HISTOIRE DES GRADES

L’ECHELLE INTERIEURE

LE GRADE DES BUDO N'EST PAS SEULEMENT LA MARQUE D'UNE COMPÉTENCE: IL SYMBOLISE LA PROGRESSION PHYSIQUE ET TECHNIQUE, MAIS AUSSI L'APPROFONDISSEMENT INTÉRIEUR...

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le système des grades qui semble à beaucoup l'héritage glorieux (ou archaïque) d'un passé fort lointain est en fait la réussite audacieuse d'un homme très moderne, Jigoro Kano. En effet, jusqu'à la grande révolution qu'a initié au début de ce siècle le créateur du judo et du concept même du do, les grades n'existaient pas, ou du moins sous une forme très différente.

À la fin du XIXe siècle en effet les écoles de « jutsu » ne marquaient guère la différence de niveau entre leurs différents membres, si ce n'est, pour la plupart d'entre elles, par le don traditionnel aux meilleurs, après une infinie patience de leur part, de rouleaux honorifiques qu'on appelait Mokuroku, Menkyo et Kaiden (lequel correspond au 10e dan actuel !) et qui désignaient leur accession à un haut niveau de maîtrise.

Dès la création de son Kodokan, Kano décida d'instaurer un système nouveau, avec tout d'abord trois niveaux « Mudan-sha » (personnes sans dan), précédant une progression du premier au dixième dan. Ensuite, pour renforcer encore la dynamique de la motivation qui était la raison avouée de cette innovation, il réforma encore le niveau Mudansha en le divisant en cinq kyu au-delà de la ceinture blanche.

D'érudit à érudit, Gichin Funakoshi fut sensible au charisme du brillant Kano et adopta rapidement lui aussi le concept du do et ce nouveau système de grade qui allait conquérir le monde. Venu à Tokyo en émissaire de « l'Okinawa-te » faire devant Jigoro Kano la démonstration de son art, l'histoire raconte qu'il porta pour la première fois un kimono blanc cousu dans la nuit, et qu'il avait ceint pour la circonstance, à son grand embarras, une ceinture noire prêtée par un judoka…….


Éduquer l'homme

Assurément, cette nouvelle échelle de progression, au-delà de sa raison d'être avérée encourager les combattants dans leur pratique en leur fournissant des repères plus fréquents était subtilement empreinte d'une symbolique à la fois traditionnelle et nouvelle qui était la marque de l'esprit de Kano.

Ce système neuf devait soutenir une idée neuve: les arts martiaux permettent d'éduquer l'homme. L’idéogramme KYU, choisit finalement pour désigner les premiers niveaux de pratique, symbolise à la fois le fait de poursuivre pas à pas un homme qui marche devant soi et le fil qui, sur le métier à tisser, finit par faire une étoffe.

Dans une première étape de formation, il s'agit donc de faire, à la suite des plus anciens, un travail méthodique, sans brûler les étapes jusqu'à la réussite d'un ensemble cohérent. La symbolique de l'idéogramme DAN exprime presque le cheminement inverse. Le mot « dan » désigne en effet les fragments d'un tout divisé et aussi un mouvement du haut vers le bas qui se déroule par étapes sonores. En suivant la progression des dan, on explore une totalité, étape par étape, en s'enfonçant chaque fois plus profondément. Et chaque étape doit raisonner comme une note parfaitement juste avant d'être franchie...

Le sens

Il s'agissait d'offrir aux pratiquants non seulement un véritable encouragement, mais aussi quelques indices sur le sens de leur pratique: Acquérir d'abord les éléments d'une première compétence, en suivant l'enseignement du professeur et des élèves les plus expérimentés pour construire « l'étoffe» d'une véritable ceinture noire, s'engager ensuite dans un processus de travail et de recherche pouvant conduire à un véritable accomplissement humain.

Aujourd'hui encore, on ne peut qu'être frappé par la puissance universelle de cette symbolique. Dans une société comme la nôtre où les diplômes qu'on décerne sanctionnent uniquement une accumulation de compétences et de savoir-faire (ce qui est déjà beaucoup), le grade exprime une ambition nettement supérieure: Jigoro Kano (encore lui) expliquait qu'il devait s'étendre à trois grands domaines de maturation: les lois de l'attaque et de la défense, l'éducation physique, l'éducation spirituelle..….

A l'échelle graduée de la compétence technique, à celle conjointe de la maîtrise physique, est constamment juxtaposée, mais en miroir,

l'échelle intérieure de l'approfondissement de soi, qui s'enfonce toujours plus profond quand les autres ne cessent de monter.

Au coeur de la symbolique des dan est inscrit le vieux secret de la transformation humaine par une pratique soutenue et sincère, le formidable espoir de pouvoir progresser sur soi-même, atteindre à une compréhension plus large, moins parcellaire de l'ensemble des phénomènes.

Cet espoir, ce secret manquent singulièrement à notre époque et à nos contrées occidentales qui méconnaissent autant l'un que l'autre. Sauf à travers le budo. La ceinture noire n'est pas seulement ce karatéka qui a satisfait à l'examen, il est celui qui porte la marque symbolique d'un certain idéal d'accomplissement. Archaïsme ? Sans doute, mais dont on peut être fier.

Le grade ne fait cependant que passer un message diffus, discret sur ce qu'il représente. Avec son langage simple fait de couleur d'étoffe, d'épreuves rituelles, de hiérarchie traditionnelle, il encourage, incite, mais ne fait rien à notre place. À charge pour chacun de le prendre pour ce qu'il est: à la fois le symbole de ce qu'il est possible d'atteindre par les arts martiaux, mais aussi une véritable responsabilité.

Texte : Emmanuel CHARLOT (Karaté magazine Octobre 2003)