Publié dans Forbes le 8 décembre 2017
De la Toscane à la Vénétie, la banque italienne semble avoir pris un tournant décisif. Le stock de créances douteuses a fortement chuté depuis la mise en œuvre des dernières mesures. Cependant, ces mesures caractérisées par leur hétérodoxie sont arrivées un peu tard, mettant à l’épreuve l’architecture de l’union bancaire. Il est essentiel que les banques continuent d’assainir leurs bilans, afin de pouvoir affronter l’avenir avec solidité.
Les créances douteuses de la zone euro se sont élevés à 865 Mds € lors du premier trimestre, presque 6 % de tout le crédit. Son impact sur les banques représente un risque considérable pour la stabilité de la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE) a affirmé que la détérioration des bilans bancaires a fait contrepoids à ses mesures de relance. En conséquent, la capacité des banques à octroyer des prêts ayant un impact positif sur la croissance économique a été limitée. La fragilité du système bancaire a pesé sur les modestes chiffres de croissance obtenus, notamment en Italie. À titre de comparaison, la Banque des règlements internationaux a récemment estimé que le déficit de financement en Italie était similaire à la pénurie existant en Grèce.
La réduction récente des créances douteuses en Italie s’est produite à conséquence de nouvelles incitations survenues à partir de changements régulateurs de la BCE avec une plus grande demande de véhicules financiers associés à la titrisation des créances douteuses. Sur cette ligne, la Banque d’Italie a montré dans son rapport de stabilité financière que l’augmentation de nouvelles créances douteuses continue sur cette tendance à la baisse initiée il y a plus de trois ans. Cependant, une analyse plus détaillée réalisée par l’agence de notation financière canadienne DBRS, a montré que malgré le fait que les créances douteuses ont diminué en 2016, ceux dont la qualité est pire, les prêts irrécouvrables, ont augmenté de nouveau. C’est-à-dire, un plus petit nombre de créances douteuses mais d’une pire qualité. À cet égard, Maurice Obstfeld (Économiste en Chef du FMI) a déclaré que malgré l’amélioration expérimentée lors des derniers mois, la quantité de créances douteuses continue d’être élevée, ce qui limite la concession de crédit.
La première intervention du système bancaire italien au long de la crise a affecté quatre banques régionales. Terminés les procédés de résolution qui ont financé le secteur privé avec 4,7 Mds €, UBI Banca a acquis trois de ces établissements au mois d’avril et BPER Banca la quatrième au mois de juin. Ceci a été suivi par la recapitalisation préventive de Banca Monte dei Paschi di Siena, approuvée par la Commission européenne au mois de juillet, comme faisant partie d’un plan de restructuration qui sera finalisée en 2021. Le gouvernement italienne a destiné 3,9 Mds € au sauvetage et donnera un maximum de 1,5 Mds € en compensations pour les investisseurs au détail.
La chute de Banca Popolare di Vicenza et Veneto Banca a suscité une nouvelle intervention. Les établissements exerçaient leur activité en qualité de banques populaires jusqu’à leur conversion en sociétés par actions. Par le passé, les deux banques ont accordé des prêts sur la base de critères douteux, en plus de s’adonner à de mauvaises pratiques qui pourraient rappeler celles des caisses d’épargne en Espagne.
Le sauvetage de Banca Popolare di Vicenza et Veneto Banca a coûté 5,2 Mds €, utilisés pour la concession d’avals à travers le Trésor et principalement pour maintenir les ratios de capital d’Intesa Sanpaolo, à laquelle on a transféré les actifs de bonne qualité. Pier Carlo Padoan (ministre italien de l’Économie) a annoncé qu’il était prêt à augmenter la mise de fonds initiale, jusqu’à 17 Mds € si nécessaire. De même, les investisseurs au détail détenteurs d’obligations senior non garanties seront dédommagés, étant estimé que la commercialisation de ces produits a été frauduleuse.
Dans un premier temps, l’Italie a tenté de procéder à une recapitalisation préventive de Banca Popolare di Vicenza et Veneto Banca. Cette option n’a pas fonctionné parce qu’il n’y avait pas d’accord avec un consortium auquel participaient les principales banques italiennes, lequel aurait apporté 1,2 Mds €. Par la suite, les deux banques ont échoué dans leur tentative d’augmenter leur capital. En avril, la BCE a estimé qu’il aurait fallu capter 6,4 Mds €. Jouant le rôle d’assureur de dernier ressort, le fonds Atlante, a fini par prendre le contrôle, en déboursant 3,5 Mds € pour l’acquisition des actions destinées à l’augmentation de capital. Le fonds Atlante pour la recapitalisation des banques a été constitué par des capitaux privés provenant majoritairement de banques italiennes, dont les deux principaux sont UniCredit et Intesa Sanpaolo. Cette entrée a signifié la perte de pratiquement toute la valeur des actions, lesquelles se sont effondrées jusqu’à atteindre 10 cts €, avec pour principales victimes les ménagères.
La BCE a déclaré que Banca Popolare di Vicenza et Veneto Banca s’acheminaient vers la faillite, puis le Conseil du Mécanisme de résolution unique, l’un des piliers de l’union bancaire, a pris les choses en main. Le Conseil a estimé que la directive pour le redressement et la résolution des banques (BRRD selon son sigle en anglais) n’était pas applicable aux deux banques, parce qu’elles n’étaient pas systémiques, c’est-à-dire, que leur faillite n’allait pas mettre en péril la stabilité du système financier. Il a par conséquent été décidé de traiter ces établissements conformément aux règles italiennes en matière d’insolvabilité. En ce sens, les détenteurs d’obligations senior, c’est-à-dire, ceux de moindre risque, ont bénéficié du changement de juridiction, car les normes européennes auraient imposé des pertes à leurs titres.
La Commission européenne a donné son accord à l’intervention, après avoir pris en compte la viabilité d’une partie des établissements, l’inclusion du secteur privé ou l’absence de problèmes de concurrence. À cet égard, les distorsions créées par l’intervention de Banca Popolare di Vicenza et Veneto Banca seront limitées, car les deux banques vont quitter le marché, et parce que leur taille va être réduite avec le transfert d’une partie de l’activité vers Intesa Sanpaolo. Fabio Panetta (vice-gouverneur de la Banque d’Italie) a déclaré que cette intervention pourrait marquer un tournant dans la perception actuelle du système bancaire italien.
En ce qui concerne l’utilisation de l’argent du contribuable, il convient de rappeler que cela est contraire aux principes directeurs de la BRRD, il a donc fallu recourir à une clause des règles italiennes en matière d’insolvabilité, relative à l’intérêt public de l’opération, dans ce cas d’un point de vue régional. La création de la directive répondait en partie à la volonté d’empêcher que l’argent des contribuables ne serve à renflouer les banques, en faisant porter la responsabilité des pertes sur les créanciers, y compris les investisseurs au détail détenteurs d’obligations senior. À cet égard, Wolfgang Schäuble (ministre fédéral des Finances d’Allemagne jusqu’en octobre) s’est montré surpris de voir que les normes européennes récemment adoptées n’ont pas été appliquées. Ce dénouement pourrait rendre l’Allemagne réticente à approfondir l’union bancaire dans le futur.
Le retard de l’Italie à apporter une réponse aux problèmes de son système bancaire contraste avec l’attitude d’autres pays de la zone euro, dont la réponse a été bien moins tardive. L’hétérodoxie des mesures adoptées peut également laisser paraître des différences. Au même moment, une situation similaire s’est produite en Espagne, avec la reprise par Banco Santander d’une autre banque en difficulté, Banco Popular. Cependant, dans cette opération, l’argent du contribuable n’a pas été utilisé. Au contraire, Banco Santander a dû procéder à une augmentation de capital d’une valeur de 7 Mds €, en imposant des pertes aux actionnaires et investisseurs, qu’ils soient petits porteurs ou gros investisseurs.
En octobre, la BCE a présenté une proposition pour exiger aux banques une plus grande couverture des créances douteuses à partir de 2018. Les établissements devront réunir les ressources nécessaires pour couvrir la totalité des créances douteuses. Pour cela, ils auront deux ans pour s’approvisionner dans le cas de la dette non garantie et de sept ans pour la dette garantie. À titre de référence, l’Autorité bancaire européenne a estimé que la couverture moyenne actuelle était de 45 %. La création de ces nouvelles réserves découragerait l’accumulation de créances douteuses dans les bilans des banques, en facilitant ainsi leur sortie sur le marché. Ceci impliquerait de même la reconnaissance de la part des banques de pertes sur les comptes où elles espèrent désormais récupérer une partie de l’argent prêté. La proposition n’a pas de caractère rétroactif, et les créances douteuses déclarés jusqu’à la date n’ont pas être fournis. À cet égard, la BCE a annoncé qu’au mois de mars 2018 elle présentera des mesures focalisées sur la réduction du stock hérité.
La proposition a reçu ce mois-ci le soutien du Fonds monétaire international (FMI) et le soutien tacite des ministres des finances de la zone euro. Cependant, Italie est contraire à la mesure de peur qu’elle puisse engager les banques les plus fragiles du pays, outre le fait de produire un resserrement du crédit. Quelques jours après avoir été renouvelé dans sa charge pour un deuxième mandat, Ignazio Visco (gouverneur de la Banque d’Italie) a insisté sur l’idée que toute mesure visant la réduction de créances douteuses devrait être compatible avec la maintenance de la stabilité financière.
L’achat de bons de la part de la BCE, qui commencera à être réduit progressivement à partir de 2018, a été particulièrement profitable pour l’Italie. Cependant, les banques italiennes devront concilier la réduction du stock de créances douteuses avec le retrait progressif des mesures de relance de la BCE. Pour continuer avec la réduction, la croissance économique devra être suffisamment puissante pour compenser l’imminent processus de normalisation monétaire.
En octobre, S&P a relevé la note de la dette souveraine italienne à BBB, en raison de l’amélioration des indicateurs économiques en Italie, bien qu’ils restent modérés. Cette nouvelle est spécialement remarquable si on tient compte du fait que l’agence de notation financière n’avait cessé de dégrader la notation depuis 1988. Cependant, il existe suffisamment de facteurs pour mettre en doute que l’économie italienne soit en train de se réveiller définitivement après des décennies de léthargie. L’amélioration de l’économie répond également à un changement de cycle, donc on ne peut en déduire que les importants problèmes de fond que l’Italie traîne depuis longtemps aient été résolus. Toutefois, dans les déclarations récentes, Poul Thomsen (directeur du Département européen du FMI) a encouragé à profiter de l’amélioration des perspectives économiques de la zone euro pour que les banques nettoient leurs bilans. Récupérer la santé de ces comptes les renforcerait en vue d’éventuelles contingences futures.