Articles / Patrimoine bâti / La cabane de sauvetage
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LA STATION DE SAUVETAGE DES HOSPITALIERS SAUVETEURS BRETONS AU LÉGUÉ
La société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons a décidé en 1883 puis inauguré en 1885, à Sous-La-Tour, un chalet-abri pour une baleinière et des équipements pour le sauvetage des personnes en mer. Ce chalet a existé pendant au moins 35 ans, jusqu’au début des années 1920. Mais si de nombreuses difficultés de fonctionnement sont retracées pour le bateau de sauvetage, aucun témoignage n’apparait qu’il ait pu être utilisé conformément à sa destination et aux souhaits de ses promoteurs.
Vue prise du Chalet (qui deviendra l’hôtel de la Plage). Sans doute la première carte postale permettant de voir, au premier plan, la station, ou chalet-abri, du canot de sauvetage H.S.B..
Les HSB et l’organisation du sauvetage
La première moitié du XIXe siècle voit la création en France de plusieurs associations locales chargées du sauvetage et du secours en mer. En 1864, c’est la naissance de l’association Société Centrale de Sauvetage des Naufragés à laquelle de nombreuses associations locales de sauvetage vont se rattacher. Elle est reconnue d’utilité publique dès 1865.
En 1873, à l’initiative de Henri Nadault de Buffon, magistrat et historien, ce sera la création à Rennes de la société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons (H.S.B.) qui entend notamment concourir aux actions de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés. Elle est reconnue d’utilité publique en 1895. Elle équipera de nombreuses stations de sauvetage sur le littoral, principalement en Bretagne. En 1967 elle rejoindra la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés pour créer la Société Nationale de Secours en Mer (S.N.S.M.).
Au XIXe siècle, les drames en mer ne sont malheureusement pas exceptionnels dans la baie de Saint-Brieuc et la nécessité de disposer de moyens de secours à partir du Légué est reconnue.
Le 14 décembre 1883, le Préfet des Côtes-du-Nord autorise par arrêté le Vicomte de la Noue* à établir une cabane abri pour bateau de sauvetage de 50 m2 à Sous-La-Tour à Plérin.
Cette cabane-abri est installée devant le quai et le restaurant de M. Segretain.
(plan établi par les Ponts et Chaussées)
La station de sauvetage comprenait notamment un chalet fixe, en charpente et en planches, couvert en tuiles avec une baleinière munie de ses agrès. La baleinière était suspendue en temps de repos au moyen de deux treuils et de leurs cordages. Deux glissières permettaient aussi la mise à l’eau.
La baleinière est menée par un équipage composée de six à neuf hommes (patron et canotiers).
Le nouveau bateau de sauvetage de Sous-La-Tour à Plérin fait l’objet d’une bénédiction un dimanche de 1885. Délégué par l’évêque, le recteur d’Hillion officie, en présence du Vicomte de la Noue qui est à l’initiative de la création de la nouvelle station et qui a aussi contribué financièrement à la dotation réalisée par les Hospitaliers Sauveteurs Bretons. La musique municipale est aussi présente pour agrémenter la fête.
Las, alors qu’aucune information n’apparait sur l’utilisation du canot de sauvetage, de nombreuses autres attestent de difficultés de fonctionnement ou déplorent sa non utilisation, à plusieurs reprises tout au long de son existence.
*Le Vicomte Charles de la Noue, né en 1843 est militaire puis homme politique avec un mandat de conseiller général du canton de Collinée (1886) puis un mandat de député des Côtes du Nord, de 1888 à 1898 (droite royaliste) . Sur sa propriété familiale des Aubiers à Hillion, il fera bâtir un joli château de briques rouges ; le domaine (parc, écuries, chapelle) a été nouvellement proposé à la visite en 2019, lors des journées du patrimoine.
Il s’agit ici d’un canot utilisé dès 1865 par la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés. La baleinière de Sous-La-Tour devait en être probablement proche. Elle n’était pas munie, cependant, d’un chariot pour les déplacements jusqu’à l’eau. Photo prise au Musée de la Marine à Port-Louis.
La station n’est pas opérationnelle
En août 1888, le navire "Le Hero", capitaine Lauson, se dirige de façon dangereuse par méconnaissance des dangers vers la côte de Saint-Laurent à Plérin. Le navire à vapeur "Le Commerce" lui fait des signes et trois habitants de Cesson, malgré un état de la mer difficile, prennent une petite barque pour venir au secours du bateau. Ils seront rejoints par une équipe de douaniers et "Le Hero" arrivera à gagner le chenal d’entrée au Légué.
Le rapporteur de cette affaire dans le Réveil Breton, sous la signature P.L., fait remarquer que le canot de sauvetage était lui resté suspendu dans sa cabane et qu’il ne pouvait être utile par le simple motif que les Sauveteurs Bretons qui habitent Saint-Brieuc ne peuvent le monter à temps pour répondre à sa mission. Ne serait-il pas préférable que les marins de Sous-La-Tour puissent l’utiliser ?
En complément, Le Réveil Breton publie une lettre du 30 août 1888 du même auteur : il est fait état que la baleinière ne peut être d’aucune utilité au moment d’un sinistre compte tenu qu’il faut six hommes pour la faire sortir et qu’aucune équipe de marins expérimentés, prise parmi la population de Cesson ou de Sous-La-Tour, n’a été organisée de façon à fournir six hommes en tous temps. L’existence de membres de la Société des Hospitaliers Bretons à Saint-Brieuc ne peut être suffisante en raison de l’éloignement. À noter qu’il serait possible de constituer une telle équipe à peu de frais puisqu’il suffirait de prévoir le paiement d’une allocation minime de trois à quatre francs par mois pour compenser l’obligation de faire l’exercice d’un bateau mensuellement, le sauvetage restant par ailleurs exercé sans rémunération.
Mais les problèmes ne vont pas se régler. Un passager du "Normand", bateau à vapeur, rentré au Légué par une mer très grosse le 25 octobre 1889, raconte qu’ils avaient rencontré à un demi mille de la Tour de Cesson un brick norvégien chargé de bois et faisant des signaux de détresse. Le navire était mouillé, mais sans pilote à bord, il n’osait entrer au port, et la situation était critique car le bateau allait talonner avec la marée descendante et risquait de se briser. Le "Normand" ne peut lui passer une remorque, l’état de la mer interdisait l’approche et il ne disposait pas d’une embarcation convenable pouvant passer une remorque. Le "Normand" entre alors au port en pensant le cas échéant pouvoir ramener le canot de sauvetage s’il était déjà armé afin d’assurer le portage de la remorque. Mais ce dernier était toujours à sa place habituelle et, si l’équipage du brick pourra se sauver, celui-ci finira, démâté, par aller s’échouer dans l’anse d’Yffiniac.
Le passager du "Normand" remet alors en cause l’organisation des Hospitaliers Sauveteurs Bretons qui disposent d’un équipage de jeunes gens de Saint Brieuc, qui ne sont pas marins et habitent à 4 kms de Sous-La-Tour au lieu de faire appel aux marins ou pêcheurs de Sous-La-Tour. Il rejoint ainsi les critiques formulées l’année précédente par l’auteur cité ci-dessus.
Les Hospitaliers Sauveteurs Bretons ont bien conscience de ces difficultés et lors d’une réunion de la Section de Saint Brieuc le 15 décembre 1889, il est rapporté une communication de M. Coignerai, président du conseil d’administration de la société. Celui-ci déplore le fonctionnement défectueux de la station de sauvetage depuis deux ans et ayant inspecté le canot de sauvetage et ses deux annexes, il propose que la baleinière soit montée par un équipage composé par un patron et huit canotiers, à trouver parmi les marins de Sous-La-Tour. Ceux-ci ne seraient pas rétribués mais bénéficieraient d’une indemnité journalière de 1,50 franc en cas de maladie ainsi que de la prise en charge des frais médicaux. Le recrutement ne devrait normalement pas poser de problème, mais si besoin, il pourrait être fait appel à l’administration de la Douane.
Par ailleurs, les deux petits canots seraient mis en service entre le 1er juin et le 30 septembre pour assurer aux heures de marée la surveillance de la zone comprise entre La Tour et l’Anse aux Moines, ainsi que celle allant de l’Anse aux Moines à la baie de Saint Laurent. Ces canots seront armés chacun par deux hommes qui bénéficieront de deux francs par jour. Le financement devra être obtenu par la générosité des personnes fréquentant la plage et des possesseurs de cabanes de bains.
Mais les équipements semblent se dégrader sans qu’un service satisfaisant ne soit rendu : en 1892, les membres de la section de Saint Brieuc des Hospitaliers Sauveteurs Bretons semblent vouloir conditionner le paiement de leurs cotisations à la Société, dont le siège est à Rennes, à la remise en état par celle-ci du matériel de sauvetage du port du Légué. Il est aussi demandé à ce que le service de surveillance du canot de sauvetage de Sous-La-Tour puisse fonctionner au moins tous les dimanches pendant la saison des bains.
L’Hôtel « Le Chalet » va devenir « l’Hôtel de la Plage ». Cette carte postale est postérieure à l’arrivée en 1906 du chemin de fer à Sous-La-Tour.
En 1895, le sloop français "Francis", porteur d’une cargaison de coke, talonne et coule en entrant au Légué, à 200 mètres en amont du phare. Le capitaine et le matelot embarquent dans le canot du bord alors que les 3 passagers sont recueillis par les canot des douanes.
Dans le récit, il n’est fait aucune mention du canot de sauvetage de Sous-La-Tour.
Cette même année 1895, un chroniqueur rapporte être passé voir le canot de sauvetage que la Société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons a mis sous le garage qui se trouve près du quai, en face du restaurant Le Chalet. Il indique que le bateau de sauvetage est dans un état de conservation tel qu’il est totalement impropre à pouvoir mener une opération de sauvetage. Pire, il risquerait lui-même de sombrer ! En effet, il est exposé à l’humidité et à la sécheresse, ne sort jamais, n’a pas d’équipage et ne prendrait la mer que le jour des régates. Il émet par ailleurs une deuxième observation sur la situation de la station de sauvetage et de son éloignement du bord de l’eau à marée basse, ce qui supposerait des efforts démesurés si l’on souhaitait le mettre à l’eau dans ces conditions de marée. Le Rocher Martin est proposé comme meilleur positionnement.
Lors d’une séance du 30 août 1895 du Conseil d’administration de la Société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons, le Président Cognerai rappelle les démarches faites à Saint Brieuc pour obtenir qu’un homme de bonne volonté puisse être mobilisé pour veiller au bon entretien et à la direction de la station de sauvetage qui a coûté près de 10 000 francs. M. Cognerai rappelle également les critiques amères et même les dénigrements immérités qui ont pu être formulés et auxquels il a été sensible, mais qui n’ont pas découragé. M. ROUXEL, maire de Plérin, vient de se mettre à disposition et s’est chargé de la répartition sur les points les plus dangereux du Légué des neuf bouées de sauvetage ainsi que de deux lignes Brunel et deux coffres à médicaments se trouvant dans le chalet abri. Il a bien voulu aussi se charger de trouver un patron et un équipage pour le service de la baleinière et de la faire transporter à Saint Malo pour qu’elle y soit réparée, ainsi que d’ordonner et surveiller les réparations du chalet-abri. Un crédit sera alloué pour ces réparations et un crédit de 250 francs doit aussi être voté pour la station du Légué : 100 francs pour le gardien et patron de la baleinière et 150 francs pour les sorties obligatoires.
Il peut être indiqué qu’une coupure de presse ultérieure fait état du transport par le vapeur l’"Hirondelle" de la baleinière à St Malo pour y être réparé.
La ligne Brunel, du nom d’un lieutenant des Douanes qui l’a inventée en 1874, est placée dans un étui à porter à la ceinture. Elle se compose d’une ligne portant à une extrémité un flotteur et de l’autre un petit grappin. Selon l’état de conscience du naufragé, le sauveteur choisit l’extrémité à lui lancer.
(Photo Jean Pierre Clochon - Le Conquet )
Au Légué, elle a souvent servi, aux mains des préposés des Douanes, pour secourir des imprudents tombés à l’eau.
Dans les mêmes temps, il est aussi question de la mise en place d’une 2e station au Légué, qui serait pilotée cette fois-ci par la Société Centrale de Secours des Naufragés, une demande de financement aurait été déposée en ce sens auprès de la mairie de Saint-Brieuc. La Société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons, à qui son avis est demandé, fait part de sa satisfaction de voir les moyens de sauvetage augmenter au Légué. Elle rappelle qu’elle a l’habitude de collaborer avec la S.C.S.N. Elle demande enfin que pour le cas où celle-ci renoncerait à établir un poste au Légué, H.S.B. puisse bénéficier de la subvention que le Conseil Municipal de St Brieuc avait envisagé pour cela et que si, par contre, le projet était maintenu, la ville de St Brieuc puisse subventionner les deux sociétés sœurs.
La S.C.S.N. privilégiera au final le renforcement de son entente avec les H.S.B. et le projet de mise en place d’une nouvelle station au Légué ne sera pas poursuivi.
Quelques années plus tard, des accidents de mer sont à nouveau rapportés :
Le 31 décembre 1900, la chaloupe l’"Augustine" sombre, à 300 mètres de la pointe de Cesson par un fort vent de Nord avec une mer démontée. Les 6 hommes d’équipage s’accrochent aux mâts mais risquent d’être emportés par les flots. Des barques de Cesson viennent à leur secours mais ne peuvent approcher. Ce sera le canot des douanes qui au final réussira le sauvetage.
Le 22 avril, un canot de Jersey, avec trois hommes d’équipage, mis en fuite par la tempête, finissait par arriver dans la baie de Saint Brieuc où il sera secouru par les douaniers et le pilote.
Dans les deux situations, aucune mention du canot de sauvetage de Sous-La-Tour n’apparait.
Un espoir, le canot Henry
En janvier 1911, la société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons fait part de son projet de continuer à doter nombre de ses stations de sauvetage par le fameux canot Henry, lancé en 1895, canot insubmersible et inchavirable, qui a remporté le 1er prix à l’exposition universelle de 1900. Plusieurs stations sont citées dont celle du Légué à Saint-Brieuc.
Il est prévu que les remplacements se feront dans les plus brefs délais possibles, mais aussi au fur et à mesure que le permettront les disponibilités financières.
Sans doute qu’elles n’auront pas été suffisantes, aucune indication n’apparait par la suite sur l’arrivée effective d’un canot Henry à Sous-la-Tour.
Par contre, en février 1924, le poste de secours des H.S.B. est maintenant placé dans la maison de la gardienne du phare du Légué ainsi que nous en informe le récit du naufrage du dundee le "Postillon" à l’est de la pointe du Roselier. Il n’est évoqué à aucun moment l’existence de l’ancienne station de sauvetage ni celle d’un bateau de sauvetage au Légué.
La cabane abri et le canot de sauvetage avaient donc dû disparaitre alors.
Plusieurs cartes postales datées de 1920 et montrant l’entrée du Légué, font état de l’existence de la station de sauvetage devant l’hôtel à Sous-La-Tour. Celle-ci a été colorisée !
Epilogue
Le chalet-abri initial de Sous-La-Tour et sa baleinière de sauvetage disparus, la Société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons n’en avait pourtant pas tout à fait fini avec le Légué, même si un changement de rive était prévu.
En effet dans son édition Côtes du Nord du 6 mars 1963, Ouest France annonçait que les H.S.B. avaient entrepris des démarches pour doter le Légué d’une station de sauvetage maritime secondaire devant entrer vraisemblablement en service au début de l’été suivant. La station devait dépendre de l’Inscription Maritime qui en financerait l’équipement avec le concours des H.S.B. et la Ville de Saint Brieuc devait se charger de la construction d’un local sur la cale de Cesson pour abriter les canots de sauvetage et le matériel de secours et en assurer l’entretien. Cette station devait fonctionner toute l’année et être dotée d’un Zodiac de 6 mètres de long avec moteur de 40 CV pouvant atteindre une vitesse de 20 nœuds. Il serait monté par un patron et un mécanicien, les postes étant doublés pour permettre de partir à tout moment. Ce modèle de bateau avait été choisi en raison de sa mobilité sur chariot et de son faible tirant d’eau qui le rendaient plus facilement utilisable à marée basse compte tenu des particularités géographiques de la côte à cet endroit. Rayon d’intervention prévu : de Saint-Quay-Portrieux à Erquy.
De nos jours, en dehors de la surveillance d’été des plages, les secours en mer sont assurés en fond de baie de Saint Brieuc par les stations SNSM de Saint-Quay-Portrieux et d’Erquy.
L’immeuble de l’ancien hôtel de la Plage, devenu une résidence, est toujours existant à Sous-La-Tour. De même que l’escalier qui autrefois menait à la station de sauvetage.
Bernard GUEGUEN
Sources :
Documentation de l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Cessonnais
Cartes postales : Warron et Archives départementales des Côtes d’Armor.
Archives Pierre Perrin