Correspondance de madame de Graffigny (Tome IV)
Graffigny, Françoise de 1743
Graffigny, Françoise de 1743
(Lettre 520) à Devaux
Mercredi matin [6 février 1743]
Vois comme je t’en donne du soir et du matin, mon ami. C’est que Ragonde vient a la comedie avec nous, et que je ne pour[rai] trouver ce soir un moment a t’ecrire qu’au depend de mon someil et de ma fatigue. On vient de m’apporter ta lettre. je ne l’eus pas hier parce que le facteur est malade ; cela m’avoit un peu fachée, mais la voila. Je fais une croix sur la cheminée : comment, tu me dis une nouvelle ? cela est admirable. Je suis enchantée de l’aventure de Vulmont, tant pour lui que pour l’honneur de ceux qui l’ont placé là ; c’est en vérité le seul homme sensé de cette trempe. Je vais lui écrire.
Tu as beau dire à l’Abbé ce que le duc de Savoye disoit a je ne sais qui : le mot est effassé par le cachet, et quand il ne le seroit pas, je n’entendrois pas mieux cette savante citation. Oh, la belle chose que de lire l’Histoire Romaine ! Enfin donc, tu as beau dire et citer, nous ne t’envoyerons point de chanson. Outre que tu n’en fais point de cas, en quoi tu n’as pas tant de tort, c’est que tu les as avant nous. Tiens, en voila plein mon écritoire ! tu n’en auras pas la queu d’une.
Les etoffes que tu m’envoye sont a tout prix, depuis cinquante sols jusqu'a sept livres ; c’est qu’il y en a de coton et soye, de fleuret et soye, et de tout soye. « Devine si tu peux, et choisi si tu l’ose ». je crois que celle que tu m’envoye est de trois livres. En veux-tu ? si c’est pour toi, cela ne vaut rien en habit d’homme : le point echape. Il les faut tout de soye. Pour femme, cela dure assés.
Bonjour, je me porte assés bien ce matin. Je t’embrasse de tout mon cœur.
Je vais mett[r]e la belle robe blanche pour la première fois. Je crois que c’est cela qui m’enpeche d’etre malade : nous sommes toujours enfant. Au vray cela me rejouit. Quelle pitié ! je te les dis, toutes mes pitiés.
Non, indigne deserteur du plus beau jeu du monde, je ne sais ny ne veux savoir le toute-table20. Il ne tiendroit qu’a moi, car mes vielles le jouent tous les jours. Mais je suis fidelle a mes enciens amis, et a cause de cela j’embrasse bien for le Grand Frere et le Trompette.
Wednesday morning [6 February 1743]
See how I write to you in the evening and the morning, my friend. It’s because Ragonde is coming to the theater with us, and I won’t be able to find a moment to write to you tonight except at the expense of my sleep and my fatigue. I have just received your letter. I didn’t get it yesterday because the mailman is ill; that had rather annoyed me, but here it is. I make a cross on the mantelpiece: what, you tell me news? That’s wonderful. I am delighted by Vulmont’s adventure, as much for him as for the honor of those who placed him there; he really is the only sensible man of this sort. I’m going to write to him.
You may tell the Abbé what the Duke of Savoy said to someone—I don’t know whom: the word is erased by the seal, and even if it weren’t, I still wouldn’t understand this scholarly quotation. Oh, how wonderful it is to read Roman History! So, for all your saying and quoting, we won’t send you any songs. Besides the fact that you care nothing for them, in which you’re not so wrong, it’s that you have them before us. See, my writing case is full of them! You shan’t have a single one.
The fabrics you sent me range in price from fifty sols to seven livres; that’s because there are some of cotton and silk, some of fleuret and silk, and some all silk. "Guess if you can, and choose if you dare." I think the one you sent is three livres. Do you want any? If it’s for yourself, it’s no good for a man’s suit—the mesh escapes. They must be all silk. For women, it lasts well enough.
Good morning, I am quite well this morning. I embrace you with all my heart.
I am going to put on the beautiful white dress for the first time. I think that’s what keeps me from being ill: we are always children. Truly, it delights me. What a pity! I tell you, all my little pities.
No, unworthy deserter of the greatest game in the world, I neither know nor wish to know toute-table. I could, for my old ladies play it every day. But I am faithful to my old friends, and because of that I send a strong embrace to the Grand Frere and the Trompette.]
20 Devaux ; « Voila le Grand Frere avec qui je vais jouër au toute-table. Mais dites-moy donc si vous le scavez, ce jeu-là. Je vous assure qu’il vous amuseroit beaucoup plus que votre vieux et froid trictrac qui traine les ruës.» (XXII, 69.) Toute-table, s.m. : ce jeu est moins embarrassant que celui du trictrac, puisqu’on n’a pas toujours l’esprit appliqué à marquer des points ou des trous ; on le nomme le jeu de toute-table parce que pour le jouer chacun dispose ses dames en quatre parties ou quatre tas qu’il place différemment dans les quatre tables du trictrac ; on ne joue que deux à ce jeu ainsi qu’au trictrac et au reversis, et l’on peut prendre un conseil. (Encyclopédie.) Ce préambule est suivi d’une description détaillée des règles du jeu. Pour Me de Graffigny le « plus beau jeu du monde » est le trictrac.
20 Devaux: “Here is the Grand Frère with whom I am going to play toute-table. But tell me, do you know this game? I assure you it would amuse you much more than your old and cold trictrac that drags along the streets.” (XXII, 69.) Toute-table (masculine noun): this game is less complicated than trictrac, since one doesn't always have the mind applied to marking points or holes; it is called toute-table because, to play it, each player arranges their men in four groups or four piles, which they place differently in the four boards of the trictrac; only two can play, as in trictrac and reversis, and you may take advice. (Encyclopaedia.) This introduction is followed by a detailed description of the game’s rules. For Madame de Graffigny, the “greatest game in the world” is trictrac.