Bilinguisme et multiculturalisme à l’heure des nouveaux enjeux sociétaux

(22/02/2019)


Le bilinguisme et le multiculturalisme sont des thématiques que l’on ne présente plus. Très fortement ancrées dans les enjeux sociétaux de notre époque, ces deux notions font couler beaucoup d’encre, tant dans les médias que dans la presse scientifique, en passant par les réseaux sociaux. Ces deux concepts sont d’une extrême complexité à rendre compte, tant les réalités auxquelles se rattachent ces concepts sont protéiformes.

Lors de mon arrivée à l’université de Tsukuba, j’ai eu l’occasion d’entamer mon séjour de recherche par un séminaire de langue française très intéressant animé par le professeur Saburô Aoki. Lors de ce séminaire, nous avons longuement réfléchi avec d’autres doctorants sur comment circonscrire le champ notionnel de ces deux concepts. Pourtant, au bout de deux bonnes heures, nous n’avions qu’à peine réussi à effleurer le sujet, tant la problématique et les enjeux qu’elle soulève sont vastes et multiples.

De nombreuses questions émergèrent :

  • Comment définir le bilinguisme en tant que compétence linguistique, en tant que politique linguistique ou en tant que moyen d’intégration dans la société ?
  • Comment sensibiliser la communauté d’un pays à sa multiculturalité ?
  • À l’heure de la mondialisation, est-ce que le modèle monolingue est en péril ? Est-il voué à péricliter, ou assiste-t-on à un « retour aux origines » monolingues ?
  • Peut-on vraiment parler vraiment de monolinguisme lorsque dans un pays jugé à langue unique, de nombreux parlers régionaux existent ?
  • Le multilinguisme est-il vraiment à l’origine de l’« érosion culturelle » tant redoutée (à tort ?) par certains penseurs et politiciens dont il sera inutile de citer les noms ?

Tant de questions auxquelles il est très difficile de ne proposer qu’une seule et unique réponse.

Concernant la compétence linguistique, deux définitions s’opposent : une première définition « idéaliste » dans laquelle le bilingue apparait comme la somme de deux monolingues des langues qu’il maitrise, c’est-à-dire comme un locuteur ayant une compétence linguistique quasi native et équilibrée dans les deux langues. Une deuxième définition, plus récente, définit le bilingue comme un locuteur doté de compétences fonctionnelles dans les deux langues qu’il utilise de manière courante, « compétence fonctionnelle » étant ici défini comme l’atteinte d’objectifs communicatifs spécifiques en langue cible, sans pour autant avoir de compétences parfaitement équilibrées dans toutes les langues qui constituent son répertoire langagier.

En revanche, il est intéressant de constater que le bilinguisme a longtemps été perçu comme un frein à l’unification du peuple. L’exemple de la France est tout à fait éclairant. Le français, comme nous le savons, est un des piliers de la Constitution de la 5e république (depuis 1992) et est censé garantir l’union du peuple sur le territoire français. Le français est en effet issu d’une longue tradition monolingue, remontant notamment l’édit de Villers-Cotterêts (août 1539) érigeant le français comme langue unique de l’administration française. Par la suite, de nombreuses politiques d’homogénéisation de la langue parlée en France virent le jour dont l’une des plus violentes restera sans doute l’éradication des patois de France à la suite de la rédaction du rapport de l’Abbé Grégoire ou « Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française », le 4 juin 1794. Dès lors, les pratiques bilingues institutionnalisées se sont faites plus marginales en France, jusqu’à récemment avec les nombreuses politiques de revitalisation type bottom-up émanant principalement des régions concernées et des du corpus scientifique. Ce sera notamment le cas de l’occitan, du catalan ou du basque.

Cette réticence face au plurilinguisme est aussi le fruit de nombreuses idéologies circulantes fondées sur la croyance selon laquelle la compétence dans plusieurs langues était nuisible au développement de l’enfant et de la langue maternelle. L’enfant bilingue était alors perçu comme la somme de compétences partielles et insuffisantes dans les langues qui constituent son répertoire langagier. Cependant, les travaux récents tendent à montrer une tout autre réalité, et démontrent que les phénomènes translinguistiques liés à l‘interaction entre les différentes langues du répertoire langagier de l’enfant n’ont a priori aucun effet négatif sur son développement, et concourraient même au développement cognitif de l’enfant (plus de détails dans cet article ).

Le fait est qu’il ne fait aujourd’hui aucun doute que le bilinguisme n’a aucune influence négative de quelque sorte que ce soit sur le développement cognitif du locuteur ou sur l’apprentissage d’une langue. Il est au contraire entré au cœur de la réflexion sur l’apprentissage de la langue étrangère. Les différents travaux menés dans le cadre du CECRL et de la didactique tendent à étayer le rôle de « facilitateur » de la langue maternelle ou des autres langues du répertoire langagier dans l’apprentissage de la langue cible (plus de détails dans cet article). Ce faisant, il est de plus en plus recommandé chez les enseignants de tirer parti de cette pluralité linguistique afin de favoriser l’appropriation de la langue étudiée chez l’apprenant. Il s’agirait alors de créer des liens avec sa langue maternelle (ou les autres langues connues de son répertoire linguistique) en menant une réflexion contrastive guidée par l’enseignant ou en favorisant le discours métalinguistique entre les apprenants. L’apprentissage n’en deviendrait alors que plus interactif et significatif pour l’apprenant du fait de son implication active. Cette piste de l’appui translinguistique n’est qu’une des nombreuses pistes étudiées par les spécialistes du bilinguisme et la prise en compte du plurilinguisme chez l’apprenant ne semble plus aujourd’hui être un phénomène marginal.

Une des nombreuses problématiques soulevées par le bilinguisme concerne également la notion d’identité culturelle et de contact des langues. En effet, nombreux sont les cas où la cohabitation historique et culturelle entre deux langues dans un espace géographique a donné lieu à des jeux de tensions et de renégociation du statut légitime au sein de ce même espace. Prenons le cas du Chiac, dialecte anglo-français parlé principalement par les habitants de l’Acadie, aux alentours du New-Brunswick et de Moncton dont voici un petit exemple :

« Espère-moi sul’corner, j’traverse le chemin et j’viens right back » (Chiac)

« Attends-moi à l’angle de la rue, je traverse et je reviens tout de suite » (FR)

Nous avons ici un bel exemple de variété linguistique hybride issu d’un contact prolongé entre deux langues, l’anglais et le français, sur un même territoire. Toutefois, cette situation de contact est le foyer de tensions linguistiques entre d’une part la communauté linguistique prônant l’anglais ou le français comme seule langue officielle, et d’autre part les locuteurs du Chiac qui revendiquent ce mélange linguistique et culturel. En effet, le Chiac fait l’objet de nombreuses invectives, tant du côté francophone que du côté anglophone, donnant lieu à des phénomènes d’exclusion et de tension, parfois violentes, entre les différentes communautés. Le Chiac est depuis devenu source de discrimination sociale et synonyme de barrière à l’ascension sociale et professionnelle, les locuteurs du Chiac souvent jugés comme des rustres réfractaires et antipatriotiques. L’article du 26/12/2012 de Christian Rioux dans le journal « Le Devoir » (Consultable ici) nous montre avec quelle véhémence (acharnement ?) les partisans du monolinguisme semblent aborder la question des variétés bilingues au Québec. À l’inverse, de nombreuses initiatives sont également mises en place afin de préserver ce patrimoine culturel original et riche des deux cultures anglophones et francophones. On peut citer par exemple Yves Cormier, sociolinguiste originaire de Moncton, et qui a grandement œuvré pour la sauvegarde et la revitalisation du Chiac en créant entre autres le « Dictionnaire de français Acadien » (Consultable ici). D’autres initiatives, plus locales, comme la création du personnage d’animation Acadieman ont vu le jour afin de promouvoir le Chiac auprès des plus jeunes. En outre, plusieurs artistes tels que les groupes 1755 et Radio Radio, écrivent leurs textes et les chantent en Chiac. Des auteurs tels que Jean Babineau n’hésitent également pas à mettre en valeur ce contacte des langues propre au Chiac, en faisant alterner le français normatif ou familier, avec l'anglais ou le Chiac dans leurs romans. Enfin, côté théâtre, Herménégilde Chiasson est connu pour avoir produit quelques pièces utilisant le Chiac comme langue principale.

L’exemple de l’Acadie nous permet donc de nous confronter à la complexité de la notion de bilinguisme, et par extension, à celle de plurilinguisme, ainsi que de constater la pluralité des enjeux sociaux et culturels émergeant avec ces notions. Évidemment, le cas de l’Acadie n’est pas unique et l’on retrouve partout dans le monde des exemples similaires avec des degrés plus ou moins différents de violence au niveau du contact des langues : Belgique (français et Wallon), Suisse (italien, allemand, français suisse), Sénégal (Wolof, autres dialectes et Français), Afrique du Sud (Anglais, Hollandais et dialectes africains), Inde (Anglais, Hindi, autre dialecte), Chine (dialectes chinois, arabe et tibétain), Japon (dialectes japonais et Aïnou). Cette liste n’est évidemment pas exhaustive.

Le bilinguisme, n’est assurément plus un fait marginal comme il l’était au début du 20e siècle. À l’heure de la mondialisation des savoirs, des cultures et des flux humains, force est de constater que la cohabitation interculturelle semble être des plus prégnantes, et ce même dans les sociétés longtemps jugées comme imperméables à l’innovation linguistique venue de l’étranger (cf. Japon, sociétés autochtones, etc.). Toutefois, une question subsiste : Comment réussir à favoriser une posture dans laquelle chacun est à même de favoriser et d’accepter le plurilinguisme ? Cette acceptation de la réalité linguistique plurielle telle que nous la vivons est-elle un idéal possible ? Le problème est vaste (mais pas insoluble) et mérite d’être soulevé à nouveau afin d’atteindre un idéal proche des besoins et des enjeux linguistiques actuels. Je reste convaincu que ce n’est que grâce à une réflexion globale et empirique, émergeant du peuple (initiative bottom-up) et guidée par les spécialistes du domaine qu’émergera une solution viable sur le long terme et respectueuse du caractère unique et complexe de nos sociétés plurilingues actuelles.

Bien évidemment, les différents points décrits ci-dessus ne sont que quelques cas de figure parmi tant d’autres et ne sont que le fruit de certaines de mes réflexions liées à la notion de bilinguisme. Toutefois, ces quelques réflexions, simples soient-elles, nous montrent à quel point il est complexe de rendre compte de cette notion. Le présent billet n’a pas la prétention de développer de manière exhaustive le concept de bilinguisme (le champ disciplinaire fait déjà l’objet d’études très intéressantes sur le sujet, cf. par exemple Marinette Matthey, Françoise Gadet, François Grosjean), loin de là, mais il aura le mérite de proposer quelques pistes de réflexion susceptible de piquer la curiosité de certains, voire même pourquoi pas susciter la discussion, et ce de manière à par la suite permettre à chacun d’approfondir leur réflexion sur le sujet. Quant à savoir si le bilinguisme, et plus généralement le plurilinguisme est effectivement la source d’un possible déclin de la langue-culture ou de l’unité d’une nation, la question reste en suspens …