Tirer une flèche enflammée
Mis en ligne le 10/03/2025
Tirer une flèche enflammée
Mis en ligne le 10/03/2025
Je faisais la saison d’été à Tignes, au début des années 2000. Dans le cadre d’une fête locale pour le 15 août, le metteur en scène imagine d’enflammer un mannequin en paille avec une flèche enflammée. Il vient me voir et me demande cela comme si c’était quelque chose que les archers faisaient tous les jours…
Dans mon inconscience, j’accepte avant de réfléchir.
Il s’agissait d’enflammer un mannequin en paille disposé à 30 m de l’archer, le tout dans la nuit, bien sûr.
Première étape : fabriquer une flèche pour l’enflammer. Tout de suite, je rejette le carbone : cela brûle trop bien pour notre usage. La flèche sera donc en aluminium.
Un chiffon attaché au niveau de la pointe avec du fil de fer (une cordelette brûlerait…), imbibé de white-spirit. Mon acolyte enflamme le tout avec un briquet, je tends l’arc et…
Cela ne marche pas : une flèche de 80 cm amène le chiffon enflammé contre ma main d’arc. Je n’ai pas envie de me brûler !
Je me rends compte que cela peut tout de même être dangereux, alors je me procure un extincteur adapté aux feux d’hydrocarbures.
Maintenant, il faut trouver une flèche bien plus longue. Ce qui n’existe pas. Je n’ai pas de magasin de bricolage à proximité, je décide donc de fabriquer une flèche extra-longue.
J’enlève la pointe, j’insère dans le tube un autre bout de tube du diamètre approprié en le laissant dépasser de quelques centimètres, et je mets dessus un autre morceau de tube alu avec une pointe. J’obtiens une flèche de 110 cm, pas vraiment droite.
Je refais un essai avec le chiffon enflammé et je ne me brûle pas. C’est excellent. Ou pas. Parce que, quand je lâche la corde, la flamme s’éteint instantanément sous l’effet du vent relatif. Un deuxième essai, en laissant brûler un peu plus longtemps, donne le même résultat.
Je décide donc de fabriquer un cône en carton pour protéger la flamme pendant le vol, tout en limitant le poids autant que faire se peut, en permettant à la flèche de se planter et enfin en permettant à la flamme de se transmettre au mannequin.
Le projet commence à la fois à prendre forme et, en même temps, à devenir bien plus gros que ce que j’anticipais au début.
Le cône est bien régulier, pour en limiter l’influence sur le vol de la flèche. J’arrive finalement à envoyer une belle flamme qui ne s’éteint pas jusqu’à l’arrivée en cible. Quand la flèche arrive en cible. Parce qu’une flèche de 110 cm ne se comporte pas du tout comme une flèche normale. Elle est bien plus souple, et donc part largement à gauche. Sans parler de son poids, bien plus lourd. Il faut viser plus d’un mètre à gauche et bien au-dessus. Je prends l’arc le plus tendu que j’ai, presque 30#, mais ce que je gagne en trajectoire en hauteur, je le perds en contrôle latéral.
Après pas mal d’essais, j’arrive à maîtriser la trajectoire et à toucher la cible à chaque fois. Le mannequin s’enflamme sans problème, tout semble être prêt…
La veille, je pense quand même à demander dans quelles conditions cela va se passer : il est prévu que le mannequin ne soit pas éclairé. Et comment puis-je viser ???
Finalement, le metteur en scène accepte de mettre un petit projecteur dessus, qui le révèle dans une demi-obscurité.
Arrive l’heure fatidique. Il est 22 h, plusieurs centaines de personnes sont autour du lac et attendent le clou du spectacle… J’avoue que mon cœur bat très, très fort.
Mon assistant et moi sommes à l’écart de la foule, l’extincteur est à nos pieds, c’est le moment.
Les gestes ont été répétés plusieurs fois, j’ai l’arc à la main, la flèche encochée. Mon assistant verse le white-spirit sur le chiffon, ferme la bouteille et la pose à l’écart sans perdre de temps. Je lève l’arc, mon assistant allume la pointe : une belle flamme, bien visible dans la nuit. La foule fait silence…
Je lève l’arc, la flamme grandit, je tends, vise, lâche…
Magnifique trajectoire lumineuse dans l’obscurité, qui arrive en plein milieu du mannequin !
Quelques instants de suspense, le temps que la flamme se transmette au carton du cône… La paille s’allume, une grande flamme monte dans la nuit, accompagnée par les applaudissements de la foule.
Je me rends compte que je n’ai pas respiré depuis quelques minutes…
Je n’ai pas de photos à partager, mais je vous donne le lien vers quelqu’un qui a fait la même chose, en infiniment plus grand et plus difficile : Antonio Rebello, à Barcelone, en 1992.