Articles / Les atterrages du Légué / La pêche aux lançons
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La pêche aux lançons (Hyperoplus immaculatus)
À la veille de la guerre 1939-1945, à une époque où les distractions étaient rares, la pêche aux lançons, au cœur de l’été, représentait une activité ludique, d’autant plus qu’elle était partagée, le plus souvent, entre les habitants et les touristes, ces nouveaux venus. Rappelons que la loi de 1936 du gouvernement du Front Populaire de Léon Blum avait institué les congés payés.
Cela eut pour effet de voir l’arrivée relativement importante de gens à revenus modestes, souvent des ouvriers ou des employés, impatients de découvrir la mer et ses bienfaits, nommés dans le langage d’alors les « bains de mer ».
En ce qui concerne Saint-Laurent, qui n’avait pas le statut de station balnéaire, cette population était majoritairement composée de banlieusards parisiens. Ceux-ci étaient, durant leur séjour, pensionnaires du « Cap », hôtel, café et restaurant tenu par la famille Laclef, dont le chef, Mathurin, était une figure locale, ou hébergés chez des particuliers. Une occasion pour ces derniers de mettre un peu de beurre dans les épinards, autrement dit, de se procurer un complément de revenus. Mes parents appartenaient à cette catégorie. Ainsi, en 1938, j’ai le souvenir d’une famille d’Argenteuil, hébergée au domicile familial et de jeux partagés avec les enfants devenus mes amis.
Le café Laclef
L’auteur de ces lignes à droite sur la photo ci-dessus, souvenir de l’été 1938
C’est ainsi que nous nous retrouvions réunis pour la pêche aux lançons. Le lançon perce-sable ou équille, selon le dictionnaire, est un petit poisson longiligne qui a pour originalité de pouvoir se déplacer à faible profondeur par bancs entiers mais aussi de disparaître instantanément dans le sable. C’est là qu’au « baissant », on les traque lorsque les conditions s’y prêtent.
Lors des pêches de jour, et j’en ai été témoin, les pêcheurs n’appréciaient guère la présence des chiens accompagnés par leurs propriétaires. En effet, ces chiens se livraient à des courses folles au bas de l’eau, attirés par les mouettes dont la vue des lançons aiguisait l’appétit. La présence canine et la vue des mouettes et goélands avaient pour résultat d’éloigner le poisson hors de portée de nos pêcheurs en attente.
La plage change d’aspect au passage des pêcheurs de lançons.
L’espace le plus favorable pour la pêche se situait, en raison du fort coefficient de marée, à environ un kilomètre de la Pointe du Roselier, au-delà de ce qui reste de l’épave du Postillon. Cette zone était appelée par les connaisseurs l’Éole. Pour y accéder, il fallait franchir la rivière, ébauche du chenal conduisant au port du Légué. C’était une difficulté, dans la mesure où, même à marée basse, son franchissement était entravé par un fort courant susceptible de faire perdre l’équilibre.
La zone de pêche, près de l'épave du Postillon
La mer s’étant suffisamment retirée, progressivement les bancs de sable venaient à sec, l’un après l’autre. C’était le moment choisi par la cohorte de pêcheurs et de leurs accompagnateurs pour en prendre possession. La pêche commençait avec la mise en place d’une technique vraisemblablement séculaire.
Il s’agissait de creuser, avec une pelle bêche, quelquefois arrondie par l’usage, une souille, sorte d’excavation circulaire, dont les bords se formaient avec le sable extrait par le pêcheur dans sa progression circulaire.
Le moment délicat était l’ébauche de la souille qui consistait en un monticule de sable d’où l’on partait pour dégager un espace sec où les lançons, tirés de leur retraite par la pelle bêche en mouvement, jaillissaient en frétillant.
Dessin de l'auteur
Cette tâche était à la fois délicate et harassante, raison qui justifiait que ce rôle était réservé aux hommes.
Il convient de préciser qu’en fonction du retrait de la mer, les pêcheurs procédaient à plusieurs essais, souvent infructueux, avant d’établir une souille définitive en lien avec l’abondance du poisson.
Qui étaient ces pêcheurs ? D’anciens professionnels, voire des retraités de la « Royale », de Saint-Laurent, Sous la Tour et de Cesson. Certains d’entre eux, venus seuls, avaient fort à faire en cas d’abondance de poisson, entre le creusement de la souille et la difficulté à capturer ce poisson très mobile. Quand femmes et enfants se chargeaient de cette tâche, résidents et touristes mêlés, c’était un grand moment d’excitation.
La nuit, cela devenait un véritable spectacle animé. Chaque souille était éclairée par son fanal. Vus de loin et parfois par clair de lune, vingt ou trente fanaux éclairaient les bancs en se déplaçant. Spectacle à la fois visuel et vocal, les cris, les exclamations ou les rires ponctuaient les réussites ou les échecs dans les captures : « raté », « manqué » ou « je l’ai » !! Parfois, il arrivait que le creuseur, en se redressant pour reposer ses reins très sollicités, manifeste son dépit devant certaines maladresses de ses serviteurs.
Globalement, l’ambiance n’en demeurait pas moins joyeuse. Toutefois, un incident pouvait refroidir l’atmosphère. En effet, une ramasseuse ou un ramasseur, dans sa précipitation à s’emparer de sa proie, avait saisi, caché dans une poignée de sable, une vive ou un "siour" en gallo. La vive (Echiichthys vipera), un petit poisson à l’épine dorsale venimeuse, avait laissé son empreinte, occasionnant pleurs et gémissements. Il se disait que verser de l’urine sur la partie sensible, au doigt ou la main, soulageait la douleur. Je laisse deviner les scènes cocasses que l’application d’un tel remède pouvait déclencher.
Vive (Echiichthys vipera)
Le temps s’écoulait, après l‘étale, peu à peu, le flot envahissait les souilles. Cette phase signifiait la fin de la pêche. On lavait le poisson dans les mannes ou les hottes. Il fallait se rassembler et éviter d’être cerné par la marée montante, dont la progression s’avérait rapide. Restait environ un kilomètre ou un peu plus, pour rentrer au bercail, en l’occurrence, le bourg de Saint-Laurent.
Si le butin était abondant, il convenait de faire le tri ente les petits lançons destinés à la friture et les plus beaux spécimens, voués au salage et au séchage.
À l’époque, pendant les mois d’été, il était fréquent de voir des alignées de lançons, enfilés par l’œil avec du fil à voile, prendre le soleil dans les cours et jardins.
Leur destinée ? Etre mangés, comme des capelans, avec pain et beurre, pendant la période hivernale. Pas encore de barbecue, mais simplement grillés sur les rondelles de la cuisinière en fonte servant à la fois à la cuisson et au chauffage.
Oubliées les souilles et les pelles, désormais, la "houette" (petite houe), traceuse de lignes creuses s’avère moins fatigante que la pelle bêche et, sans doute, plus efficace.
Cependant, les deux outils ne sont guère compatibles. Inconvénient de l’outil moderne et de son usage : une progression à reculons, c’est-à-dire à l’aveugle, avec le risque de faire irruption, sans le vouloir, dans une souille rendue de fait inutilisable, déclenchant la colère noire de son propriétaire. Je peux témoigner d’avoir vu un tel incident se produire à l’époque du passage d’un outil à l’autre.
De nos jours, les lançons sont devenus rares et leur pêche très aléatoire, quand elle n’a pas disparu complètement au moins dans une portion du littoral.
André GUÉGO
En gallo, on désignait les lançons par les « mançots ». On disait « aller à la pêche aux mançots ». Les anciens habitués laissaient aux « parisiens », autrement dit aux touristes et aux non-initiés, le terme lançon. Nous étions dans les années 1930 à 1940.
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