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Ni l’un, ni l’autre. Ou les deux. Chronique d’une vie intersexuée.
Porté par une voix. Anonyme, ou pas.
Moi, c'est... Elle ou il.
Je suis né intersexe.
— Ah bon ?
Oui. Pas entre deux genres. Pas en attente d’un choix.
Je suis né complet. Différent, peut-être… mais entier.
— Entier, ça veut dire quoi ?
Un corps qui, à lui seul, disait déjà tout :
un peu d’elle, un peu de lui,
et toute cette vérité qui dérange dans un monde obsédé par les cases bien rangées.
Mais presque aussitôt, sans que personne – ou presque – ne le sache, une décision a été prise.
Les médecins normalisateurs ont ordonné une intervention.
Un effacement.
Un choix m’a été imposé.
On a sculpté mon corps pour qu’il entre dans la norme.
Pour le faire correspondre à une vision binaire du monde.
On ne m’a rien "retiré", non.
On a camouflé. Modelé.
On a fait descendre des testicules, modifié un organe jugé non prédominant,
recousu…
et laissé ce qui avait été considéré comme suffisamment prédominant : un micro-pénis.
Ce qu’on m’a pris, ce n’était pas seulement un organe.
C’était une part de moi.
Une vérité. Une liberté.
En grandissant, quelque chose sonnait faux.
Je la sentais, elle.
Elle était encore là, quelque part.
Et cette protubérance minuscule ne m’inquiétait pas plus que ça.
D’ailleurs, c’était souvent incomplet : mes poches étaient vides, et mes oignons dans le bidon.
En gros, elles n’avaient jamais vraiment « descendu ».
Raté.
Mais ce décalage…
Cette tristesse sourde,
me rongeait.
Puis est venu l’oubli.
Cette sensation étrange, à la préadolescence.
Je cherche, je regarde, je plie ce robinet coincé entre mes jambes.
Ce que je vois me correspond… mais je ne ressens plus cette différence en moi.
Mon corps oublie.
Mais mon cerveau, lui, voudrait la voir, la sentir — à l’extérieur comme à l’intérieur.
Elle résonne…
comme un écho qui perd peu à peu sa voix.
À l’adolescence, les dés étaient jetés.
J’étais différent. Pas comme la « normalité ».
Mes désirs dissonaient. Mon sexe.
Plus rien n’allait.
Ça.
Plus bien d’autres choses.
Mais ça… c’était quoi, ça ?
Un mot est venu : dysphorie.
Mais j’étais déjà un jeune adulte.
Ce malaise profond, enraciné dans le corps, au cœur de l’identité,
continuait de me hanter.
Alors, je me suis renseigné.
Moi, je ne voulais pas « changer de sexe ».
Je voulais retrouver ce que j’étais.
Pas devenir autre.
Redevenir tout.
Mes amours, mes sentiments, oscillent entre ceux qui me désirent tel que je suis…
et ce que moi, je désire.
Mon ressenti.
Ce besoin d’être une fille.
Je suis un garçon, oui.
Mais je suis aussi cette fille.
Et cette partie… on me l’a volée.
Mais que fait-on,
quand on a été amputé d’une partie invisible aux yeux du monde,
mais essentielle à son propre regard ?
On cherche.
On fouille dans les archives, dans les souvenirs flous, dans les silences des adultes.
On interroge le corps.
La médecine.
L’administration.
On se heurte à l’incompréhension.
À la gêne.
Au rejet, parfois.
À des dénis.
« Mais enfin, Géremy, tu es un garçon, tu l’as toujours été. »
« Tu n’es pas gay ? »
« Que dire ? Que faire ? Pourquoi revenir en arrière ? »
Parce que je ne veux plus qu’on m’arrache des morceaux pour me faire rentrer dans leurs moules.
Parce que je suis intersexe.
Pas un projet inachevé.
Parce que le problème ne vient pas de mon corps,
mais de ceux qui l’ont jugé inapproprié.
Aujourd’hui, on parle de transition, de construction, de déconstruction.
Mais quand il s’agit de remettre en place ce qui a été volé…
là, c’est une autre paire de manches.
On me dit :
« On ne peut que retirer, pas ajouter au sexe initial. C’est soit l’un, soit l’autre. »
Oui…
Mais moi, je suis l’un ET l’autre.
Et parfois,
ni l’un ni l’autre.
Alors, pour moi, retrouver cette partie,
me remettre en phase avec mon corps,
c’est compléter mon esprit
de cette petite chose en plus :
un cerveau féminin dans un corps masculin,
qui portait, à l’origine, les traces du féminin.
Combien d’années encore ?
Aujourd’hui, je me bats.
Pour moi.
Pour les autres.
Pour que les enfants intersexes aient le droit de grandir intacts.
Pour que la société apprenne à voir la beauté dans la complexité.
Pour qu’on cesse de réparer ce qui n’est pas cassé.
Je suis Géremy.
Autant de dysphorie que de lucidité.
Je suis intersexe.
Et je n’ai plus honte de ce que je suis.
Pour que chacun ait un choix !
Garder tout, l’un ou l’autre, selon ce qui nous, correspond.
© Diabolo Édition Jeunesse
Je souris, parce que ma mère me dit que je suis beau avec ce nouveau sweat. Elle insiste, ajuste la capuche, lisse le tissu d’un geste tendre. Puis elle attrape l’appareil photo.
La photo est belle. Elle marquera un souvenir indélébile.
Non. Ce n’est pas ce qu’a dit ma mère. Ni même la joie de porter ce nouveau sweat. Certainement pas.
Mon sweat préféré, c'était un Chevignon. Je l’adorais. Il avait une histoire. Il me faisait me sentir bien. Il était là, dans les moments difficiles, comme une armure, une bulle protectrice. Mais il y a quelques jours, à l'école, j’ai été victime d’une agression. Pas la première, mais la seule qui a été vue par un surveillant.
Toc. Toc. Toc.
Tout le monde se lève.
C’est le proviseur.
— Bonjour, monsieur le directeur, dit-on presque à l’unisson.
— Bonjour et merci, répond-il.
Mon professeur semble étonné. Pourtant, il sait.
— Monsieur Géremy, vous pouvez venir, s’il vous plaît ?
Je me lève et le suis.
Arrivé à son bureau, je suis terrifié.
Il est là. Mon agresseur. Celui qui me bouscule, me frappe, me fait vivre l’enfer depuis l’année dernière. Je tremble. Ma gorge se serre. Impossible de parler.
— Monsieur, pouvez-vous expliquer votre altercation ? Vous avez été pris la main dans le sac en train de tirailler Géremy, dit le directeur, M. Martin.
Mon agresseur a un discours bien rodé. Une assurance implacable. Comment avoir raison face à ça ?
— Vous avez été pris en flagrant délit ! Géremy ne demandait rien, rien ne justifiait votre action ! J’entends bien vos excuses, mais cela ne suffit pas. Vous devrez rembourser le sweat de Géremy.
Une punition bien légère…
Si seulement j’avais eu la force de parler. D’en dire plus. D’expliquer les dessous de cette expérience. De confier ma souffrance. De dénoncer le harcèlement que j’endure depuis deux ans. Peut-être que la sanction aurait été à la hauteur.
Mais ce n’est pas ça qui m’inquiète.
Non.
C’est son regard.
Quand il me serre la main en lâchant de vagues excuses, il appuie un peu trop fort. Juste assez pour me rappeler que tout n’est pas fini.
L’entretien se termine. Je m’éclipse rapidement.
Quelques jours plus tard, il me bloque à nouveau dans le couloir. Je sens mon ventre se nouer.
Mais cette fois, c’est différent.
— Allez, c’est bon, t’inquiète pas. Je voulais juste te présenter mes excuses, dit-il.
Il ouvre son sac et en sort un sweat à capuche.
— Tiens. J’ai trouvé ça sur le marché. Ne t’inquiète pas, je ne l’ai pas volé. C’est mon éducateur qui me l’a payé.
— Un éducateur ? Je demande, surpris.
— Oui. Je suis en foyer. Tu ne savais pas ?
— Non.
— Le directeur a appelé le foyer, je me suis fait défoncer par mon éduc...
C’est la première fois que je lui parle autrement qu’en le redoutant.
C’est étrange.
Avec ce qu'il me raconte, j’ai presque de l’empathie.
L’a-t-il ressenti ?
— Je vais te laisser, me dit-il en me serrant la main, avant de s’excuser à nouveau.
Je ne comprends plus vraiment ce qu’il se passe.
Les jours suivants, il reste turbulent, mais je ne suis plus son souffre-douleur.
Le week-end, je raconte à ma mère ce qui est arrivé à mon sweat préféré. Je lui dis qu’il m’en a offert un autre pour s’excuser.
Bien sûr, je ne raconte pas tout. Par peur. Par honte.
— Essaye-le, me demande-t-elle.
Je l’enfile. Ce sweat me serre un peu, me pèse. Il est chargé d’un mélange de sentiments que je ne sais pas décrypter.
— Tu es beau. Il est joli, il te va bien, dit ma mère, percevant mon trouble.
La suite, vous la connaissez.
Elle prend une photo.
Je souris.
Pas parce que j’aime ce sweat.
Mais parce que je me sens plus léger.
C’est un nouveau symbole.
Ce n’est plus ce vieux sweat usé qui a encaissé mes douleurs passées.
C’est un sweat neuf, de moindre qualité, mais offert par celui qui me tourmentait.
Ce sweat me rappelle ces mots : "Je ne t’embêterai plus. On ne sera peut-être pas amis... Mais, qui sait, alors garde mon secret."
Aujourd'hui, je souris car je porte le symbole d'un nouveau départ pour pour ce garçon et la promesse de jour meilleurs.
Baldasso.j
Julien, 9 ans, et Alexandre, 10 ans, rencontrent Fabien, un jeune majeur atteint de troubles de l'attachement, éprouvant des difficultés à réguler ses émotions et à adopter un comportement approprié pour son âge. *Écrire ce récit a été aussi déroutant pour moi que l'analyser. Je reste perplexe quant à mon analyse, qui évolue à chaque nouvelle lecture. Ce travail a été un défi, et je doute d'avoir trouvé toutes les réponses. Je tiens à exprimer tout mon respect aux victimes, dont les souffrances ont inspiré ce récit, et j'espère l'avoir abordé avec la plus grande sensibilité.
*Attention, ce récit aborde des thèmes sensibles et potentiellement dérangeants. Il explore des situations complexes et des émotions humaines parfois sombres et controversées. L'intention n'est pas de choquer gratuitement, mais d'inviter à une réflexion profonde sur des sujets souvent tabous.
Ce texte est à lire avec un esprit ouvert et critique. Il est destiné à un public mature, capable de remettre en question les normes établies et d'accepter la complexité de l'expérience humaine. Si vous êtes fermé d'esprit, attaché à des certitudes rigides ou facilement choqué, il est préférable de vous abstenir de lire ce qui suit.
L'auteur a choisi de ne pas édulcorer la réalité, mais de la présenter dans toute sa crudité, afin de susciter une prise de conscience et un débat constructif. Il ne s'agit pas de cautionner certains comportements, mais de les comprendre, de les analyser et d'en explorer les conséquences.
Préparez-vous à être interpellé, bousculé dans vos certitudes. Ce récit n'est pas une lecture facile, mais il peut être une expérience enrichissante pour ceux qui osent s'aventurer au-delà des conventions.
Récit, inspiré de fait réel et alimenté de témoignages.
Par un après-midi d'été, Fabien décide d'aller au square. Le village est peu fréquenté et il y a peu d'enfants. D'ordinaire, il joue seul dans sa chambre ou avec son petit frère et ses copains, mais son comportement particulier lasse vite les autres. Il s'attache facilement aux personnes, mais plus particulièrement aux adolescents plus jeunes que lui, voire aux enfants. Il se sent avec eux à sa place, il n'accepte pas de grandir, il voudrait rester pourtant, mais il se trouve à un âge où son corps lui réclame des besoins particuliers. Il se sent changer malgré lui et n'accepte pas vraiment cette transformation. Son esprit est de plus en plus perturbé.
Il est tourmenté par une attirance déroutante pour les garçons. Lui qui d'ordinaire était bousculé, moqué, brimé par ces mêmes enfants. Ce n'était pas un désir tendre, mais une pulsion trouble qui le poussait à rechercher leur contact physique, même s'il était brutal avec lui. Il aimait être malmené, comme si la douleur de ces tortionnaires était une preuve d'existence. Une confusion profonde l'habitait, mélangeant désespoir et affection. Il provoquait parfois les conflits, cherchait les occasions de se faire heurter, comme si chaque coup reçu était une caresse, une façon tordue de se sentir vivant, de se prouver à lui-même qu'il n’était pas seul, qui fessait encore partie de ce monde.
Ce jour-là, il croisa Alexandre et Julien, qu'il connaissait parce qu'ils allaient à l'école avec son petit frère.
Il y a parfois, entre homosexuels, cette espèce de fusion mentale, un "radar gay" qui les guide — ou peut-être est-ce simplement le désir qui aiguise l'instinct ? Cela dit, on retrouve le même phénomène chez les victimes de harcèlement : une victime reconnaît une autre victime. Mais pas seulement. Un agresseur aussi sait les repérer. Il perçoit en elles une forme de faiblesse, une mélancolie, un détail qui les marque d’un point rouge.
À force de s’observer, Alexandre et Fabien eurent un flash, une sorte d’alchimie révélatrice. Fabien était presque certain qu’Alexandre faisait partie de ces garçons en questionnement, en quête d’identité sexuelle, comme lui-même l’avait été, cherchant des réponses. Alexandre, lui, voyait en Fabien un avantage, une faiblesse, une naïveté qui le poussait à accepter la contrainte, les coups et les moqueries. Ces choses se ressentaient, se devinaient. Ils se rejoignirent.
— Salut, vous faites quoi ?
— Rien, on s'ennuie.
— OK ! On pourrait aller jouer dans la forêt ? propose Fabien.
Alexandre ne le savait pas encore, mais il ressentait un enthousiasme, une ouverture vers quelque chose d'inconnu. C'était le genre d'aventure dont il rêvait. Les deux enfants acceptèrent, Julien suivant son ami naïvement. Arrivés sur place, l'ambiance changea. Les arbres feuillus densifiaient la forêt, isolant presque totalement les lieux. Il semblait n'y avoir personne à des kilomètres à la ronde.
Le jeu commença par une partie de cache-cache, puis les défis s'enchaînèrent. Fabien était souvent perdant, avec son esprit peu aiguisé, son corps qui lui semblait trop gros et sa maladresse qui le ralentissait. Finalement, le jeu changea encore, évoluant vers un questionnaire accompagné de gages. La discussion dériva.
— T'as déjà embrassé quelqu'un ? demande Fabien.
— Non, répond Julien.
— Oui, réplique Alexandre.
— Pff, c'est un mytho ! se moque Julien. T'as 10 ans, vas-y, prouve-le !
Fabien lance un défi :
— Montre-nous comment tu fais.
Alexandre se tourne vers Julien, la bouche en cul de poule.
— Hé, ça va pas ? Je suis pas PD, moi ! s'exclame-t-il.
Fabien rit.
— Moi, je crois que je suis gay, dit-il avant qu'Alexandre ne se tourne vers lui pour l'embrasser.
Julien, spectateur, doutait de ce qu'il voyait. Il avait comme une boule au ventre. Était-ce bien ou mal ? Devait-il être là, à les observer ? D'ailleurs, devait-il se trouver en compagnie de ce garçon qui les entraînait dans des jeux étranges, à l'encontre de tout ce qu'il connaissait ? Il se sentait mal à l'aise.
— Moi, j'y vais, dit-il le visage fermé.
— Non attend, luis demande Alexandre.
Julien, souffle mais reste.
— On joue a autre chose alors.
— Après, dit Alexandre avent de poser une autre question à Fabien.
— T'as déjà fait ça avec ton... tu sais ?
Fabien répond :
— Bien sûr ! Même qu'après, je sors !
— C'est pas vrai ! Moi aussi ! réagit Alexandre.
Fabien, incrédule, rit, tandis que Julien, lui, restait sceptique. Il ne semblait pas tout comprendre de cette alchimie entre son ami et ce grand ; il était confus.
— Je te crois pas, on peu pas, on est trop petit. dit Julien.
— Si, Moi oui. répond Alex avec fermeté.
— Vas-y, fais voir, lance Fabien en sourient.
— Non, c'est dége, fais pas ça, murmure Julien.
Mais Alexandre ignora Julien, qui, en spectateur impuissant, assistait à une scène déconcertante. Non pas qu'il n'ait jamais vu Alexandre exhiber son asticot, mais le voir se toucher, c'était déroutant. Fabien, guidé par ses pulsions, demanda :
— Je peux goûter ?
Dans l'euphorie du moment et par curiosité, Alexandre accepte. Alors, cela se produit.
Julien, comme ignoré, transparent, observait la scène, partagé entre l'intrigue et le scepticisme. Tout cela défiait les normes inculquées par ses parents. Bien sûr, à l'école, les grands font parfois des choses bêtes... Mais la bienséance ? Alexandre n'est pas encore au collège, seulement à la rentrée. Est-ce convenable ? En tant que cadet, il gardait le silence. Il s'éloigna légèrement, un œil sur Alexandre, l'autre scrutant les alentours. Alexandre semblait envahi d'une étrange sérénité. Pour lui, l'acte que Fabien exerçait était mêlé d'un trouble lancinant. Était-ce juste ? Commettaient-ils une erreur irréparable ? Après tout, c'était étrange, mais pas si mal. Alexandre cherchait à comprendre ce qui se passait en lui, à mettre des mots sur ses doutes d'enfant. Aujourd'hui, la clarté émergeait : il appréciait, c'est sûr, il était gay. Cette révélation, bien qu'étrange, l'emplissait d'une joie nouvelle. Les doutes qui le tourmentaient s'estompaient à mesure que l'acte touchait à sa fin, laissant place à une certitude troublante et apaisante à la fois. Avec une question : aurait-il pu vivre cela avec un de ses camarades ? Il en conclus que Fabien était l'aubaine dont il avait besoin, la réponses a tend de question.
Bien sûr, il avait entendu des choses sur les "PD" : le SIDA, les maladies, les moqueries, le rejet, peut-être même l’interdit. Tout était confus, partagé entre ce qu’il ressentait, son regard vicieux porté sur ses camarades, ou cette attirance étrange pour le visage des garçons plutôt que celui des filles, son besoin de découvrir et ces règles qui semblaient si strictes, si rigides, freinant toute ardeur. Ce décalage avec les autres... Puis vint la question : Que va penser Julien ? Que va-t-il en dire ? Vais-je aller en prison pour avoir fait ça avec un grand ?
De retour au village, Alexandre demanda à Julien de ne rien dire.
— Tu ne diras rien, hein ? Julien, s il te plait, Promis ? À personne ?
— Non, je... je ne sais pas, Oui. réponds finalement Julien.
— Merci, lui-dit Alexandre.
Fabien s'éloigna.
— Bon, salut, Alexandre. Merci...
Alexandre, un peu gêné, le salua d'un signe de la main. Julien, lui, affichait une mine sombre. Pourquoi ? Non, ce n’était pas de la jalousie, comme le pensait Alexandre. Il n’aspirait pas à aimer les garçons. Il n’avait pas cette précocité qu’avaient les jeunes homosexuels. D'ailleurs, pourquoi ce besoin surgissait-il plus tôt chez eux ? Pourquoi étaient-ils plus avancés sexuellement ? Pourquoi cherchaient-ils à tisser des liens plus rapidement ? Un million de questions tournaient dans la tête de Julien, surtout : pourquoi Alexandre s’intéressait-il à ça, était-il Gay ?
Chez lui, Julien était perturbé. Ce qu’il avait vu l’avait choqué. Il se sentait comme une victime. Il n’avait pas eu d’autre choix que d’observer cette scène. Par peur pour son ami ? Par curiosité ? Parce qu’il voulait raconter ce qu’il jugeait monstrueux ?
Les parents s’inquiétaient. Ceux d’Alexandre remarquaient leur fils distrait, perdu dans ses pensées, absorbé par son téléphone, reclus dans sa chambre, cherchant l’isolement comme s’il n’arrivait plus à regarder personne en face. Par peur, ou par culpabilité, peut-être. Alexandre avait changé. Ceux de Julien le voyaient paniqué, incapable de garder le secret.
Alors, il craqua et raconta. En pleurant.
— Papa, maman... J'ai vu quelque chose... J'ai peur.
Son père le questionna.
— Peur ? Qu'est-ce que c'était ?
Julien raconta tout à sa manière. Son père le gronda.
— Pourquoi es-tu allé là-bas ? Tu sais que tu n’as pas le droit ! En plus, avec un grand… D'ailleurs, c’est qui, celui-là ? Tu es bête ou quoi ? Tu ne peux pas jouer avec des gamins de ton âge ?
C’était brutal. Le père hésita à déposer plainte, mais sans plus de dénouement, par honte pour son fils et pour éviter les ragots, il n’en fit rien. Il assigna simplement Julien à domicile pendant un certain temps afin qu’il comprenne qu’il ne devait pas suivre des plus grands. Toutefois, il trouva utile et prudent d’en parler au père d’Alexandre, qui prit la chose différemment.
Pendant ce temps, Alexandre, inquiet, cherchait des réponses sur Internet. Il se demandait s'il avait fait une bêtise. Aurait-il dû se protéger ? Avait-il le droit de faire cela avec un plus grand ?
Le téléphone sonna. Son père répondit. Il écouta, raccrocha, puis se tourna vers son fils, abasourdi.
— Tu n'as rien à me dire ?
Le ton était grave, insistant. Alexandre, terrorisé, nia.
— Arrête de mentir, le père de Julien m'a tout raconté ! Julien l'a vu, il t'a obligé, c'est ça ? Je sais que tu n'es pas PD ! Pas toi, pas mon fils ! Et puis, il a quel âge, ce garçon ? Il est majeur ?
— Non, je… je ne sais pas… peut-être.
— Je vais lui casser la gueule !
Alexandre paniqua. S'il avouait qu'il avait aimé ça, qu'il voulait comprendre sa vraie nature, son père ne le comprendrait jamais et le rejetterait. Il balbutia :
— Je voulais pas… Je te jure… C’est pas moi…
Son père leva un sourcil, le regarda, le visage grave, puis tenta de le rassurer :
— Ne t’inquiète pas, on va porter plainte.
Alexandre se sentit piégé. Pourquoi devait-il tout raconter ? C'était intime !
— Papa, s’il te plaît, c’est pas grave…
— Quoi ?! rugit son père. Pas grave… Tu plaisantes ? Tu as conscience de ça ? Mais tu n’as que dix ans ! Tu n’as pas quinze ans ou… je sais pas moi… un âge convenable ! Et puis merde, c’est un putain de mec, bordel !
Alexandre sentit le poids du jugement s’abattre sur lui. Avait-il vraiment fauté ? Était-ce lui ou Fabien le coupable ? Devaient-ils payer pour cette faute ? Si seulement Fabien avait eu son âge, le problème aurait été différent, ce serait peut-être plus facile de dire : Papa, je voulais essayer, on est gay !
Mais, pris au piège, il céda à la pression et accusa Fabien.
Le verdict était tombé : un an de prison ferme pour Fabien, reconnu coupable et responsable de ses actes. Malgré son retard de développement, la gravité des faits selon le témoin et sa majorité avaient exclu toute clémence. Sa famille avait été pointée du doigt. Son jeune frère, moqué, n’avait reçu aucun soutien psychologique ; ses parents, aucun appui moral. Fabien, qui aurait mérité un suivi éducatif et psychologique en milieu fermé, n’avait eu droit qu’à une peine de prison, destructrice pour son esprit déjà fragile. Ce traitement changera-t-il le futur des choses ? Permettra-t-il à Fabien d’agir mieux la prochaine fois ? Je n’en suis pas certain, j’en doute même.
Sans accompagnement, que deviendrait-il ? Avait-il appris de son erreur ? Ne deviendrait-il pas une cible facile pour de nouvelles accusations ou une justification d’actes déviants ? Un tuteur, un éducateur et un cadre sécurisé auraient été nécessaires, tant pour le protéger de lui-même que pour le protéger des autres, ainsi prévenir tout dérapage futur.
Julien, lui, s’en était bien sorti. Remercié pour sa dénonciation, il était vite passé à autre chose. Pourtant, cette expérience n’avait fait qu’alimenter sa haine envers la communauté LGBT. Là encore, un soutien psychologique aurait été précieux.
Mais au fond, Alexandre, n'est-il pas la victime, n'est-ce pas luis qui en souffre le plus ? Avidement que oui. Mais était-ce bien les bonne choses à faire ? Pour Alexandre, Fabien et Julien ?
Alexandre, lui, vécut une tout autre réalité. L’urgence de ses parents, leur besoin de comprendre et de protéger, les poussa à réagir instinctivement. Pour eux, l’acte de Fabien était une agression, une atteinte à l’innocence de leur fils. Mais en voulant condamner, plus que comprendre, ils enfermèrent Alexandre dans un carcan plus cruel encore : le silence et le déni. Ils exigèrent des réponses sans voir qu’ils piétinaient son intimité, l’obligeant à renier une part de lui-même. Comment aurait-il pu leur dire : « Je suis gay. J’ai exploré, voulu comprendre. » quand il savait que la réponse serait : « Ce monstre t’a manipulé. » ?
Leur réaction le brisa, l’emprisonnant dans ces doutes. C'est pourquoi, il choisit le mensonge pour préserver l'amour de ces parents, éviter la honte, le rejet et les non-dits. Cette vérité tend souhaité était si simple : Fabien, l’agresseur ; Julien, le témoin irréprochable ; lui, la victime parfaite.
Mais cette justice expéditive était-elle juste et approprié ? y avait-il d'autre voie ? Avec plus d'écoutes, plus de dialogues, un accompagnement plus ciblé et curatif auraient-ils changé les choses ? prudemment, je pense pouvoir répondre : probablement oui.
Alexandre fut victime, mais pas de la manière qu’on le croyait. Il portait le poids du jugement, l’impossibilité de dire : « J’étais consentant. » Comment avouer cela après avoir condamné ? Comment dire : « C’était un jeu de découverte » sans s’effondrer sous la honte et la peur du rejet ? Pour lui, il se sentait responsable d’avoir détruit la vie de Fabien, de sa famille et de son petit frère, des vies brisées, alors qu’il avait été presque le précurseur, l’acteur principal, bien plus que secondaire. Julien n’était qu’un simple figurant, et Fabien, confondu dans son rôle secondaire en acteur principal, était devenu le bouc émissaire parfait dans une tragédie tordue. Il portait ce poids, celui de son silence, incapable aujourd’hui de se repentir et de vivre sa sexualité sereinement, prisonnier de ses propres chaînes, condamné à vivre dans le mensonge. Il se conformait aux attentes qu’on avait de lui : être une victime. Mais la vérité, sa vérité, est toute autre. Lui seul la connaît, et aujourd’hui, il ne sait plus comment dire : « Je veux vivre, aimer les garçons comme on aime les filles. Je veux être moi, vivre libre. »
Alexandre, sacrifia la vérité pour se conformer au attente des adultes, quand d’autres en payèrent le prix. Punir ne devait pas être une fin en soi. Il suffisait d’aider, de guider. Fabien, le jeune majeur déficient, aurait dû être encadré, éduqué et surveillé. Alexandre, accompagné dans son éveil à la sexualité. Julien, soutenu face à ce qu’il avait vu.
Alexandre, aurait-il vécu la même chose avec un camarade ? J'ai déjà répondu a cette question, dans mon ouvrage : Géremy - un jour après l'autre, une issue controversé. L’expérience aurait été plus naturelle, peut-être moins biaisée que par l’influence d’un aîné, pas moins compliqué, ni moins douloureuse a la fin.
Ce jour-là, tout aurait pu être différent. Si Fabien avait retenu d'un meilleur encadrement, et surtout d'une surveillance plus accru. Si Julien et Alexandre avaient été mieux avertis.
Pourquoi : Parce qu'il est aux parents de faire preuve de plus d'ouverture d'esprit, de prévention et d'écoute, mais aussi de vigilance, envers leurs enfants. Car chaque aspect du comportement humain peut être une clé pour comprendre l'intention et l'identité d'une personne. Le trait de caractère, les actions, réactions, questions ou comportements sont des réponses claire et précise sur l'intention et la condition d'une personne, des signes révélateurs de l'identité. Alors observez sans juger et apprenez, pour mieux gérer.
©J.Baldasso.
Les murs de l’église respiraient l’encens et le poids des siècles. Les vitraux projetaient des lueurs colorées sur les bancs en bois, où quelques fidèles venaient encore prier, murmurant des supplications que Dieu semblait ne plus écouter.
Assis à l’arrière, Marc observait l’autel, le cœur alourdi par un mélange de colère et de dégoût. Il voyait encore cet enfant de cœur, innocent perdre sa foi, ces espoirs et ces rêves, ici même. Il était revenu. Après vingt ans. Après avoir fui cet endroit comme on fuit un cauchemar.
Pourquoi, que cherchait-il ?
Il n’était plus un enfant désormais. Plus cette silhouette fragile qui se recroquevillait sous le regard insistant du Père Duc. Plus ce garçon qui n’osait pas parler, qui serrait les poings sous les draps, qui murmurait des prières en vain.
Marc ferma les yeux.
Le bruit des pas dans le couloir. L’odeur de cire et de vin. Le doux chuchotement d’un homme en soutane qui s’attarde. "Tu es un enfant béni, Marc. Tu dois apprendre à offrir ton âme à Dieu et à faire don de ton corps à son émissaire." puis... l'horreur, sous la soutane, la détresse au cloître sous des draps souillé.
Il aurait voulu hurler sa colère, sa souffrance, dénoncer cette incompréhension.
Mais il n’avait rien dit.
Parce qu’on lui avait appris à se taire. À respecter l’Église. À croire que le prêtre était un homme de bien, un guide, un père de substitution, un berger. Et pourtant... ce n’était pas la brebis qui c'était perdu, égaré sur le chemin du vis et de la perversion. C'était ce père de substitution, lui qui avait volé son innocence, un loup dans la bergerie qui avait fait d'un ange, le fantôme d'un martyre avant même qu’il ne soit adulte.
Les années avaient passé, et d’autres victimes avaient parlé. Des enquêtes avaient été menées. Des scandales avaient éclaté. Des excuses avaient été prononcées, encore et encore, par des hommes en robe noire qui prétendaient comprendre la souffrance qu’ils avaient tolérée si longtemps.
Mais le Père Duc, lui, n’avait jamais été condamné. Juste déplacé. D’un village à un autre. Comme une poussière qu’on balaie sous le tapis.
Marc ouvrit les yeux.
Il se leva et marcha lentement vers l’autel. Là, le nouveau prêtre officiait. Un homme jeune, au sourire rassurant. Il prêchait l’amour, le pardon. L’Église changeait, disait-on. Mais le silence, lui, restait le même.
Il s’approcha encore, jusqu’à être à portée de voix.
— Père Duc est mort. dit-il.
Le prêtre s’interrompit, surpris.
— Pardon ?
— Il est mort, répéta Marc d’une voix dure. D’une crise cardiaque, dans un monastère. C’est ce que j’ai appris. L’Église a protégé un monstre jusqu’à son dernier souffle.
Les fidèles s’étaient retournés. Le silence pesait.
— Je suis désolé, murmura le prêtre.
— Désolé ? Ce mot ne ramène rien. Il n’efface pas les nuits, il n’efface pas la peur. Il ne rend pas justice.
Marc s’approcha encore, posa les mains sur l’autel, et regarda le père.
— Vous priez. Vous demandez à Dieu de nous protéger. Mais qui protègent nos enfants ? Qui les as protégées, qui m'a protégé... cria -t-il.
Personne ne répondit.
Un vent glacial traversa l’église, faisant trembler les flammes des cierges.
Marc inspira profondément. Il avait trop longtemps laissé la colère le consumer. Aujourd’hui, il voulait plus que des excuses, plus que du regret. Il voulait comprendre.
— Pourquoi ? lança-t-il d’une voix forte. Pourquoi l’Église permet-elle que ces horreurs se répètent ?
Le prêtre ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.
— Vous vous cachez derrière le pardon, derrière des quêtes de témoignage, des aveux, mais vous refusez de creuser. De comprendre, qu’est-ce qui transforme ces hommes en bourreaux ? Qu’est-ce qui, dans votre système, brise l’humain et le pousse à trahir tout ce qu’il représente ?
Il balaya l’assemblée du regard.
— Est-ce le poids du célibat imposé ? L’abstinence contre-nature ? L’isolement dans une vie dictée par des dogmes trop rigides ? Ou est-ce le pouvoir absolu que vous accordez à certains hommes, les enfermant dans une impunité morale ?
Il se tourna vers le prêtre.
— Si l'église ne se pose pas les bonnes questions, vous n’aurez jamais la réponse. La réponse a pourquoi !
L’homme en robe noire déglutit.
— Nous essayons…
— Non. Vous cachez. Vous réparez les morceaux brisés après coup, mais vous ne cherchez pas la faille. Vous refusez d’examiner ce qui gangrène votre propre institution.
Le silence s’épaissit. Marc se redressa.
— Il est temps d’aller plus loin. Il est temps d’arrêter de couvrir des criminels sous prétexte qu’ils portent une soutane. Il est temps de regarder en face ce qui fait de certains d’entre eux des monstres.
Personne ne parla.
Les vitraux semblaient danser traversé des ombres lumineuses et colorées sur le sol. L’autel semblait minuscule sous le poids des non-dits.
Marc fit un pas en arrière, puis un autre.
— Jusqu’à ce que vous le fassiez… d’autres enfants souffriront... Crie-t-il en reculant.
Il tourna les talons et quitta l’église, laissant derrière lui un lieu où la loi n'existait pas, ou Dieu ne répondait plus.
©J.Baldasso.
L'éveil des Consciences (Nouvelle du : 13 mars 2025)
Les néons du collège de Limas projetaient une lumière jaunâtre sur les murs délavés. Dans le couloir, seul le grincement de mes paniers résonnait… puis un écho. Je n'étais plus seul. Des garçons approchaient… Les insultes ont commencé, suivies de bousculades, puis les coups. L'orage grondait en moi.
Je m'appelle Jérôme, et j'étais un intrus dans cet endroit, un intrus dans mon corps. avec un malaise qui me rongeait : j'étais victime de harcèlement. Oui, j'étais différent des autres… car je ne me sentais pas en accord avec mon corps. On appelle cela la dysphorie de genre.
Les discriminations étaient palpables, les regards chargés de jugement. Au début, il y avait surtout de l'incompréhension, et je me sentais seul, très seul. Les chuchotements, les regards fuyants ou au contraire méprisants, les dessins obscènes sur mon casier, les crachats… J'en avais assez. Il fallait que je fasse quelque chose, que je crie, que j'exprime cette vérité.
Révolté, j'ai disjoncté, totalement. J'ai crié ma rancœur contre ces garçons, puis j'ai couru dans les couloirs pour échapper aux sanctions que cette révolte allait engendrer. Je me heurtais à quelques élèves, trébuchant sur des sacs abandonnés négligemment. Mais je n’ai pas été assez rapide…
Ils m'ont rattrapé et asséné une vague de coups et d'insultes. J'étais pourtant proche de la salle des professeurs… mais cette salle semblait hermétique à mes cris.
À bout, j'ai poussé la porte, le cœur battant à tout rompre. Madame Guiber, ma prof de SVT, a levé les yeux de ses préparations, suivie par d'autres regards moins empathiques, plus désapprobateurs. J'ai même eu droit à un : "Jeune homme, on ne vous a jamais appris à frapper avant d'entrer ?"
Mais… la bienveillance de Madame Guiber a parcouru mon cœur comme une douce caresse, une étreinte de réconfort.
— Jérôme ? Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle doucement.
— Je… Je n'en peux plus… de tout, de tous… Ils me détestent parce que je ne suis pas comme eux ! ai-je crié, les larmes aux yeux.
Les mots ont jailli comme un torrent.
— Comment ça, pas comme eux ? fit-elle.
Je lui ai alors raconté mon malaise, mon combat, ma souffrance. Mes sévices. Elle a écouté, attentive, sans avoir l'air de me juger. Les autres professeurs me regardaient comme une bête en cage, un être étrange, leurs yeux ronds et interrogatifs me mettant encore plus mal à l'aise.
— Jérôme, c'est… c'est très dur ce que tu es en train de m'expliquer, dit-elle après un moment de silence. Je comprends mieux maintenant… Mais tu sais, tout le monde ne comprendra pas. Et... Ça ne va pas être facile de gérer ça.
— Je sais, ai-je répondu. Mais je ne peux plus continuer comme ça. Fuir, me cacher, avoir peur… Je veux être moi-même. Vivre.
La discutions a duré un certain temps, quand je suis sorti de la salle, c'était accompagné de Madame Guiber. Plus personne n'était là. Les couloirs étaient vides, la sonnerie de fin de journée avait retenu depuis un bon quart d'heure. J'ai pu rentrer chez moi, assez tranquillement, même si mon habitude de raser les murs et de scruter l'horizon à l'affût du moindre assaillant ne m'a pas lâché tout le long du trajet.
Le lendemain, je me suis réveillé avec une force nouvelle. L'idée que cette confession peut servir, faire avancer les choses. J'ai enfilé mes vêtements préférés, ceux qui me faisaient sentir un peu plus moi. Mais toujours avec de la retenue, pour ne pas trop attirer l'attention. Dans le miroir, j'ai pourtant vu un reflet différent. Un reflet de courage.
Dans la cour, les regards étaient plus insistants que d'habitude. Les murmures s'étaient transformées en rumeurs. Mais j'ai avancé. La tête basse, le regard fuyant, mais j'ai avancé. Arrivé à mon casier, j'ai découvert quelque chose de nouveau.
Par-dessus les insultes inscrites au marqueur indélébile, un post-it.
"Jérôme, on est avec toi."
Mes yeux se sont remplis de larmes. Je me suis retourné et j'ai vu un groupe d'élèves, des visages inconnus qui me souriaient.
— On t'a entendu hier, dans le bureau des profs, m'a dit une fille. On trouve ça super courageux ce que tu as fait.
— On est là si tu as besoin, à ajouté un garçon.
Ce jour-là, j'ai compris que je n'étais pas seul. Il y avait des gens qui comprenaient, qui acceptaient. Des gens prêts à se battre pour moi, avec moi, à mes côtés.
Mais le combat était loin d'être gagné.
Le soir même, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux. Une vidéo de moi, prise à mon insu, sûrement lors d'une discussion privée sur un chat. J'étais exposé, vulnérable, avec des commentaires haineux.
J'étais anéanti. Tous mes rêves et espoirs réduits à néant. Mon intimité, ma confiance… tout m'avait été volé.
Je suis resté chez moi, prétextant une fièvre. Mais l'excuse n'a pas tenu longtemps.
Quelques jours plus tard, Madame Guiber a pris la parole en classe.
— Ce qui s'est passé est inadmissible, at-elle dit d'une voix ferme. Toucher à l'intimité d'une personne est impardonnable. Ce que votre camarade a vécu est sans pareil, et je vous demande de le respecter. Personne ne mérite d'être harcelé pour qui il est. Le collège est un lieu d'apprentissage, de respect. Si vous ne pouvez pas respecter les autres, vous n'avez rien à faire ici.
Ses mots ont résonné dans la salle. Un silence lourd s'est installé.
— Jérôme, at-elle dit en se tournant vers moi. Tu as tout mon soutien.
Les jours suivants ont été difficiles. Mais je n'étais plus seul. Certains regards avaient changé, plus doux, plus bienveillants. Je me sentais plus fort, moins opprimé.
bien-sur ça na pas suffit a taire les insultes ni stopper les coups, mais l'Intensité et la fréquence n’était pas la même et Puis, un professeur remplaçant est arrivé. Monsieur Dubois, prof de français très atypique. Dès son premier cours, il a surpris tout le monde. Il n'a pas sorti un livre, ni dicté une leçon. À la place, il a écrit en grand au tableau : "Qu'est-ce que le respect ?"
Il s'est tourné vers nous et a demandé :
— Dites-moi, c'est quoi, selon vous ?
Un silence gênant s'est installé. Personne n'osait parler. Certains échangeaient des salutations, d'autres griffonnaient sur leurs cahiers.
— Bon, on va faire autrement, at-il poursuivi. Imaginons une situation : quelqu'un dans cette classe est victime de harcèlement. Vous êtes au courant. Que faites-vous ?
Cette fois, des murmures ont parcouru la salle. Certains haussaient les épaules, d'autres fixaient leur bureau.
— Rien ? Vraiment ? a insisté Monsieur Dubois. Et si c'était vous, comment aimeriez-vous qu'on réagisse ?
Un élève a levé la main.
— Ben… je sais pas… peut-être qu'on devrait en parler ?
— Exactement ! s'est exclamé Monsieur Dubois. Le silence, c'est ce qui permet aux injustices de perdurer en tout impunité.
Les jours suivants, il a organisé des débats et des discussions sur l'identité et la diversité, sur les différences de chacun, afin que nous prenions conscience que nous étions tous différents : par notre apparence, notre caractère, nos convictions, nos croyances, nos rêves, nos doutes et nos peurs. Mais il nous a également rappelé que nous avions tous les mêmes droits. Que nos différences ne faisaient pas de nous des cibles, que nous étions certes uniques, mais avec un point commun indiscutable… nous étions tous des humains.
Et même s'il ya eu deux ou trois boutades, comme "Non, monsieur, lui, c'est un Martien" ou "Elle, c'est une chienne" , les débats ont été subtilement redirigés par une simple réponse :
— Bien, alors, explique-nous ce qui motive tes conclusions ?
Les réponses, souvent maladroites, ont vite plongé les détracteurs dans un isolement introspectif.
Il nous a ensuite fait travailler sur des campagnes de sensibilisation, des slogans, des sketches. Certains s'y sont révélés, et peut-être at-il vu, à travers ces mises en scène, le jeu qui se jouait en silence dans la cour du collège : les rôles de chacun, la place des victimes et celle des harceleurs. Peu à peu, les langues se sont déliées, les préjugés ont commencé à s'effriter.
Les messages de soutien ont été affichés dans les couloirs : des dessins, des lettres… Une solidarité nouvelle était en train de naître.
L'acceptation n'était pas totale, mais elle était en marche. Il y avait encore des murmures, des regards en coin. Mais il y avait aussi des sourires, des encouragements.
Certains caïds ont retourné leur veste et ont utilisé leur force pour soutenir, plutôt que pour détruire.
Alors, j'avais compris.
Le silence n’était pas une option. Il fallait parler, se battre, exiger le respect.
Parce que si nous ne pouvions pas changer le monde, nous pouvions au moins changer notre collège. Parce que le collège, c'était notre monde à nous. Une miniature de ce qui nous attendait dehors. Et si nous ne pouvions pas y vivre en paix… Alors comment espérer un monde meilleur à l'extérieur ?
©J.Baldasso.
Les Vieux (Nouvelle du : 12 mars 2025)
Le temps file et on a tendance à oublier que les personnes âgées ont, elles aussi, eu une vie riche et remplie. Voici une belle invitation à la réflexion et à la bienveillance envers nos aînés.
©J.Baldasso.
Je marche dans la rue quand, soudain, une prise de conscience : je ne suis pas seul. Ils sont là, parmi nous, ces vieux si discrets. On les croise, sans leur prêter la moindre attention.
J'essaie d'imaginer leur vie, qui ils sont, pourquoi les ignorons-nous. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un vieux ? Question banale, et pourtant si profonde.
Un vieux, c'est un père, un grand-père. Mais n'a-t-il jamais été jeune ? Évidemment. Alors, je vois... Je vois ce jeune garçon courant dans la cour de l'école, ce jeune homme intrépide relevant mille défis, cet homme travaillant dur pour élever ses enfants et contribuer à la société. Ce grand-père si bienveillant, dépositaire de toute la sagesse du monde.
Au fond, ce vieux, c'est toujours ce gamin. Mais que s'est-il passé ce matin où il s'est réveillé, se demandant où le temps avait filé ? Lui qui, à l'aube de sa vie, laissait le temps glisser sans inquiétude, voit aujourd'hui son crépuscule à l'horizon. Lui qui a vécu cette vie, pleine en apparence, mais qui lui semble soudain si courte.
Ce vieux a accompli tant de choses, peut-être même de grandes choses. Mais aujourd'hui, le monde l'a oublié. Lui-même se souvient-il encore de ce qu'il a été, de ce qu'il a accompli ? Ne mérite-t-il pas qu'on s'arrête, un instant, pour voir, pour savoir ?
A-t-il été ce peintre qui a offert tant de beauté ? Cet agent d'entretien qui a maintenu l'ordre des choses ? Ce bâtisseur qui a construit l'immeuble où je vis ? Jardinier, peut-être, ou enseignant ?
Mais même s'il a accompli tout cela, qui s'en souvient ?
Aujourd'hui, je passe à côté, préoccupé par mon smartphone. Pourquoi tant de mépris pour ces vieux ? Eux qui nous ont peut-être sauvés d'un incendie, mis au monde, conduits à travers la ville.
Aujourd'hui, on ne porte plus leurs sacs, on ne leur tend plus le bras. On n'accorde plus d'importance à ces vieux qui, pourtant, furent là pour nous.
Ne devrait-on pas, au moins une fois, s'arrêter ? Les regarder, les remercier, les admirer ? Les aider, comme ils nous ont aidés, ou ont aidé ceux de leur génération.
Leur génération... oui, leur génération, la dernière d'une époque révolue.
La dernière à rentrer à la maison quand les lampadaires s'allumaient, à crier "Encore cinq minutes !" en courant dans les rues, les genoux écorchés, les mains pleines de terre et d'histoires.
La dernière à avoir joué à l'élastique, à avoir sauté à la corde, à avoir construit des cabanes dans les arbres des terrains vagues.
La dernière à sentir l'odeur de la craie, à avoir dessiné des marelles sur le bitume chaud, à enregistrer des chansons sur cassettes, le doigt posé sur le bouton rouge en priant que l'animateur ne parle pas avant la fin. Eux qui jouaient aux billes, échangeaient des secrets.
Ces vieux-là qui, chaque fin de semaine, étaient devant "La Dernière Séance". Une époque où les écrans étaient en noir et blanc, mais les vies, pleines de couleurs.
Ces vieux qui vivaient.
Aujourd'hui, tout a changé. Les lampadaires s'allument sur des rues bondées mais vides de sens. Les terrains vagues et leurs cabanes ont laissé place à des parkings. Les billes, à des abonnements internet, leurs Lego à des jeux vidéo. Les vieilles photos argentiques jaunies et dégradées donnant un sens au temps qui passe sont aujourd'hui figées dans un cloud. Les voix dans les cours des écoles sont étouffées par le son des écouteurs ou le silence des smartphones...
Ces vieux, qui ont connu l'Avant. L'avant tout ça.
Ils se parlaient, se regardaient, vivaient sans filtre.
En un temps pas si lointain où les téléphones avaient un fil et les hommes étaient libres.
Aujourd'hui, on passe à côté sans savoir la chance qu'ils ont eue, sans savoir celle qu'on aurait à les regarder, à les écouter. Eux qui pourraient nous apprendre à vivre, à vivre libres.
Nous apprendre la vie.
Ces vieux.
De l'ombre à la lumière (Nouvelle du : 9 mars 2025)
Louis s'efforçait de ne pas y penser. Il s'assit dans le coin de la cour, son sac à dos entre les jambes, les yeux fixés sur ses chaussures, une forme de solitude qu'il portait avec lui comme un fardeau. Le bruit des autres élèves semblait lointain, comme s'il était noyé dans une brume qui l'isolait de tout ce qui l'entourait. Tout autour de lui, des rires, des cris, des voix qui s'entremêlaient, mais rien n'arrivait à franchir la barrière qu'il avait établie autour de lui. Il était là, présent, mais invisible.
Le regard des autres, il en avait assez. Pourquoi moi ? , se demandait-il en silence. Il se sentait comme un animal qu'on observe dans un zoo, jugé sans même qu'il puisse se défendre. Mais ce n'était pas une question qu'il pouvait poser à haute voix. Personne ne voudrait l'entendre. Personne ne voudrait comprendre. Et lui, il n'était pas certain d'avoir les mots.
Il se souvint d'un moment particulier, la veille, quand Mathéo et ses amis étaient venus vers lui pendant la récréation.
– Alors, Louis, t'as encore pleuré ? T'as des yeux de merde, t'est q'une fiotte, raté...
Les mots étaient comme des pierres jetées sur lui. Ils frappaient sa peau, et pénétraient son esprit, semant le doute dans son esprit. Les rires de ses camarades résonnaient dans ses oreilles, mais ils étaient comme distants, comme une scène qu'il ne vivait pas vraiment, mais qu'il subissait tout de même.
Louis n'avait rien répondu. Il n'avait pas la force de répondre. Les mots, même les plus percutants, n'auraient rien changé à la situation. Il savait que, de toute façon, cela empirerait. Il avait l'habitude. Au fond, il était devenu maître dans l'art de rester silencieux, de se faire tout petit. "Si je reste dans l'ombre, peut-être qu'ils finiront par m'oublier."
– Tu sais, t'es qu'un putain de pleurnichard, Louis. Une voix méprisante.
Louis tourne la tête, juste à temps pour voir les yeux de Mathéo briller d'une lueur cruelle. Ce regard qu'il lui avait déjà lancé un million de fois, un regard qui en disait long sur la hiérarchie impitoyable du collège. Il savait qu'il était au bas de l'échelle, et que chaque geste, chaque mot qu'il prononçait, ne ferait que l'enfoncer un peu plus.
Pourquoi lui ? Pourquoi pas un autre ? Qu'avait-il fait pour mériter cela ?
Sa respiration est plus lente et plus difficile. La sensation de suffocation, ce poids sur la poitrine, était familière. Mais aujourd'hui, il y avait cette pensée qui persistait, un murmure dans son esprit qui ne voulait pas le quitter. Et si je disparaissais, pour de bon ? Pas pour mourir, non. Plutôt pour être effacé, que plus personne ne le remarque. Un rêve, une illusion, mais qui semblait tellement plus simple que de continuer à se battre.
Marie, elle, se tenait dans sa chambre, entourée de livres et de papiers éparpillés. Elle avait toujours aimé lire, s'évader dans des mondes lointains où les batailles étaient pour de vrai, et non des luttes d'ego entre adolescents. Mais aujourd'hui, ses livres, ses histoires, semblaient plus lourds qu'auparavant, comme si la réalité, trop pesante, avait fini par engloutir ses rêves. Elle n'arrivait plus à se concentrer. Les mots sur les pages se mélangeaient dans un tourbillon, comme une sorte de flou.
Elle n'arrivait pas à trouver la paix. Le téléphone posé sur son bureau vibra. Un message de Sophie, sa meilleure amie. Un message qu'elle n'ouvre pas. Elle n'avait pas la force de répondre. Que dire, de toute façon ? Comment expliquer à Sophie ce qu'elle ressentait, cette douleur invisible mais omniprésente ? Et si elle lui parlait ? Que pourrait-elle vraiment dire ? "Je suis fatiguée, Sophie. Fatiguée de tout."
Sa mère frappa doucement à la porte.
– Marie, tu es là ?
– Oui, maman… lui répondu-elle sans grande conviction.
– Tu veux bien venir dîner ? Il est tard.
Marie haussait les épaules, son regard se perdant dans le vide.
– Je mange dans ma chambre.
La porte se referma doucement derrière elle, et Marie reste seule. Encore seule. Elle se leva, marche jusqu'à la fenêtre, et fixe l'horizon. L'école, la rue, la ville. Tout lui semblait tellement loin, tellement irréel. Mais elle savait que demain, tout recommencerait. Demain, ce serait encore le même quotidien, encore les mêmes moqueries, les mêmes regards dédaigneux.
Elle se souvint de Louis. Parfois, elle le croisait dans les couloirs, et à chaque fois, il avait ce regard perdu, celui de quelqu'un qui n'a plus d'espoir. Elle comprenait. Elle comprenait trop bien ce regard. Il lui évoque tellement, lui et ses silences. "Est-ce qu'il est comme moi ? " Elle n'en savait rien. Mais quelque chose en lui la touchait, un petit quelque-chose qu'elle reconnaissait.
Elle se laisse tomber sur son lit. Cette idée persistait dans son esprit, aussi douloureuse que la première fois où elle l'avait eue : Et si je disparaissais, je n'est qu'a me laisser aller ?
Le lendemain, pendant la récréation, Louis et Marie se croisèrent à nouveau dans le hall. Leurs salutations se frôlèrent, mais aucun d'eux n'osa parler. Ils s'évitèrent, comme ils l'avaient toujours fait. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Il y avait une sorte de tension silencieuse entre eux, une reconnaissance muette, une vérité partagée qu'aucun d'eux ne pouvait ignorer.
Louis s'assit contre le mur, dos à l'entrée du bâtiment, tentant de se fondre dans l'ombre. Il savait que, de toute façon, Mathéo et ses amis allaient arriver. Ils allaient encore le chercher, encore le frapper. Mais il devait tenir bon. Pas de réactions. Pas de faiblesses. Pas de réponse.
Puis, il entendit une voix.
– Tu sais, Louis, ils ne valent pas la peine.
Il tourne la tête. C'était Marie, debout devant lui, un regard déterminé dans les yeux.
– Quoi ? répondit-il, surprise.
– Ceux qui te font du mal. Ils ne valent rien.
Louis resta silencieux un moment, observant Marie. Elle semblait sincère, presque émue. Elle aussi, elle souffre , pensa-t-il.
– Et toi ? lance-t-il sans réfléchir.
Marie baissa les yeux.
– Moi… Je me cache. Parce que je suis comme toi.
Louis sentit un frisson parcourir son dos. Elle me comprend. C'était une évidence. Une simple vérité qui résonnait en lui.
– Mais pourquoi tu ne parles pas ? osa-t-il demander.
Marie soupira, son regard fuyant légèrement.
– Parce qu'on me jugerait. Parce que je suis faible., j'ai... Peur, je sait pas ...
– Faible ? répéta Louis. Et toi, tu crois que c'est ça, être faible ?
Marie hésita, puis répondit d'une voix douce :
– Non. Je crois qu'on nous fait croire ça. Mais ce n'est pas vrai.
Un silence lourd s'installe entre eux. Ils se comprenaient, mais ne savaient pas comment le dire. Comment exprimer tout ce qui les oppressait, comment décrire cette douleur invisible, mais brûlante. Mais au fond, il y avait une sorte d'espoir fragile qui naissait. Peut-être qu'ensemble, ils pourraient un jour briser le silence, se libérer du poids du regard des autres.
– Peut-être qu'un jour, on pourra s'en sortir, toi et moi. dit Louis, presque sans y croire.
Marie le regardait, un léger sourire effleurant ses lèvres.
– Peut-être. Mais il faut qu'on se relève d'abord.
Mathéo et sa bande, passent à coté d'eu. Les regards fusent, mais aucun acte, pas de brimade. La sonnerie retentis, Marie et Louis se séparèrent, mais leurs pensées restèrent entremêlées. Ce simple échange, aussi furtif fût-il, avait ouvert une brèche dans leur solitude. Peut-être que, ensemble, ils pourraient trouver un chemin pour s'échapper de cette spirale sans fin.
Le poids du silence commençait à se dissiper, lentement. Mais le combat était loin d’être terminé, mais l’espoir était là !
©J.Baldasso.