Ode au Woshuo 握槊賦
Xing Yu 邢宇 750
Xing Yu 邢宇 750
握槊今人謂之長行,斯博奕之徒與。觀其進退遲速,雖存於大體;因時適變,必務於權輿。施之於人,可以義存。賦曰:
Le Woshuo est ce que les gens d’aujourd’hui appellent le Changxing ; il appartient à la catégorie des jeux de table et de stratégie.
En observant la marche de ses pions – qu’ils avancent, reculent, ralentissent ou accélèrent –, on s'aperçoit que les grands principes [de la vie et de la guerre] y sont contenus. Pour s'adapter aux changements selon le moment opportun, il faut impérativement s'attacher à peser le pour et le contre dès le commencement.
Si l'on applique ces principes aux relations humaines, on peut y faire régner la justice et la droiture.
L’Ode dit :
夫何一枰之內兮,而取之多端。六藝之外兮,其為功平實難。張四維則地理攸載,背兩目則天文可觀。不可飾於丹漆,寧假貴於琅玕。物以群分,故元黃而不雜;鬥必遇敵,惟蚌鷸其何歡?彼千變之奚準?任雙頭之所安。
Comment se fait-il que dans l’espace d’un seul tablier de jeu, les manières de s'emparer de la victoire soient si diverses ? En dehors des Six Arts traditionnels, mener cette tâche à bien s'avère en vérité bien difficile.
Déployer les quatre coins du plateau, c'est y voir gravée la géographie de la Terre ; faire face aux deux dés, c'est observer le mouvement des astres dans le Ciel. Nul besoin de parer le jeu de laque rouge, et qu'importe s'il n'est pas fait de précieux jade Langgan. Les pièces se séparent par groupes, de sorte que le sombre et le jaune (les noirs et les blancs) ne se mélangent jamais. Dans ce combat, on rencontre nécessairement un ennemi : mais si l'on s'affronte comme la moule et le bécassau, quelle joie peut-on bien y trouver ? Comment anticiper les milliers de changements à venir ? On s'en remet simplement à ce que décident les dés à deux têtes.
遂使象牙在手,駿骨登盤,為無竅之須鑿,故非黽而見鑽。且其廣凡幾分,數不過六;參差宛軒,循環反覆。不能者敗而成患,故能者養之取福。則犄角相持,首尾俱蹙;形同楚漢,氣陵賁育。收七縱之奇功,在一擲於餘掬。或撫坒而驚盼,或聳身而助速。似臨敵之旗鼓,同在師之耳目;率成是而敗非,類吉凶之倚伏。多回君子之慮,以實小人之腹。
C'est ainsi que l'ivoire est en main et que les pions, sculptés comme des os de coursiers, montent sur le plateau. Ils sont comme ces blocs sans orifices qu'il faut creuser, ou comme la carapace d'une tortue que l'on fore sans qu'elle soit un simple crapaud. En tout, sa largeur ne fait que quelques pouces, et le nombre des points ne dépasse pas six. Les pièces montent et descendent, se croisent en des mouvements onduleux, tournant en boucle et se répétant sans cesse. L’incompétent échoue et s'attire des ennuis, tandis que l’habile cultive son jeu et en retire le succès.
Alors, les forces se tiennent mutuellement par les flancs (en tenaille), et la tête comme la queue se retrouvent pressées. La situation ressemble à l’affrontement entre les royaumes de Chu et de Han ; l'énergie qui s'en dégage surpasse la force des grands guerriers Meng Ben et Xia Yu. Réussir l’exploit de capturer sept fois l'ennemi (comme Zhuge Liang) dépend entièrement d'un seul lancer de dés, au creux de la main. Tantôt, le joueur se frappe la cuisse, le regard surpris et anxieux ; tantôt, il dresse le corps pour pousser la vitesse du destin. Le jeu est semblable aux bannières et aux tambours face à l'ennemi, il est comme les yeux et les oreilles d'une armée en marche. Le gain valide ce qui est juste et la perte condamne l'erreur, illustrant la manière dont la bonne et la mauvaise fortune se cachent l’une derrière l'autre. Le jeu fait souvent tourner l'esprit du noble (qui calcule), tout en remplissant l'estomac de l'homme de peu (qui jubile).
爾乃啟行前指,要然自能,經彼策之無算,謂我謀之足徵。豈知夫否終則傾,道非假易。持不競之微力,乘驟勝之遺累。閉六關而不通,因一子而為質。乃欲速而賈害,翻後時而獲利。無以憑陵而憔悴,無以往蹇而自棄,實反掌而變生,亦隨手而時異。至若幽人慾寡,智士謀深,不蕩其誌,以平其心。非獨巧於往,遂移情於今,是知行必有恆,事思不久。亹經略,循循善誘。或欲退而徑前,或謀疾而居後。雖有敵而必應,固無險而不走。或用壯而可攻,或示羸而難扣。不幸災以矜伐,每終吉而何咎?雖小道而可觀,彼多詐而焉有?
Te voilà donc lançant l'offensive, pointant vers l'avant, persuadé de ton propre talent. Ayant traversé les calculs de l'adversaire sans encombre, tu te dis que ta stratégie a fait ses preuves. Mais comment savoir que lorsque l'impasse arrive à son terme, tout s'effondre, et que la Voie n'obéit pas à des facilités empruntées ? En ne maintenant qu'une faible force qui ne rivalise plus, on subit le poids accumulé d’une victoire trop soudaine. Les six portes se ferment et plus rien ne passe : à cause d'un seul pion, on se retrouve pris en otage. On a voulu aller trop vite et on s'est causé du tort ; à l'inverse, celui qui a pris son temps finit par en tirer profit. Nul besoin de se morfondre parce qu'on manque d'appuis, ni de s'abandonner au désespoir parce que le chemin est difficile : en un clin d'œil (un revers de main), la situation se retourne, et selon le geste, le moment opportun change du tout au tout.
Quant à l'ermite aux désirs modérés ou au sage aux desseins profonds, ils ne laissent pas leurs aspirations s’égarer et maintiennent leur esprit en paix. Ils ne déploient pas seulement leur habileté dans le passé, ils y transfèrent leurs sentiments au présent. On comprend alors que l'action requiert de la constance, et que les affaires demandent du temps. On planifie avec diligence, en guidant les pions avec méthode (selon l'expression Xunxun Shanyou). Parfois, voulant battre en retraite, on avance d'un coup sec ; parfois, projetant d'aller vite, on choisit de rester en arrière. Bien qu'il y ait un ennemi, on répond à chaque coup ; il n'est aucun terrain dangereux où l'on ne s'aventure. Parfois, en utilisant la force, on peut attaquer ; parfois, en feignant la faiblesse, on devient insaisissable. On ne se réjouit pas du malheur d'autrui pour s'en glorifier : si l'issue finale est heureuse, quel reproche pourrait-on faire ? Bien qu'il s'agisse d'une "petite voie", elle est digne d'observation ; mais si l'on n'y met que de la tromperie, qu'y a-t-il à en retirer ?
其故柔非及懦,勇必兼斷,聚或一旅,分為數段。始霧委而雲集,忽風解以冰泮,皆應物以卷舒,亦從宜而合散。雖觸類而則長,維吾道之攸貫。足明夫正而不譎,取又非貪。全同坐隱,斯為手談。必由理勝,豈非言甘?雖小失其奚爽,亦大來而莫慚。然則終多喪誌,籲嗟士兮不耽。
C'est l'explication du fait que la souplesse n'est pas ici de la lâcheté, et que le courage implique nécessairement de la décision. Les pions se rassemblent parfois comme une armée, pour ensuite se diviser en plusieurs sections. Au début, ils s'accumulent comme la brume et se rassemblent comme les nuages ; soudain, ils se dissipent comme le vent et fondent comme la glace. Tout se déploie ou se rétracte selon la nature des choses, s'assemblant ou se séparant selon ce qui convient. Bien qu'en touchant à diverses catégories le jeu s'étende, c'est notre Voie (le Dao) qui le traverse de part en part.
Cela suffit à démontrer que le jeu doit être droit et non perfide, et que s'emparer des pions ne doit pas être guidé par l'avidité. En cela, il est entièrement identique au Zuoyin (l'assise cachée du Go), et mérite le nom de Shoutan (la conversation des mains). Tout doit être dicté par la victoire de la raison : n'est-ce pas là un langage des plus doux ? Bien qu'une petite perte puisse troubler un instant, un grand retournement dissipe toute honte.
Néanmoins, passer sa vie sur ce jeu finit souvent par consumer l'ambition. Hélas ! Que les lettrés ne s'y abandonnent point !