Articles / Carbo Centre
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Un chef-mécano sur le Carbo Centre.
Le maërl est une accumulation d'algues calcaires rouges vivant librement sur les fonds meubles. Les bancs se forment par accumulation de ces algues sur une épaisseur variant de quelques centimètres à plusieurs mètres, à des profondeurs de 0 à 30 m. Il est utilisé pour la fertilisation des sols et divers usages dans l’industrie.
Le dragage et l’exploitation du maërl ont constitué une activité économique importante en Bretagne dans la 2e partie du XXe siècle. Cette activité s’est poursuivie jusqu’en 2010 en France où elle a été interdite et abandonnée en raison de la raréfaction de la ressource (interdiction en Europe en 2013). Dans les Côtes du Nord devenus ensuite les Côtes d’Armor, les ports de Tréguier, Lézardrieux, le Légué et Dahouët étaient concernés. Au Légué, l’entreprise Carbo-Centre a été particulièrement active. Elle comprenait une flotte de bateaux et une usine de traitement du maërl.
Le Carbo Centre faisant route (peinture amateur – collection G. Camard)
Le sablier Carbo Centre, construit à Gainsborough en 1941, entrant (à vide) au Légué, vers 1960-70, en évitant sur bâbord les bateaux de pêche de Cesson, dont le bateau pilote du port.
Georges CAMARD a aujourd’hui 85 ans, et il a travaillé à l’entreprise CARBO-CENTRE au Légué de1965 à 1972. Il était responsable du matériel à l’entreprise de Travaux Publics de M. Robert RICHET (par ailleurs député des Côtes du Nord de 1962 à 1967) lorsqu’il a été débauché par CARBO-CENTRE qui lui a proposé une nette augmentation de son salaire : celui-ci est passé de 100 000 F à 140 000 F par mois, plus les primes. L’entreprise RICHET ne pouvait lui offrir les mêmes perspectives de carrière.
Dans un premier temps, il s’est occupé de l’entretien des équipements de travail de l’usine ainsi que celui des bateaux. Le travail était très important et impliquait une amplitude de travail conséquente avec aussi du travail de nuit. Dans l’usine, pour tous, les conditions de travail étaient extrêmement difficiles en raison notamment des dégagements de poussières. Comme il n’avait pas toujours le temps pour assurer l’entretien des bateaux au bassin du Légué, il embarquait parfois pour terminer ses travaux et au bout d’une année environ, choisissant de devenir inscrit maritime, il a fini par embarquer plus régulièrement sur un sablier, du même nom que son entreprise, le "Carbo Centre". Les embarquements représentaient un travail moins important que celui qu’il devait mener à l’usine. Un des avantages appréciables de l’embarquement par rapport à son précédent emploi était de pouvoir bénéficier d’une paix royale, sans contrainte particulière.
Extrait de l’entretien avec Georges Camard
L’arrivée dans l’entreprise et sur le bateau Carbocentre
Dans un premier temps, il n’avait pas le diplôme de motoriste. Mais victime d’un accident du travail (voir infra) il décide de profiter de la disponibilité liée à son arrêt de travail pour préparer en candidat libre l’examen nécessaire et il obtient le 8 mai 1968 le certificat de Motoriste à la pêche. Le certificat de motoriste à la pêche permet de tenir les emplois suivants :
Chef mécanicien sur les navires de pêche de 500 KW au plus
Second mécanicien sur les navires de pêche de 1 100 KW au plus
Chef de quart sur les navires de pêche de 2.200 KW au plus.
Le bateau desservait la plupart du temps le port du Légué. Mais en cas de mortes eaux, il se rendait à Saint-Malo, et plus rarement Dahouët ou Tréguier. 200 à 250 jours de mer étaient effectués par an, selon les intempéries. L’été, le travail était plaisant, mais l’hiver, le bateau et l'équipage se prenaient parfois de sacrées branlées. À noter que la rémunération était directement fonction du nombre de journées de mer, il n’y avait pas de fixe.
Le bateau faisait 50 mètres de long pour 9 mètres de large et l’équipage était constitué de 5 personnes dans un premier temps, puis de 4 personnes à partir du changement de moteur (voir infra). De nuit, une seule personne assurait la conduite du navire, les autres étant à la bannette.
Trois bateaux étaient rattachés à l’usine du Légué : le "Carbo Centre", le "Yves Michele" et le "Cormery". Ce dernier était l’ancien "Timac" appartenant au groupe Roulier et avait pris le nom de la commune siège de l’entreprise située en Indre et Loire.
L’activité portait uniquement sur le maërl. Le bateau pouvait en charger 300 tonnes. La collecte se faisait face à Paimpol, au niveau de Bréhat.
Les bateaux de l’entreprise CARBO-CENTRE en pleine action : à gauche le "Carbo Centre" (SB 1401) et à droite le "Cormery" (SB 1382).
L’usine était située Quai Armez au Légué (côté St Brieuc), à l’emplacement d’une des piles du pont de la RN12 qui surplombe maintenant le port. Au départ de Chaffoteaux et Maury du Légué (1969), l’usine va pouvoir récupérer une partie des anciens locaux qu’occupait cette entreprise.
À l’usine, une partie du maërl était broyée, différents calibres étaient proposés à la commercialisation. À une époque, il y a même pu y être ajouté du phosphate, en provenance d’Afrique du Nord, pour la confection d’engrais. La commercialisation se faisait en direction du secteur agricole pour l’amendement des terres. Une partie pour répondre directement aux besoins locaux et des expéditions étaient faites aussi à l’exportation via des trains partant du Légué vers Brest et de là embarquement à bord de bateaux. Il y avait des clients jusqu’en Australie.
Le "Carbo Centre" avait été construit en 1941 à Gainsborough (Angleterre) et acheté en Grande Bretagne (en 1965) alors qu’il s’appelait alors le "Peter Leigh". Conduit à La Rochelle, il avait été transformé en sablier. Il était muni d’un moteur 2 temps, 7 cylindres en ligne, moteur lent, tournant à 350 tours par minute. Par la suite, le moteur a été remplacé par un Baudoin V12, plus puissant. La collecte du maërl se faisait à l’ancre, par 20 mètres de fond, à l’aide d’une benne preneuse (ou crapaud). Le bateau était bout au courant et donner un peu de barre permettait d’éviter sur l’ancre et d’agrandir la zone de dragage. 4 ou 5 heures de travail étaient nécessaires pour charger entièrement le navire.
Extrait de l’entretien avec Georges Camard.
Le dragage du sable et le voyage jusqu’au port.
La benne preneuse est mue par un treuil qui ouvre ou ferme le godet. L’extraction est faite en point fixe au mouillage.
Puis ensuite, deux heures de route permettaient de rentrer vers le Légué. La vitesse du navire était de 10 nœuds auxquels s’ajoutait la vitesse du courant. Celui-ci suivant la marée, était toujours favorable à l’aller comme au retour. En tant que de besoin, le bateau pouvait mouiller en attente du côté de Martin Plage.
Il s’agissait d’une activité importante à laquelle s’adonnaient une dizaine de bateaux. Outre ceux du Légué, les bateaux venaient de Portrieux ou de Saint-Malo (groupe Roulier).
Georges a été victime d’un accident du travail à bord en 1968. Lors d’une manœuvre de port et alors qu’il se trouvait à l’avant du bateau, l’aussière s’est trouvée trop courte et il a fallu la choquer. Mais en la libérant alors qu’elle était sous tension, elle a cinglé et lui a brisé tibia et péroné (6 mois d’arrêt de travail). La vie à bord était tout à fait convenable. Comme le commandant, tous les membres de l’équipage disposaient de leur propre cabine. Par contre, le bruit (moteur, groupe électrogène, pompes) était omniprésent.
Outre le suivi de la motorisation et de tout ce qui était mécanique, Georges Camard pouvait s’occuper du treuil qui était équipé d’une benne preneuse, et assurait aussi parfois la cuisine.
L’entreprise était une bonne boutique qui rémunérait bien ses salariés. Les salaires étaient bien supérieurs à ceux des emplois à terre. Mais c’est vrai qu’il y avait des heures de travail importantes. Sur ce point, les équipages Carbo Centre bénéficiaient par ricochet de la politique salariale du Groupe Roulier, leader de l’activité, qui était intéressante et sur laquelle l’entreprise Carbo-Centre s’alignait pour répondre aux demandes de ses salariés.
La rémunération était fixée en fonction du nombre de battelées effectuées avec un tarif pour les 10 premières battelées dans le mois, puis les 10 suivantes et un autre enfin pour celles au-delà de 20 (il pouvait y avoir de 22 à 24 battelées par mois). Parfois, lorsque le bateau déchargeait à Saint Malo, que les opérations s’effectuaient rapidement et que l’on pouvait quitter le port avant que la marée n’ait trop baissée, il pouvait y avoir deux battelées consécutives.
La battelée comprend le déplacement vers le gisement, l’extraction, la route de retour et le déchargement.
L’usine du Légué occupait de l’ordre de 30 personnes, y compris les commerciaux. Elle travaillait 24 heures sur 24. Elle a fermé ses activités en 1980 avec l’arrivée du pont de la RN12, un de ses piliers étant édifié à l’emplacement de l’usine.
Georges a quitté l’entreprise CARBO-CENTRE en 1972, car il avait le projet de s’installer à son compte. Ne pouvant préparer son installation tout en poursuivant ses embarquements, il a d’abord pris un emploi chez BERLIET puis a acheté un terrain en Z.I. à PORDIC et y a fait construire un garage automobile. Il occupait deux salariés et est devenu agent RENAULT.
En 1983, il a souhaité se réorienter, s’est séparé de son affaire, et a occupé un poste de responsable de parc de véhicules (50 salariés) en Arabie Saoudite pour le compte d’une entreprise d’armement française. Il est resté salarié de cette entreprise jusqu’au moment de sa retraite.
1969 - Le "Carbo Centre" rentre au Légué , en pleine charge. Le mât de charge est resté en position de travail et le crapaud repose sur le chargement de maërl. (Collection H.Kérisit)
La SA CARBO-CENTRE a été en activité pendant 40 ans. Domiciliée à CORMERY (37320), elle était spécialisée dans le secteur d’activité de la fabrication de produits azotés et d’engrais. La Société a été fermée le 20 mai 1996 (source : SOCIETE.com). En ce qui concerne le bateau "Carbo Centre", le site https://www.marine-marchande.net/ retrace rapidement l’historique du bateau et rappelle ses principales caractéristiques :
Le dragage et le traitement du maërl ont aussi été assurés par la S.B.C.M. au Légué, Société de broyage de calcaires marins, également installée quai Armez au Légué et exploitant le bateau le Ferlas. La S.B.C.M. a été crée en 1982 et le sablier Le Ferlas a quitté le Légué en 1994.
Le Légué continue à accueillir un navire sablier. Il s’agit du "Côtes de Bretagne", un bateau de la Compagnie armoricaine de Navigation (C.A.N.) du groupe Roullier qui vient décharger du sable coquillier prélevé sur le banc de la Horaine situé à l’Est de Bréhat. Les débarquements ont lieu environ une fois tous les 15 jours et se déroulent à la Ville Gillette (Sous-La-Tour, Plérin). Mais plus question de déchargement à la benne preneuse, celui-ci se fait rapidement grâce à une pompe avec adduction d’eau de mer.
L’intégralité de l’entretien avec Georges Camard
Pour aller plus loin :
Dans un reportage « Pêcheurs de sables » de l’émission Littoral diffusé en 1997 par France 3 Ouest, nous retrouvons la description de l’ activité de dragage du maërl sur 3 navires : à Quimper (dragage du sable à l’embouchure de la Loire sur le Penfret), à Landeda (à 16mn40 - dragage du sable sur le "Banco" avec une benne preneuse comme sur le "Carbo-Centre", mais ici à partir d’une grue et non pas avec treuil et mât de charge) et à Pontrieux (à 19mn25-à bord du Côtes d’Armor de la SECMA, sur les lieux d’activité du "Carbo-Centre" du côté du phare de l’Ost-Pic et dans des conditions de mer relevant des « sacrées branlées » évoquées par Georges CAMARD).
Bernard GUÉGUEN et Jean-Yves PANNETIER
Mai 2022
- Entretiens avec Georges CAMARD à son domicile à PORDIC, les 10 janvier et 8 février 2022.
Sources annexes :
- https://www.oceanopolis.com/maerl
- Carte postale : collection « Si Plérin vous était conté », http://www.patrimoine.bzh/ et collection Henry Kérisit.
- L'exploitation des amendements marins dans le golfe normand-breton
Cécile Férec, Thierry Chauvin
Disponible sur https://www.persee.fr/doc/noroi_0029-182x_1987_num_133_1_7420 (consulté le 29/04/2022)