DES DIMANCHES

Texte dedié aux "Puces de Tournus", tous les premiers dimanches du mois, sur les quais de Saône ..

La conquête de Ginette ne lui avait pas donné beaucoup de peine. En le voyant venir vers elle, ce matin tôt aux puces des bords de Saône, elle s’était bien doutée de ce qui l’amenait. Il s’y était pris adroitement. Il lui avait proposé gentiment de l’aider à déballer et elle l’avait remercié de cette attention. Tout en portant broles et vêtements jusqu’à l’étal sommaire qu’elle avait monté, il lui avait demandé tout à coup, comme si la chose le préoccupait :

- Dis, Ginette, c’est ton bon-ami, Gaston ?

Elle s’était récriée :

- Ah ! Dame non ..

Et d’abord, elle n’en avait pas de bon-ami, bien sûr. Là-dessus, il l’en félicita :

- Allons, tant mieux. J’t’aurais pas fait d’compliments tu sais, parce que tu sais, il est pas top avec sa gueule de poisson-chat Gaston.

Elle avait ri. Elle devinait bien où il voulait en venir et cela ne lui déplaisait pas. Elle ne le trouvait pas mal du tout. Il n’avait pas l’allure ni le genre des gars du coin. Il lui paraissait beaucoup plus distingué. On voyait bien que c’était un garçon qui avait voyagé se disait-elle en rangeant.

Courbée pour ramasser un objet, les boucles mal faites de sa permanente au rabais dissimulaient le coup d’œil qu’elle lui coulait de biais par en dessous.

Lui, évaluait à vue d’œil la fermeté de la croupe solide qu’elle lui présentait de trois-quarts et se disait qu’après tout sa copine Babeth pouvait bien avoir raison. Et puis, il n’avait plus le choix. Juste comme elle se relevait, il la saisit par la taille pour l’embrasser.

Elle se laissa faire le temps d’une seconde, en tournant un peu la tête – on ne donne pas sa bouche du premier coup – et en protestant pour la forme, à cause de Babeth qui les observait par dessus son tas de vêtements et ses nécessaires à couture, de l’autre côté de l’allée.

- Eh ! ben ….voyons !

Au fond, elle était satisfaite. Elle avait craint un geste plus précis, plus brutal, pendant qu’elle était baissée. S’il l’eût fait, elle aurait été bien embarassée. Babeth .. les premiers chineurs .. Quel parti prendre ? Rire ou se fâcher ?

Il y a des gars qu’une pudeur exagérée rebute et d’autres qui méprisent une trop grande facilité. Elle avait une longue expérience.

Ainsi, la question ne se posait pas et ils causèrent en bon accord et toute amitié, tout en terminant le déballage. En se séparant, elle lui tendit franchement ses lèvres. Il dut les trouver fraîches, pas désagréables du tout, vu qu’il s’y attarda quelque peu.

Passé en face, au stand de Babeth, il dut répondre à quelques questions :

- Et ben mon colon, j’tai bien vu moi, tu l’a bien embrassée hein ? Je le savais ..

- Oui…. Oui…. Elle vaut l’coup quand quand même, quoi.

- Elle vaut ?... Hein ? Ben mon colon, je veux…. T’en a jamais monté une comme ça …. T’aurais pas pu l’emmener dans la ruelle diab ! A ta place moi ! ..

Un peu plus tard, au milieu de la foule des grands jours, il s’arrangea pour revenir en flânant devant le stand de Ginette, puis , au troisième passage, il la persuada qu’elle devait le recevoir, la nuit, dans sa campagne. A l’heure des puces, il était bien difficile de se parler, les chineurs vous prenaient tout votre temps, et se permettre plus qu’un furtif baiser, parmi tous ces gens, ne pouvait se concevoir.

La ruelle elle-même n’offrait rien de satisfaisant, ni les bords de la rivière en contrebas.

Il lui exposa un plan qu’il avait conçu et dont la rouerie acheva de la séduire.

-J’fous l’camp après l’dîner comme si j’allais au bistrot, à la Marine. Tout l’monde m’entend mettre les bouts. Au besoin j’laisserai croire que j’ai un copain à voir à c’t’heure là. Puis, je laisse ma moto à quatre ou cinq centd mètres et je reviens à pied. Personne peut s’en douter.

Ce Bruno quand même. Etait-il assez malin. On voyait bien qu’il en avait vu, qu’il savait y faire. Elle ne dit ni oui ni non. Elle protesta assez mollement pour lui faire comprendre qu’elle était consentante :

- Tu voudrais pas quand même … la nuit, comme ça, on penserait quoi ?... Ah ! Ben, j’veux pas déjà, j’aurai du travail, trop de travail, à vider ma remorque et ma voiture…

Elle repris sa conversation avec une peronne qui lui demandait le prix d’une porcelaine. Il n’insista pas, mais, le soir même il vint et elle l’attendait derriere son volet entr’ouvert. Sans façon il avait escaladé la fenêtre, malgré la défense qui lui en était faite à voix basse :

- Rentre pas .. rentre pas.

Elle ne fit d’ailleurs aucun geste pour l’arrêter. D’avance elle savait comment les choses se passeraient. Tous les gars sur ce chapitre se ressemblent. Elle en avait connu même qui n’y mettait pas tant de formes que celui-là. Depuis sa sortie de l’école, elle avait été placée de-ci-de-là et jamais personne ne s’était fait le protecteur de sa vertu, bien au contraire. Seulement, il est tout de même des paroles qu’on se doit de prononcer. C’est pourquoi elle lui opposa encore une faible une faible défense en paroles :

- Non Bruno, j’veux pas !

Juste assez pour ne paraître ni trop ridiculement pudique, ni trop facilement vaincue.

Puis, quand il fut dans son lit, elle se donna sans restriction et il fut agréablement surpris de la trouver si ardente au plaisir. Etonné devant la beauté d’une nudité que les lourds vêtements du matin dissimulaient si bien.

- Elle avait pas tort c’te vieille garce , se dit-il en pensant à Babeth.

Il le lui confia le lendemain matin, en démontant un meuble à côté d’elle.

- J’commençais à m’douter qu’elle était bonne, mais pas comme ça ..

Il donna quelques détails et il ne remarqua pas que Babeth, les deux genoux posés sur un rouleau de tapis, avait le regard chaviré cependant qu’un voile de rougeur glissait lentement sur son visage.