellement conquises sur le domaine maritime que seront édifiés les beaux immeubles dits « des armateurs » qui constituent la ligne droite des quais Chanoine Guinard et Gabriel Péri actuels, partant du Pont de Pierre pour atteindre l’angle de la place de la Résistance. Une autre rangée d’immeubles d’armateurs est réalisée à la même époque pour remplacer les anciennes habitations, rue appelée sur un plan ancien « les maisons du Légué », c’est la rue Arsène Simon actuelle qui se trouvait au bord de la vasière du port ainsi que nous l’avons indiqué précédemment.
Les maisons d’armateurs et de négociants s’édifient au début 19e siècle tout le long des nouveaux quais. Ils forment un ensemble architectural rectiligne et imposant. En rouge, les bâtiments et constructions aujourd'hui disparus.
La demande d’aménagement d’un nouveau port avait été faite à l’initiative de la communauté de ville de Saint-Brieuc composée de notables nobles ou bourgeois qui étaient aussi propriétaires fonciers sur la paroisse de Plérin ou y avaient déjà des intérêts notamment sur l’ancien port d’échouage. Même l’Évêque de St Brieuc s’était intéressé au développement du port.
Le moment de construction des immeubles des armateurs peut se situer sur une trentaine d’années, sans doute moins, de 1784 à 1813, sans que nous n’ayons pour l’instant de date précise pour chaque immeuble, c'est-à-dire fin 18e et début 19e siècle, avec probablement une interruption durant la période révolutionnaire.
Chaque constructeur créait une structure avec une double fonction : une habitation principale vaste et somptueuse et des locaux annexes pour le stockage : voilerie, magasins, forge, écurie, etc... Pour tous les bâtiments principaux on retrouve des dispositions similaires : une façade orientée sud, côté port, sauf un qui est situé à l’angle de la place, face à la chapelle. Tous les rez-de-chaussée ont des hauteurs importantes. Les linteaux sont tous cintrés. Les fenêtres des étages, toutes similaires, ont une forme rectangulaire verticale. L’alignement de tous les percements, portes et fenêtres, a été scrupuleusement respecté.
Le granit gris bleu a été très utilisé en pierre de taille, à face extérieure plane et smillée. C’est le cas pour l’encadrement de toutes les portes et fenêtres, portes cochères, chaines d’angles. Ce type de pierre appareillée et litée est aussi utilisé en façade de la plupart des rez-de-chaussée. Un des immeubles a même la totalité de sa façade montée en ce matériau de grande qualité jusque la sablière, sous le toit, immeuble derrière l’église (à gauche de l’entrée de l’école).
Dans les étages du reste des immeubles, en dehors des encadrements de fenêtres, c’est du moellon de schiste de la pierre locale qui a été utilisé en remplissage maçonné, de même que pour les pignons. Ce schiste de couleur brune a aussi été mis en œuvre pour la réalisation des locaux annexes et pour les murs de clôture des différentes propriétés, jardins ou cours. Ces murs sont hauts. C’est ce matériau qui donne à la face nord de l’ensemble du village une couleur sombre, face qui est en contre-jour.
On sait cependant que le premier étage des immeubles était le logement le plus luxueux, celui du maître de maison qui y vivait bourgeoisement. La décoration était soignée, cheminée de marbre, murs peints en faux marbres, etc... Le personnel de maison, cuisinière, valet, femmes de chambre, variait en fonction des moyens du propriétaire des lieux.
Au recensement de 1836, l’armateur François Rouxel de Villeféron, 80 ans, emploie encore trois personnes à son service. Ses fils, François, 46 ans, et Jean Louis, 43 ans, également armateurs, disposent respectivement de quatre et deux employés. Il fallait donc des habitations capables de loger tout le monde. Mais la taille de ces immeubles permettait surtout de montrer, de façon ostentatoire, la puissance de son propriétaire.
Un exemple de décoration intérieure, ici, la pièce principale de l’immeuble Besnard située au 1er étage est restée en l’état depuis plus d’un siècle. Elle a servi de chapelle pour les religieuses qui occupèrent le bâtiment pendant de nombreuses années.
Ces bâtiments ont été réalisés à l’époque de l’impôt sur les portes et fenêtres. Bien que l’inventaire ne soit pas achevé, nous avons l’exemple de l’immeuble de l’armateur Thomas, devant la salle Édelweiss, qui était imposé pour 37 portes et fenêtres et 6 portes cochères.
Dans les années 1950, une famille, et la dernière, vivait encore bourgeoisement à la façon du siècle précédent dans l’immeuble de Kérautem. Après avoir subi de nombreuses dégradations par leurs propriétaires successifs faisant disparaître les décorations d’origines, celui-ci a été rénové en partie, modifié et partagé. Le plafond du couloir d’entrée, ci-dessous, bien restauré, permet d’imaginer les décors tels qu’ils étaient dans leur époque primitive. La façade, restée en l’état, a bien résisté aux deux siècles passés.
Cette magnifique fresque orne le plafond d’entrée de l’immeuble de Kérautem. Le visiteur ne pouvait pas se tromper sur l’activité principale des propriétaires.
Paul Ollivier
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