Articles / Pêche aux crevettes
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La pêche à la crevette grise
Les dernières « chièvrouses » 1
De vieilles cartes postales du pays de Saint-Brieuc nous montrent de vaillantes pêcheuses, drôlement accoutrées, poussant leurs haveneaux à la sortie du port. L’objet de leur pêche ? La traque aux « chièvres » dont le calendrier se situait en mars avril, précédant celui de la pêche au « bouquet », la crevette rose dont nos professionnelles se souciaient peu car cantonnée aux estivants.
Les havenets de nos pêcheuses, de forme triangulaire étaient montés artisanalement par les femmes elles-mêmes qui usaient d’aiguilles pour assujettir le filet en coton à sa monture en bois. Pour ma part, j’en possède encore un exemplaire dont le bâti fut l’œuvre de Guillaume Hamet, menuisier à Saint-Laurent et le montage du filet aux soins de Jeanne Bertho, épouse de Mathurin Quémar, marin pêcheur domicilié au même lieu.
Chaussées de sandales en caoutchouc, nous sommes dans les années 1930-1940, jambes nues, vêtues des traditionnels cirés jaunes et d’un vague cotillon, nos pêcheuses opéraient à la pointe du Roselier et autour de l’épave du « Postillon »2 quand le coefficient de marée s’élevait, sachant que par morte-eau, en l’absence de courant la pêche s’interrompait.
Quand le bord de l’eau était limoneux et de couleur jaune, la pêche était meilleure ce qui justifiait ces mots d’une connaisseuse, « la mer a besoin d’ieau », autrement dit les alluvions apportées par l’eau de pluie diminuaient la visibilité et les crevettes tant convoitées n’étaient plus en mesure de voir avancer vers elles les pêcheuses et leur piège mortel.
Quoiqu’il en soit, deux heures environ avant l’étale de basse mer, « le bas », nos « chièvrouses » arpentaient l’estran en quête de « chièvres » poussant leur havenet dont la planche formant la base du triangle raclait le fond de l’eau délogeant au passage, outre les crevettes ensablées, petites plies ou petites soles.
Cette quête harassante dans une eau froide qui leur atteignait la taille, était entrecoupée de relevés de « havenets » afin de collecter les « chièvres » à l’aide d’une sorte de petite écuelle métallique. Précaution indispensable pour le tri afin d’éviter les piqûres de vives, les « siours » qui se mêlaient parfois aux crevettes.
Environ deux heures de montée de la mer s’étaient ajoutées aux deux heures de bas. Passablement fatiguées, nos « courouses » de grève regagnaient leur domicile à Cesson, Saint Laurent ou Sous la Tour. Toutefois, elles n’en avaient pas fini. Il convenait de commercialiser leur pêche. Contraste saisissant, nos pêcheuses se changeaient pour une tenue de ville afin d’aller vendre leurs « chièvres » pour lesquelles elles avaient effectué un dernier tri, aux « bourgeoises » de Saint Brieuc, en un lieu proche de l’église de Saint Guillaume ou du Champs de Mars. Quelques Cessonnaises pouvaient encore avoir recours à la « bardoche »3, mais pour les pêcheuses côté Plérin, les cars Michel assuraient le transport.
Cette pêche presqu’ exclusivement féminine a disparu dans les années 1970. J’en ai été le témoin et ai connu les Augustine Durand, Marie Durand sa fille, Françoise Bougeard, Marie Chatté, épouse Laclef qui ont été les dernières actrices pour Saint Laurent.
Pêcher huit à dix livres de « chièvres » n’était pas rare dans un passé assez lointain. De nos jours, quelques bassiers traînent encore leurs filets autour du Rocher Martin, la plupart du temps sans grand succès. Nostalgie…
Tragique accident lors d’une pêche à la crevette :
Dans les années 1950, à Dahouët, Francis Richomme dont les attaches familiales plérinaises sont certaines, avait capturé, avec ses crevettes, une sole mangeable. Afin de la tuer, il lui vint l’idée de la porter à la bouche, pour, d’un coup de dent, lui briser la colonne vertébrale. En fait, la sole se logea dans sa gorge et l’étouffa.
André GUEGO
1 En gallo :
- les « chièvres », les crevettes grises
- les « chièvrouses », les pêcheuses
2 Amas rocheux constitué en fait de sacs de ciments solidifiés issus du "Postillon", gabare qui sombra en 1924 à un demi-mille à l’est de la pointe du Roselier.
3 Âne ou ânesse