L'auteur :
Nicolas Legendre est journaliste et fils de paysan breton. Il a écrit différents ouvrages à l’instar de l’Himalaya breton ou encore des Routes de la vodka. Son dernier livre, “Silence dans les champs”, est une enquête qui résulte de sept ans de travail. Avec près de 300 témoignages, cette enquête nous plonge au cœur d’un système agricole bien établi, où les plus grands s’enrichissent en polluant toujours plus pendant que les petits s’endettent. Dans l’impossibilité de bousculer l’ordre social établi, Nicolas Legendre devient le porte-parole des sans voix. Dans la profession et la région de France avec le plus fort taux de suicide, l’auteur donne connaissance d’un modèle agricole pernicieux qui enrichit les plus gros et appauvrit les agriculteurs de tailles modestes.
Nicolas Legendre débute en tant que correspondant pour le journal Le Monde en Bretagne avant de se consacrer pleinement à son enquête. Il décroche en 2023, le prix Albert Londres dans la catégorie du meilleur livre d’enquête.
Une immersion bouleversante dans le système agro-industriel breton
Au sein d’un long travail de recherche, de témoignages et de récits croisés, le journaliste et natif breton Nicolas Legendre nous emmène dans un secteur qui a façonné son enfance, celui de l’agro-industrie bretonne. Première région agricole française, elle a plongé tête-bêche dans une course à la production. Soumise à l’intensification du marché et aux logiques capitalistes des géants agricoles et des coopératives, chaque agriculteur doit s’adapter pour produire plus. Au-delà du mal-être de nombreux agriculteurs, les multiples témoignages recueillis par le journaliste mettent en lumière un système pernicieux et écocide.
Un modèle unique ? Non. Hégémonique ? Oui. Ce modèle consiste à produire plus pour gagner plus. Exemple ultime du capitalisme, il est défendu coûte que coûte par les géants de l’agro-industrie qui dirigent la Fédération Nationale des Syndicats des Exploitants Agricoles (FNSEA). Majoritaire dans la plupart des chambres d’agricultures du pays et dans de nombreuses coopératives, la mise en application des logiques de l’agro-industrie ruissellent efficacement jusqu’aux agriculteurs, qui pour la plupart s’enlisent dans un modèle qui les dépassent. L’arrivée des algues vertes et de leur origine agricole a été démontrée par de multiples autorités de santé, et il devient impossible de les dissocier de cette agriculture dont l’idéologie même convient de s’étendre.
Le livre est déchirant car il révèle l’emprisonnement de tant d’agriculteurs dans un modèle qui court à sa perte. Avec des prêts à rembourser au niveau des coopératives et des terres à reléguer, comment s’enfuir. Alors, certains pensent à une solution finale. Nombreux sont ceux qui passent à l’acte. En témoigne ce passage évocateur : “ En France, l’agriculture est la profession la plus exposée au risque de suicide. Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), un agriculteur se donne la mort tous les deux jours. Toutes professions confondues, la Bretagne a le plus fort taux de suicide du pays”.
“C’est une idéologie qui ne dit pas son nom”. Chacun croit que le système est comme ça, sans se rendre compte que c’est possible autrement. Des syndicats alternatifs, à l’instar de la Confédération paysanne, tentent de prôner un modèle opposé.
Alexis Gourvennec, figure du productivisme en Bretagne
Des figures comme celles d’Alexis Gourvennec ancrent tout ce modèle dans la vision de quelques personnages. Paysan, entrepreneur, syndicaliste, il était là au moment du basculement de la paysannerie vers l’agro-industrie. Cette figure revient dans le livre pour son rôle essentiel au sein de la région de Bretagne en tant que l’éminence grise des politiques des années 60 sur les questions agricoles. “Nous devons abandonner à leur sort les minables qui ne nous intéresse pas. C’est à ce prix seulement que nous gagnerons la bataille de la production”. Dans l'ouvrage, Alexis Goruvennec devient l'incarnation de ce "système"
Système ou modèle agricole, une sémantique essentielle
Système ou modèle ? Quand l’un n’est qu’un choix de représentation, l’autre est une doctrine qu'il convient de respecter les règles. Nicolas Legendre retrace cet usage sémantique particulier à la page 36 de son ouvrage : “Ces témoignages révèlent les contours d’un système profondément inégalitaire, foncièrement violent, souvent impitoyable avec les plus faibles. Un système qui, au nom du realpolitik économique et d’une foi parfois aveugle dans une certaine idée du progrès, a prospéré grâce à la bienveillance, l’impuissance ou la lâcheté des autorités. Un système qui a engendré ses propres mythes, capables de façonner durablement l’inconscient collectif. Un système qui enrichit considérablement les uns quand d’autres se contentent de survivre grâce aux subventions ou sont priés de s’estimer heureux parce qu’ils ont un travail. Un système dont les effets pervers sont connus de longue date”, y compris au plus haut niveau de l’Etat. Un système qui évolue lentement, à cause de pesanteurs techniques et économiques, mais aussi parce que certains individus n’ont aucun intérêt à ce qu’il évolue franchement. Un système verrouillé par le poids du silence."