Articles / Les atterrages du Légué / La pêche au mulet
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La pêche au mulet
Le Tonneau, le Fer à Cheval, la Chambre, Rozain, Renouvelet, la Petite Ronde, la Magique, de quoi s’agit-il ? Ce sont autant de noms pour désigner les anfractuosités rocheuses ceinturant la Pointe du Roselier et très favorables à la pêche au mulet, en raison de l’aisance du pêcheur à pouvoir s’y poster.
À noter qu‘en fonction du coefficient de marée, tous les postes n’étaient pas « pêchables » en même temps. D’autre part, signalons que la pêche ne se déroulait qu’avec un minimum de courant, ce qui excluait les périodes de mortes eaux.
Située à peu de distance du Légué, la pointe du Roselier offrait aux pêcheurs souvent non professionnels et dépourvus d’embarcations un site propice à la pêche à la ligne.
(Photo François Veillon)
Justice doit être rendue à la famille Régnault1de la Ville Hervy, héritière de cette pêche ancestrale très originale et à qui l’on doit la plupart de ces noms. Francis Régnault, dit la « Biche » était un grand spécialiste de cette pêche, à côté de ses frères Marius et Raymond, grands pêcheurs eux-mêmes.
Ces espaces, souvent très restreints, peu visibles, disposaient généralement d’une minuscule plateforme susceptible d’accueillir le modeste attirail du pêcheur, à savoir : une manne contenant la « bouette » 2, un petit fagot de cannes en bambous de 1 m 50 à 1 m 80, cannes artisanales munies d’un crin de nylon plombé et terminé par un hameçon. Précisons que le fil était de même longueur que la canne. Enfin, une boîte renfermant plombs et hameçons de rechange et une « poche » 3 pour glisser le poisson après sa capture.
Ces postes étaient choisis pour leur surplomb impliquant une parfaite verticalité favorisant la venue du poisson et leur rassemblement. En outre, le fond du trou devait être exempt de roches claires, tant les mulets sont méfiants et délicats à pêcher. Pour la même raison, l’accoutrement du pêcheur exigeait une tenue aux tons neutres. La « poche », destinée à enfouir les prises immédiatement après leur capture devait répondre au même critère. Ultime précision, un mulet manqué perdant quelques écailles sur la roche signifiait immanquablement la fin de la partie. De la même façon, un poste utilisé pour une marée ne pouvait pas être efficace le lendemain. Il y avait de fortes probabilités pour qu’il soit « souillé » par des écailles ou des restes de poissons éviscérés : pas de prises possibles.
Avant de se rendre sur le poste de pêche et d’accroître ses chances de prises, il fallait récupérer un peu de « pouillen » 4. Cet appât, constitué de phytoplancton et de zooplancton, formait une sorte de gelée transparente qui se pêchait à marée basse à la belle saison, autour de la pointe du Roselier ou, plus tard, dans les bouchots à moules, au moyen d’un filet à mailles très fines, anciennement en toile de lin enduite d’huile de même origine, puis en nylon, sorte de tissu synthétique imputrescible acheté à la Maison du Rideau à Saint Brieuc.
L’auteur de ces lignes en pleine action avec son haveneau à pouillen
Mêmes gestes, mêmes outils à la pointe du Roselier au début du siècle dernier.
Ce filet ressemblait, en réduction, au haveneau à crevettes, mais s’en différenciait par l’absence de planche destinée à racler le fond sableux, pour la simple et bonne raison que le « pouillen » se pêche entre deux eaux.
Cet appât, dès lors qu’il avait perdu sa fraîcheur posait problème quant à sa conservation. Les congélateurs n’étaient alors que très rares, si bien qu’au bout de quelques heures à l’air libre, son odeur devenait vite insupportable. Il fallait absolument l’éloigner des habitations et le maintenir dehors et à distance.
La pêche aux mulets, tous accessoires réunis et « pouillen » en main, pouvait commencer. Environ deux heures avant le plain 5 les pêcheurs jetaient l’appât en abondance pendant quelques minutes pour former une sorte de scie dirigée vers le large pour ameuter le poisson. Dès lors, l’on devait attendre l’apparition d’un ou deux spécimens pour diminuer la quantité de « bouette », jeter celle-ci avec parcimonie, afin de faire se rapprocher les mulets de l’espace qui leur était réservé. Parfois l’attente pouvait être longue... le plus souvent le pêcheur voyant les poissons en approche jetait de la « bouette » par pincée en les guidant vers le trou situé à la verticale de son poste. Lorsque la « broussée » 6 prenait de l’importance, de façon discrète, sans geste brusque, il eschait l’hameçon d’une petite boulette de crevette crue décortiquée, juste pour cacher l’ardillon et mettait la ligne à l’eau. La méfiance des poissons était grande. On pêchait à la touche lorsque le poisson était à moyenne profondeur et à la vue, lorsque le « pesson » « éffiotait » (venait à flot). Parfois le poisson effleurait l’esche sans mordre, découvrant l’ardillon. Dès lors, il fallait réajuster l’appât, sous peine de ne plus voir les mulets s’y intéresser. Lorsque la prise était réussie, il convenait de saisir la capture dans les bras et de l’enfouir dans la « poche », prestement.
Le mulet pêché à la pointe du Roselier par cette technique est le mulet doré, reconnaissable à sa tâche dorée sur l’opercule.
Si nous possédions du « bouquet » 7 pour escher nos lignes, les chances de capture étaient encore plus grandes. La crevette rose est plus ferme que la grise.
Pour bien marquer l’importance de l’appât, un adage circulait à Sous La Tour et Saint Laurent (Ville Hervy) :
« Un anar 8 bien betté, un pesson assuré »
Les bilans, bien qu’inégaux, étaient parfois substantiels : mulets mais aussi maquereaux, chinchards et aiguilles 9 récompensaient les pêcheurs.
Le développement des moyens de locomotion, vélomoteurs et voitures, aura pour conséquence de rendre accessibles des endroits avec de meilleurs rendements. Binic, Etables, St Quay et surtout Plouha devinrent des destinations courantes pour les pêcheurs plérinais. La Vipère, le Palus, l’Anse Cochat (plage Bonaparte), les Escaliers devinrent des sites familiers et vinrent s’ajouter aux emplacements de la Pointe du Roselier.
Quant au poisson, il était distribué aux amis ou parfois vendu à vil prix dans la campagne environnante pour la « fraque » 10.
André GUEGO
1 Surnommés les « Marius » en référence à trois prénoms de baptême que compte la famille Régnault.
2 Bouette : boëtte ou bette en gallo : esche ou appât.
3 Poche : sac de jute utilisé principalement pour les pommes de terre.
4 Pouillen : appellation du côté Goëlo, pouillot du côté Penthièvre.
5 Plain : le plus haut niveau de la marée. « aller se mettre au plain » pour un bateau, s’échouer très haut.
6 Broussée : petit banc de mulets.
7 Bouquet : crevette rose.
8 Anar : autre appellation du bouquet pour les pêcheurs gallos.
9 Orphie, « aigule » ou « aiguillette ».
10 Argent de poche.