Sortir de l’ASE à 18 ans :
quand l’abandon coûte plus cher que la protection
Sortir de l’ASE à 18 ans :
quand l’abandon coûte plus cher que la protection
Et si mieux accompagner les jeunes majeurs à la sortie de l’Aide sociale à l’enfance n’était pas une dépense, mais un investissement rentable pour l’État ? C’est ce que démontre le rapport "Les vies de Paul", publié en août 2025 par le collectif Cause Majeur, en montrant qu’un accompagnement durable est à la fois décisif pour le bien-être des jeunes et bénéfique pour les finances publiques.
En 2025, la dernière enquête du collectif Cause Majeur ! montre
que les jeunes sont accompagnés en moyenne 21 mois
(soit 19 ans et 9 mois). © Cause Majeur
À 18 ans, Paul n’a pas de parents sur qui compter. Trois mois plus tard, l’accompagnement de l’Aide Sociale à l’Enfance s’arrête.
Du jour au lendemain, il doit se débrouiller seul. Son parcours scolaire est déjà fragilisé : comme ⅔ des enfants placés, Paul a accumulé du retard, et, comme 42 % des jeunes passés par la protection de l’enfance, il sort sans diplôme.
Sans réseau, sans ressources suffisantes, il enchaîne les petits boulots et les périodes de chômage. Le logement devient instable, puis précaire. Commencent alors les allers-retours entre hébergements temporaires, débrouille et survie.
Après une vie de combat, Paul décède à 75 ans, victime d’un parcours précaire qui a considérablement réduit son espérance de vie.
Ce Paul n’existe pas. Et pourtant, son histoire est tristement commune dans l’Aide Sociale à l’Enfance.
Investir plus pour dépenser moins
Paul est un personnage fictif créé par l’association Cause Majeur !. En août 2025, le collectif a publié l’étude Les vies de Paul. Un rapport inopiné à destination de l’Etat. “Au départ, on n’avait pas imaginé faire une étude financière”, explique Florine Pruchon, responsable du pôle plaidoyer de SOS Villages d’Enfants et membre du collectif Cause Majeur !. “Mais on nous opposait sans cesse l’argument du coût de la protection de l’enfance” déclare t-elle.
L’étude compare donc trois scénarios : un jeune accompagné jusqu’à 18 ans, jusqu’à 23 ans, ou jusqu’à 25 ans. Dans le deuxième cas, où Paul bénéficie d’un droit opposable à l’accompagnement jusqu’à 21-23 ans, il parvient à se stabiliser. Le coût de son accompagnement (environ 75 000 euros) est largement compensé : la collectivité gagne 460 000 euros sur l’ensemble de sa vie. Dans le troisième scénario, Paul est soutenu jusqu’à 25 ans. Il fait des études, devient ingénieur, s’insère durablement. Le résultat est sans appel : un gain net de 1,8 million d’euros pour la collectivité, soit 21 fois le coût de son accompagnement (environ 85000 euros). “On parle de cotisations sociales, d’impôts, de TVA. À long terme, c’est un investissement rentable”, insiste Florine Pruchon.
Pour autant, les politiques publiques continuent de penser à court terme et donc à moins dépenser pour l’accompagnement des jeunes majeurs. “Aujourd’hui, l’État transfère environ 50 millions d’euros aux départements pour l’accompagnement des jeunes majeurs. Nous estimons qu’il en faudrait 800 millions pour accompagner jusqu’à 25 ans” revendique l’activiste.
“La question n’est pas seulement de dépenser plus, mais de dépenser mieux”
Tout le monde ne partage toutefois pas ce diagnostic. Ancien secrétaire d’État chargé de la protection de l’enfance, Adrien Taquet estime que la question ne se résume pas uniquement à une augmentation des budgets. Selon lui, les moyens existent déjà mais restent mal utilisés.
“La protection de l’enfance représente déjà plusieurs milliards d’euros chaque année pour les départements”, rappelle-t-il. “La question n’est pas seulement de dépenser plus, mais de dépenser mieux” affirme Adrien Taquet.
Pour l’ancien membre du gouvernement, les réformes récentes, notamment la loi Taquet de 2022, commencent seulement à produire leurs effets. Elles prévoient notamment un accompagnement plus long pour les jeunes (jusqu’à 21 ans) sans ressources ni soutien familial. “Les pratiques doivent encore s’approprier ces nouvelles règles. Il faut laisser le temps aux professionnels et aux institutions d’adapter leurs méthodes” , explique-t-il.
Selon lui, l’enjeu est donc moins budgétaire que structurel : mieux coordonner les acteurs, améliorer l’accompagnement vers l’autonomie et éviter les ruptures de parcours.
Un choix de société
Pour Florine Pruchon, l’enjeu dépasse les chiffres. “Ces jeunes ont été confiés à la puissance publique parce qu’ils ont subi des violences. Et on leur demande d’être autonomes plus tôt que les autres, alors que l’âge moyen de décohabitation est de 24-25 ans. C’est incohérent”. Les lignes commencent néanmoins à bouger. En 2025, pour la première fois, un amendement, pour un meilleur financement de l’accompagnement des jeunes, porté par le collectif a été adopté à l’Assemblée nationale, citant explicitement Les vies de Paul.
Reste une question centrale : jusqu’où la société doit-elle accompagner les jeunes sortant de l’Aide sociale à l’enfance, et à quel coût pour les finances publiques ?
Ayumi Thibaut